‹ uvres de Victor HugoChapitre 129 sur 599 · REGRET · texte numérisé non relu

REGRET

Il s'est trouvé parfois, comme pour faire voir Que du bonheur en nous est encor le pouvoir, Deux âmes s'élevant sur les plaines du monde. Toujours l'une pour l'autre existence féconde. Puissantes à sentir avec un feu pareil , Double et brûlant rayon né d'un même soleil , Vivant comme un seul être, intime et pur mélange, Semblables dans leur vol aux deux ailes d'un ange , Ou telles que des nuits les jumeaux radieux D'un fraternel éclat illuminent les deux. Si l'homme a séparé leur ardeur mutuelle , C'est alors que l'on voit, et rapide et fidèle , Chacune , de la foule écartant l'épaisseur. Traverser l'univers et voler à sa sœur.

ALFRED DE ViGNY. lléUna

Oui , le bonheur bien vile a passé dans ma vie ! On le suit ; dans ses bras on se livre au sommeil ;

ODES

Puis , comme celte vierge aux champs crétois ravie . On se voit seul à son réveil.

On le cherche de loin dans l'avenir immense , On lui crie : « Oh ! reviens, conii)afînon de mes jours. Ft le plaisir accourt , mais sans remplir l'absence De celui qu'on pleure toujours.

Moi , si l'impur plaisir m'offre sa vaine flamme , Je lui dirai : » Va, fuis , et respecte mon sort: » Le honheur a laissé le legrel dans mon àme; « Mais toi , tu laisses le remord ! »

Pourtant je ne dois point troubler votre délire , Amis ; je veux paraître ignorer les douleurs ; Je souris avec vous , je vous cache ma lyre , Lorsqu'elle est humide de pleurs !

Chacun de vous peut-être , en son cœur solitaire , Sous des ris passagers étouffe un long regret ; Hélas ! nous souffrons tous ensemble sur la terre , Et nous souffrons tous en secret !

Tu n'as qu'une colombe , files lois asservie; Tu mets tous les amours , vierge , dans une fleur. Mais à quoi bon ? La fleur passe comme la vie , L'oiseau fuit comme le bonheur !

On est honteux des pleurs; on rougit de ses peines , Des innocents chagrins, des souvenirs touchants ; Comme si nous n'étions sous les (erresires chaînes Que pour la joie et pour les chants !

Hélas ! il m'a donc fui sans me laisser de trace , Mais pour le retenir j'ai fait ce (pie j'ai pu , Ce temi)s où le bonheur brille , et soudain s'efface, Comme un sourire interrompu !

Février 1821.

<ûtfe ^roi^icme.

Page 1