LE VOYAGE
Je veux que mon retour Te paraisse bien long. Je veux que nuit et jour Tu m'aimes.— Nuit et jour, hélas! je me tourmente.— Présente au milieu d'eux , sois seule , sois absente. Dors en pensant à moi , rëve-moi près de toi , Ne vois que moi sans cesse, et sois toute avec moi !
ANDRK CllÉNrKK.
Le cheval fail sonner son liarnois qu'il secoue , Et l'éclair du pavé va jaillir sous la roue : Il faut partir, adieu ! de ion cœur inquiet Chasse la crainte amère , adieu ! point de faiblesse ! Mais quoi ! le char s'ébranle et m'emporte, el le laisse... Hélas ! j'ai cru qu'il l'oubliait !
Oh ! suis-le bien longtemps d'une oreille altenlive !
Ne l'en vas pas avant d'avoir, Irisle el pensive ,
Écoulé des coursiers s'évanouir le bruit !
L'un à l'autre déjà l'espace nous dérobe ;
Je ne vois plus de loin flotter la blanche robe ,
Et toi, lu n'entends plus rouler le char qui fuit...
Quoi ! plus même un vain bruit ! plus même une vaine om- L'absence a sur mon âme étendu sa nuit sombre ; [bre ! C'en est fait ; chaque pas m'y plon[je plus avant , Et dans cet autre enfer, plein de douleurs amères , De tourments insensés , d'anjjoisses , de chimères , Me voilà descendu vivant .'
Que faire maintenant de toutes mes pensées , De mon front , qui dormait dans tes mains enlacées , De tout ce que j'entends , de tout ce que je vois ? Que faire de mes maux , sans toi pleins d'amertume , De mes yeux dont la flamme à les regards s'allume , De ma voix qui ne sait parler qu'après la voix ?
Et mon œil tour à tour, distrait , suit dans l'espace Chaque aibre du chemin qui paraît el qui passe , Les bois verts , le flot d'or de la jaune moisson , Et les monts , el du soir l'élincelante étoile , E! les clochers aigus , cl les villes <iue voile Un dais de brume à l'horizon !
Qu'importe les bois verts , la moisson , la colline ,
Et l'astre qui se lève et l'astre qui décline ,
Et la plaine et les monts, si lu ne les vois pas?
Que me font ces châteaux, ruines féodales.
Si leur donjon moussu n'entend point sur ses dalles
Tes pas légers courir à côté de mes pas ?
Ainsi donc aujourd'hui , demain , après encore , Il faudra voir sans toi naître et mourir l'aurore , Sans toi ! sans ton sourire et ton regard joyeux ! Sans l'entendre marcher i)rès de moi quand je rêve ; Sans que ta douce main , quand mon front se soulève . Se pose en jouant sur mes yeux !
Pourtant , il faut encore , à tant d'ennuis en proie , Dans mes lettres du soir l'envoyer quelque joie , Dire : « Console-loi , le calme m'est rendu ! » Quand je crains chaque instant qui loin de toi s'écoule, Et ([u'invenlant des maux qui l'assiègent en foule , Chaque heure est sur ma léte un glaive suspendu !
Que fais-(u maintenant? Près du foyer sans doute La carte est dé|)loyée , et ton œil suit ma roule j Tu dis :« Où peut-il qlre ?— Ah ! qu'il trouve en tous lieux » De tendres soins , un cœur qui l'estime et qui l'aime , » Et quchiue bonne hôtesse, ayant, comme moi-même, » Un être cher sous d'autres cieux !
« Comme il s'éloigne vite, hélas! j'en suis certaine ,
« Il a déjà franchi cette ville lointaine,
» Ces forêts , ce vieux pont d'un grand exploit témoin j
n Peut-être en ce moment il roule en ces vallées ,
» Par une croix sinistre au passant signalées ,
» Où l'an dernier... Pourvu qu'il soit déjà plus loin ! »
Et mon père , essuyant une larme qui brille , T'invite en souriant à sourire à la fille : (1 Rassurez-vous ! bientôt nous le reverrons tous. » Il rit, il est tranquille , il visite à celle heure » De quelque vieux héros la tombe ou la demeure 5 » Il prie à quelque autel pour vous.
n Car, vous le savez bien , ma fîUe , il aime encore 0 Ces créneaux , ces portails qu'un art naïf décore ; « Il nous a dit souvent , assis à vos côtés , » L'ogive chez les Goths de l'Orient venue , » Et la flèche romane aiguisanl dans la nue « Ses huit angles de pierre en écailles sculptés ! «
Et puis le Vétéran à ta douleur trompée Conte sa vie errante , et nos grands coups d'épée , Et linéique ancien combat du Tage ou du Tésin , Et l'Empereur, du siècle imposante merveille , —
ODES
Tout en baissant sa voix, de peur qu'elle n'éveille Ton enfant qui dort sur (on sein !
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