‹ uvres de Victor HugoChapitre 145 sur 599 · PROMENADE · texte numérisé non relu

PROMENADE

Voici les lieux chers à ma rêverie , Voici les prés dont j'ai chanté les fleurs. Amable Tastu. La Lyre égarée.

Ceins le voile de gaze aux pudiques couleurs , Où ta féconde aiguille a semé tant de fleurs !

Viens respirer sous les platanes ; Couvre-toi du tissu, trésor de Cachemir, Qui peut-être a caché le poignard d'un émir,

Ou le sein jaloux des sultanes.

Aux lueurs du couchant vois fumer les hameaux. La vapeur monte et passe ; ainsi s'en vont nos maux ,

Gloire, ambition , renommée !

Nous brillons tour à tour, jouets d'un fol espoir : Tel ce dernier rayon , ce dernier vent du soir

Dore et berce un peu de fumée î

A l'heure où le jour meurt à l'horizon lointain ,

Qu'il m'est doux, près d'un cœur qui bat pour mon destin.

D'égarer mes pas dans la plaine !

Qu'il m'est doux près de toi d'errer libre d'ennuis , Quand tu mêles , pensive , à la brise des nuits

Le parfum de ta douce haleine !

C'est pour un tel bonheur , dès l'enfance rêvé , Que j'ai longtemps souffert et que j'ai tout bravé !

Dans nos temps de fureurs civiles, Je te dois une paix que rien ne peut troubler ; Plus de vide en mes jours! Pour moi tu sais peupler

Tous les déserts , même les villes !

Chaque étoile à son tour vient apparaître au ciel. Tels , quand un grand festin d'ambroisie et de miel

Embaume une riche demeure , Souvent sur le velours et le damas soyeux. On voit les plus hâtifs des convives joyeux

S'asseoir au banquet avant l'heure.

Vois , — c'est un météore ! il éclate et s'éteint.

Plus d'un grand homme, aussi, d'un mal secret atteint ,

Hayonne et descend dans la tombe.

Le vulgaire l'ignore et suit le tourbillon ;

Au laboureur courbé le soir sur le sillon Qu'importe l'étoile qui tombe !

Ah ! tu n'es point ainsi , toi, dont les nobles pleurs De toute âme sublime honorent les malheurs !

Toi qui gémis sur le poëte !

Toi qui plains la victime et surtout les bourreaux ! Qui visite souvent la tombe des héros ,

Silencieuse et non muette !

Si quelqu'ancien château devant les pas distraits Lève son donjon noir sur les noires forêts.

Bien loin de la ville importune , Tu t'arrêtes soudain ; et (on œil tour à tour Cherche et perd à travers les créneaux de la tour

Le pâle croissant de la lune.

C'est moi qui t'inspirai d'aimer ces vieux piliers , Ces temples où jadis les jeunes chevaliers

Priaient , armés par leur marraine ; Ces palais où parfois le poëte endormi A senti sur sa bouche entr'ouverte à demi

Tomber le baiser d'une reine.

Mais rentrons : vois le ciel d'ombres s'environner ; Déjà le frêle esquif qui nous doit ramener

Sur les eaux du lac étincelle; Cette barque ressemble à nos jours inconstants Qui flottent dans la nuit sur l'abîme des temps;

Le gouffre porte la nacelle !

La vie à chaque instant fuit vers l'éternité; Et le corps , sur la terre où l'âme l'a quitté,

Reste comme un fardeau frivole.

Ainsi quand meurt la rose , aux royales couleurs , Sa feuille , que l'aurore en vain baigne de pleurs ,

Tombe , et son doux parfum s'envole !

Octobre 1825.

(DîTje tJingt-ttitirmi'.

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