‹ Œuvres de Victor CousinChapitre 27 sur 212 · CINQUIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME LETTRE

Royaume de Sne. Organisation générale de Pinstniction publique. — luslruction primaire. — Grmnasei. École de Saint-Thomas. — Séminaire philologique. — Université de Keipiig.

Leipzig, 4 inia 1831.

MoHStEUR LB MINISTRE,

A mesure que j'aTance en Allemagne , rinslruciion publique se présente à moi sur une plus grande échelle, mais sur le même plan. Le fond est à peu près le même, parce qu'après toutl' Allemagne est une; les différences réfléchissent celles des divers États de TAUemagne ; et plus ceux que je rencontre se rapprochent de la France par leur grandeur et leur étendue, plus ils me four- BÎssentd'ÎDtércssanls sujets d élude. Malheureusement, n ayant pas celte fois passé par Dresde, où est le siège du gouvernement, je n'ai pu reconnaître par moi-même les ressorts et le mouvement de Tadminisiration générale, ni me procurer le budget des dépenses du rovaume pour Finstruction publique à ses divers degrés. Mais voici les résultats de mes observations à l^eipzig, pendant les deux jours que j'y ai passés.

ORGANISATION ET ADMINISTRATlOfl GÉNÉRALE.

Le rôle de Tadministration dans l'instruction publique est en raison de la grandeur de l'État. A Francfm, celle administration n'a qu'un consistoire. Dans le grand-duché de Saxe-Weimar elle a, outre le consistoire et son président, un semi-ministre honorifique dans la personne du président de la commission chargée

^de la surveillance de l'université d*Iéna« Dans le royaume de Saxe, l'instruction publique a un minis^ tère.

Il y a en Saxe denx sortes de ministres : les uns, qu'on appelle ministres de cabinet , et qui sont des ministres politiques; les autres, qui sont, à proprement parler, des chefs d'administration; on les nomme ministres de conférences. L'instruction publique n'a point en Saxe un ministre de cabinet; elle est confiée à un directoire suprême, composé en très-grande partie d'ecclésiastiques, comme en Saxe-Weimar, et présidé, comme en Saxe-Weimar encore, par un laïque : mais ce laïque est ici un personnage important ; il est ministre, mab seulement ministre de conférences. C'est M. de Nostitz. Il y a là quelque chose qui ressemble assez à l'organisation de l'instruction publique sous l'empire , où le grand maître était aussi une sorte de ministre avec un conseil, au-dessous du ministre de l'intérieur.

Je n'ai pu savoir dans quel rapport précis étaient l'autorité du ministre et celle du consistoire ; je sais seulement que la part du consistoire est très-grande. Voilà donc ici un conseil auprès d*un ministre. J'ai déjà trouvé cette forme de gouvernement de Finstructioin publique à Francfort et à Weimar , dans un consistoire présidé par un directeur. Je la trouve ici plus développée; et je puis vous dire d'avance qu'en Prusse l'instruction publique n'a pas seulement un ministre, président d'un consistoire , mais un ministre assisté d'un conseil laïque et plus nombreux que le nôtre. On ne connaît point en Allemagne une autre forme d'administration pour l'instruction publique. Un ministre tout seul, sans aucun contre- poids, pourrait tout bouleverser en un jour, faire et défaire des règlements à tort et à travers , et distribuer les places contre les règles de l'avancement et selon le bon plaisir. Les lumières d'un seul individu , si grandes qu'on les suppose , ne peuvent s'étendre à toutes les branches d'étude. Les considérations politiques, prévaudront toujours auprès d'un ministre que sa position préoccupe et qui doit chercher à se faire des partisans. C'est de cette manière que les plus grands maux ont été faits chez nous de iSSS à 1828. Un ministre sans conseil est plus ou moins livré à des influences extérieures, étrangères aux études; c'est pourquoi cette forme ultra -monarchique en administration sera toujours réclamée par la médiocrité intrigante et remuante. L'expérience générale démontre qu'un conseil composé d'hommes connus par leurs travaux dans les diverses branches de connaissances qu'embrasse Tinslruction publique, est un appui nécessaire au meilleur ministre. C'est ce qu'avait compris Napoléon; et il n'y a pas deux avis à cet égard en Allemagne.

Le consistoire suprême et le ministre résident à

RAPPORT SUR L*ÉTAT DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

Dresde. Il n'y a pas d'inspectears généraux; la correspondance suffit. En Prusse, cette institution est Clément inconnue, et les membres du conseil sont eux-mêmes chaînés des inspections, naturellement rares , que réclame en certains cas le besoin du service.

Le ministre et le consistoire suprême gouvernent ici toute rinstruction publique; mais la ville de Leipzig a retenu quelque chose d'une ville libre , et le gouvernement, qui la ménage, lui laisse une grande indépendance , particulièrement pour tout ce qui regarde l'instruction publique. Ainsi l'université de Leipzig n'a point, comme celle d'Iéna , un curateur nommé par le ministère , curateur soumis lui-même à une commission ministérielle. Ici , c'est le recteur de l'université, nommé par l'assemblée des professeurs, qui correspond avec le consistoire suprême. Cependant c'est toujours le consistoire qui propose au roi la nomination des professeurs de l'université; et ces professeurs, outre les honoraires qu'ils tirent des élèves, ont un traitement de l'État. Mais pour les gymnases, une indépendance absolue est laissée à la ville de Leipzig. Ce sont les magistrau de la ville qui payent, et par conséquent qui nomment les professeurs des gymnases , sauf la conârmation du consistoire spécial de l^ipzig, qui est tout ecclésiastique. Ce même consistoire surveille les gymnases, quant au spirituel; les magistrats delà ville en ont l'administration matérielle. Le gouvernement de l'instruction publique à Leipzig est donc moitié municipal et moitié ecclésiastique. C'est le caractère général de l'autorité en Saxe. L'influence ecclésiastique est encore plus forte dans la Saxe royale que dans la Saxe grand-ducale, et cette influence y est également bienfaisante et éclairée.

INSTROCTIOR PRIMAIRE.

Tous les principes qui dirigent l'instruction popu-^ laire en Saxe Weimar sont communs à la Saxe royale; car ces principes tiennent à l'esprit même du protestantisme ; et d'ailleurs ces deux pays n'en font guère qu'un seul. Je me contenterai donc , pour ne pas me répéter, de signaler ici quelques pratiques particulières à la Saxe royale, ou que j'aurai négligé de vous faire connaître en vous entretenant du grandduché.

Une loi d'Étal oblige les parents d'envoyer leurs enfants à l'école sous peine de prison; mais cette obligation commence ici dès cinq ans, tandis qu'en Saxe-Weimar elle ne commence qu'à sept. Dans l'un et l'autre pays, elle va jusqu'à quatorze ans. Age de la communion. Tous les trois mois, le pasteur de chaque village, qui a l'inspection de l'école et de tout ce qui s'y rapporte , compte les enfants qui ont manqué h

l'école ou qui même ont montré peu d'exaetiiudeài'y rendre : si ces absences ne sont pas tégitimes , il adresse aux parents des réprimandes; et si ceux-ci n'ea tiennent compte , l'autorité municipale les met en prison.

De cinq à neuf ans, les enfants payent un demi-gn» (un sou et demi) par semaine; cette coutume de payer par semaine est fort commode aux pauvres gens, qoi n'ont jamais à payer que de très-petites sommes : de neuf à douze ans, trois quarts de gros , et de douze à quatorze ans, un gros (environ trois sous).

Toute famille qui peut payer est tenue de le faire. Pour en être dispensé, il faut être inscrit sur la liite des pauvres : c'est alors la commune qni paye à leor place, soit sur ses biens, quand elle en a, soit sur une caisse spéciale appelée caisse des pauvres, laquelle se forme de la manière suivante. A chaque mariage on à chaque baptême , pendant le repas , partent où il y a un rôti, ce qui est un signe d'aisance, le maître d'é(»ie fait circuler une assiette , ordinairement remplie de sel, dans laquelle chacun met, en la cachant, sa petite contribution pour la caisse des pauvres : cette caisse reçoit aussi le produit des amendes encourues pour la non-observation du repos du dimanche. L'intérêt de l'argent qui forme le capital de cette caisse sert à payer le prix de la pension pour les enfants pauvres de la commune. Chaque village est donc intéressé à ne pas laisser s'accroître le nombre de ses pauvres : aussi, quand une femme étrangère à un village devient enceinte , elle est citée devant l'autorité et obligée de déclarer le père de l'enfant. D'abord elle paye une amende, ainsi que le père de l'enfant, pour le scandale qu'elle a causé; ensuite, à l'époque de ses couches, on la renvoie dans son pays natal, de peur que l'enfant, venant au monde dans le village , n*ait un jour à réclamer l'assistance de la commune.

Ici , comme en Saxe-Weimar, ce n'est pas le maître d'école, c'est un receveur particulier, ordinairement le caissier de la caisse des pauvres , qui est chaîné de percevoir le Schulgeld, et qui en tient compte au maître d'école , moyennant une commission de deux gros par thaler.

Pour devenir maître d'école , il faut le concours da consistoire et de la commune. Si c'est le consistoire qui propose à la commune des maîtres d'école dont il répond , il faut que ces candidats fassent leurs preuves dans le village , en présence des autorités de la commune. D'autre part , quand la commune ou le seigneur du village fait choix d'un maître d'école , il faut qu'il soit confirmé par le consistoire , qui lai fait subir un examen , et c'est le pasteur qui l'installe.

L'inspection des écoles apparlieni à l'autorité eeclésiasiique. Un maître se conduit-il mal , le pasteur , inspecteur-né de l'école, lui adresse d'abord des répri-

DANS QUELQUES PAYS DE L* ALLEMAGNE

!• En €M de léeidîfe, il eti cUé devant le t, enfin deranl le coniîsloire. SU est renvoyé, on lui eonsenre, dans les cas ordinaires, une partie de son traitement.

Dans sa vieillesse , an maitre d'école reçoit la moitié de aoD traitement , et on lui adjoint un substitut qui reçoit Taotre moitié. Quelquefois, après de longs sei^ vices , on conserve au maître d'école la toulité de son revenu jusqu'à la fin de ses jours.

Dana de petits villages qui ne peuvent entretenir un malsre d'école , on emploie de pauvres jeunes gens qui dépendent uniquement de la commune et n'ont pas beaiMa d'être confirmés par le consistoire. Ils n'ont pas le titre de maîtres d'école (SehuUehrer) , mais le titre plus modeste encore de maîtres d'entants {Kinder" lArer). On les appelle aussi sonneurs {GlOekner)^ parée qu'ils sonnent les cloches, et plus habituellement caiédèàt€$, parce qu'ils enseignent le catéchisme. Comme ils ont très-peu d'écoliers, et que leurs revenus ne aulisenl pas à leurs plus stricts besoins , les catéchèles nsangent successivement chez les habitants : ils soDi même logés tour à tour par eus , quand la commune n'a pas de maison d'école ; et l'école se tient alors la maison où ils demeurent. Ce sont ordinaire- . des jeunes gens qui se préparent ainsi à devenir desoiallres d'école, et qui ne sont pas encore mariés. On s'occupe à supprimer cet état de choses et à établir partonides écoles spéciales. Vous voyez, M. le ministre, que, pour l'instruction primaire, le duché de Saxe- Weimsr est plus avancé que la Saie royale; car en Saie-Weimsr, du moins k ce que m'ont affirmé MM. Feocer et de Gersdorff, il n'y a pas si petit hameau qui n'ai! une école régulière.

Il est firesqne inutile dédire que les maîtres d'école, une fois nommés , sont exempts de la conscription.

L'enseignement des écoles populaires comprend ici , s partout, la lecture, l'écriture, le calcul, les con- \ généralement utiles , gemeinnuUige KenrUt; par exemple, un peu d'histoire naturelle avec des gravures , un peu de physique pour tout ce qui regarde les plicnomènesles plus communs delà nature , un peu de géograpbiedu pays, un peu d'histoire nationale, etc. Dans testes les classes, la religion est enseignée dans bi BiMe et le catéchisme. On exerce les enfantsau chant d'église; les plus avancés forment le chœur. Le maître d'école ^parelesenfantsà la communion, etc'estseulemeatdenmoisavantPâquesquelepasteurlui*mémeintervient dans l'enseignement religieux et dans les préparations à la communion. C'est après cette solennité que Fentet quitte l'école. Le pasteur n'admettrait pas à rinstmction religieuse et à la communion un enfant qui n'aurait pas son certificat d'école ; de sorte que, pour savoir si un enfant sait lire , il suffit , dans les villages , de demander à un enfant s'il a fait sa commu-

nion. Cette Indication ne m'a presque jamais trompé en Saxe, dans la campagne.

Dans toute école complète de village, il y a deux classes : la première, pour les plus grands, qui viennent le matin de sept à dix heures ; après quoi ils peuvent encore aller travailler à la terre et aider leurs parents; la seconde, pour les petits, l'qtrèsmidi, d'une heure à trois ; enfin il y a une classe intermédiaire.

J'ai puisé à des sources certaines ces documents sur les écoles populaires du royaume de Saxe ; voici main* tenant ce que j'ai vu moi-même à Leipzig.

Leipzig possède deux grands élablissements d'instruction primaire, hi Freischule^ ou école gratuite pour les enfants des pauvres ; et la BUrgench/ide , école destinée , comme celle de Weimar , aux enfants de la boui^eoisie.

La FreiichuU de Leipzig contient mille enfants , qui reçoivent l'instruction gratuitement. Le directeur est le vieux Pkto , homme respectaUe qui a consacré sa longue vie à l'éducation de l'enfance.

La BwrgenehuU de Leipzig est dans un bâtiment encore plus beau et plus grand que celui de Weimar. Pendant les derniers événements politiques, les députés de Leipzig s'y sont rassemblés , et ils ont tenu leurs séances dans la grande salle. J'en ai visité en détail toutes les classes. C'est à peu près la même discipline et les mêmes arrangements qu'à Weimar. Il y a un directeur , M. Gedike , trois maîtres ordinaires , treize maîtres auxiliaires (Hûlfslehrer) ; environ sept ou huit cents élèves , garçons et filles.

Chaque enfant paye 10 thalers par an pour les classes inférieures, environ 59 tr.; là pour les classes moyennes , 16 pour les classes supérieures , et 20 pour la première cUisse.

Nulle classe ne peut avoir plus de soixante élèves. La religion , le chant , et surtout le chant sacré , y sont enseignés avec le plus grand soin. Une école chrétienne populaire est l'idéal que s'est proposé le directeur. Pour ne pas répéter la plupart des détails que je vous ai donnés sur la BwrgenehuU de Weimar , avec de très-légères différences , je vous envoie un excellent discours du directeur, à l'occasion des examens de cette école dans l'année 1820 , discours où vous trouverez les moindres renseignements sur son organisation , sa discipline , les objets de l'enseignement , et la manière dont ils sont distribués selon l'âge des enfants , depuis six ans jusqu'à quatorze.

On dit qu'il y a aussi à Dresde quelques beaux établissements d'instruction primaire.

Tant d'établissements florissants d'instruction primaire supposent de bonnes écoles normales primaires : en effet , il y en a deux très-célèbres dans Je royaume de Saxe , l'une à Freyberg , l'autre à Dresde.

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