‹ uvres de Victor HugoChapitre 114 sur 599 · LE DEVOUEMENT · texte numérisé non relu

LE DEVOUEMENT

In iirbe omiie morlalium gennsvispeslilenliœ Uepo-

pulabalur ; initia cceli intempérie , quœ occurrere

oculis ; sed domus corporibus exanimis , ilinera

funeribus complcbanlur ; nonscxus, non celas pe-

ricuto vacua.

Tacit.

Dans la ville, la pesle dOvorail loul ce qui nicurl; aucun nuage dans le ciel ne s'offrait aux yeux; mais les maisons étaient pleines de corps sans vie, les voies de funérailles. Ni le sexe ni l'âijc n'étaient exempts de péril.

Je rends grâce au Seigneur : il m'a donné la vie ! La vie est chère à l'homme , entre les dons du ciel;

Nous bénissons toujours le Dieu tjui nous convie

Au banqueld'absyiillie et de miel.

Un nœud de Oeuis se mêle aux fers qui nous enlacent;

Pour vieillir parmi ceux qui passent ,

Tout iiomme est content de souffrir; L'éclat du joui' nous plaît; l'air des cieux nous enivre. Je rends [jràce au Sei[;neur: —c'est le bonheur de vivre

Qui fait la gloire de mourir !

Malheureux le mortel qui meurt , triste victime ,

Sans qu'un frère sauvé vive par son trépas ,

Sans refermer sur* lui , comme un Romain sublime ,

Le gouffre oi:i se perdent ses pas !

Infortuné le peuple , eu proie à l'anathéme ,

Qui voit , se consumant lui-même ,

Périr son nom et son orgueil , Sans que toute la terre à sa clmle s'incline , Sans qu'un beau souvenir reste sur sa ruine,

Comme un flambeau sur un cercueil !

Quand Dieu , las de forfails , se lève en sa colère , 11 suscite un l'iéau formidable aux cités, Qui laisse après sa fuite un effroi séculaire

Aux murs , longtemps inhabités.

D'un vil germe , ignoré des peuples en démence ,

Un Géant pâle , un Specli'C immense

Sort et grandit au milieu d'eux ; Et la ville veut fuir , mais le monslre fidèle , Comme un horrible époux , la couvre de son aile ,

Et l'élreint dans ses bias hideux !

Le peuple en foule alors sous le mal qui fermente Tombe, ainsi qu'en nos champs la neige aux blancs flo- Tout succombe, et partout la mort qui s'alimente [cons;

Renaît des cadavres féconds.

Le Monstre l'une à l'autre enchaîne ses victimes;

Il les traîne aux mêmes abîmes ;

11 se repaît de leurs lambeaux ; El parmi les bîichers , le deuil et les décombres , Les vivants sans abris , tels que d'impures ombres ,

Errent loin des morts sans tombeaux.

Quand le cirque s'ouvrait , aux jours des funérailles, Tous les Romains en paix, par leurs licteurs couverts. Voyaient de loin lutter les captifs des batailles.

Livrés aux tigres des déserts.

Ainsi dans leur effroi les nations s'assemblent ;

Un long cri monte aux cieux qui tremblent ,

Au loin , de mers en mers porté.

Le monde armé, craignant l'Hydre aux ailes rapides, Garde sous leur fléau ces mourants homicides ,

Et les menace , épouvanté !

Alors n'est-il pas vrai , sybarites des villes ,

Que les yeux sont plus doux , et les plaisirs meilleuis ,

Lorsqu'un mal , plus affreux que les haines civiles ,

Sème en d'autres murs les douleurs!

Loin des couches de feu qu'infecte un germe immonde ,

Qu'avec charme l'enfant du monde

Sur un lil parfumé s'endort !

lU qu'on savoure mieux l'air natal de la vie , Quand tout un peuple en deuil, (pii pleure et nous envie,

Respire aUleurs un vent de mort!

Chacun reste absorbé dans un cercle é|)hémère. La mère embrasse en paix l'enfant qui lui sourit , Sans s'informer des lieux où le sein d'une mère

Est mortel au fîls qu'il nourrit !

Quelque pitié vulgaire au fond des cœurs s'éveille ,

Entre les fêtes de la veille

Et les fêtes du lendemain ; Car tels sont les humains : plaindre les importune , Ils passent ù côté d'une grande infortune ,

Sans s'arrêter sur le chemin !

Quelques hommes pourtant , qu'un feu secret anime , Se lèvent de la foule , et chacun dans leurs yeux Cherche quel beau destin , quel avenir sublime

Rayonne sur leurs fronts joyeux. — Un triomphe éclatant peut-être les réclame?

Quel espoir enivre leur âme ?

Quel bien ! quel trésor? quel honneur?... — Ainsi toujours , hélas ! dans ce monde stérile , Si la vertu paraît , à son aspect tranquille

Nous la prenons pour le bonheur !

0 peuples ! ces mortels, qu'un Dieu guide et seconde , Vont d'un pas assuré , d'un regard radieux. Combattre le fléau devant qui fuit le monde :

Adressez-leur vos longs adieux.

Et vous, ô leurs parents, leurs épouses, leurs mères !

Contenez vos larmes amères ;

Laissez les victimes s'offrir :

Ne les poursuivez p.is de plaintes téméraires; Devaient-ils préférer aucun d'entre leurs frères

A ceux pour qui l'on peut mourir?

Bientôt s'ouvre pour eux la cité sobtaire. Mille specties vivants les appellent en pleurs , Surpris qu'il soit encore un mortel sur la terre

Qui vienne au cri de leurs douleurs.

Ils parlent; et déjà leur voix rassure et guide

Ces peuples qu'un fléau livide

Pousse au tombeau d'un bras de fer, Et le Monstre , atlaciué dans les murs qu'il opprime [''remit comme Salan , quand, sauveur et victime,

Un Dieu parut dans son enfer!

Ils contemplent de près l'Hydre non assouvie. Pour ravir ses secrets résignés à leur sort ,

ODES

Leur arl audacieux lui disinile la vie ,

Ou rinlcrroge dans la mort. Quand leurs secours sont vains, leur prière console.

Lemouranl croit à leur parole

Que le ciel ne peut démenlir ; FI si le I repas même, enfin, frappe leur tête, De l'apôtre serein l'humble voix ne s'arrête

Qu'au dernier souffle du niariyr!

0 mortels trop heureux ! qui pourrait vous atteindre, Vous qui domplez la moit en aPFrontnnt ses coups? Lorsqu'en vous admirant la foule ose vous plaindre ,

Je vous suis de mes pleurs jaloux.

Infortuné ! jamais, victime volontaire ,

Je n'irai, pour sauver la terre ,

Braver un fléau dévorant , Ni , calmant par mes soins ses douleurs meurtrières , Mêler ma j)Iainle amie et mes saintes prières

Aux soupirs impurs d'un mourant !

Hélas ! ne pnis-je aussi m'iminoler pour mes frères? N'esl-il plus d'opprimés? n'est-il plus de bourreaux ? Sur quel noble échafaud, dans quels murs funéraires

Chercher le trépas des héros ?

Oui , que brisant mon corps , la torture sanglante.

Sur la croix , à ma soif brûlante

Offre le breuvafje de fiel ; Fier et content , Seigneur, je dirai vos louanges ; Car l'ange du martyre est le plus beau des anges

Qui portent les âmes au ciel !

néccnihie 1821.

(û'ife (Einqmcmc.

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