‹ uvres de Victor HugoChapitre 146 sur 599 · GUILLEN DE CASTRO · texte numérisé non relu

GUILLEN DE CASTRO

Hélas ! j'ai compris ton sourire.

Semblable au ris du condamné ,

ODES

Quand le mol qui doit le proscrire A son oreille a résonné !

En pressant ta main convulsive , ■l'ai compris la douleur pensive Et ton regard morne et profond , Qui, pareil à l'éclair des nues , Brille sur des mers inconnues, Mais ne peut en montrer le fond.

« Pourquoi faut-il donc qu'on me plaigne ?

M'as-tu dit ; je n'ai pas gémi !

Jamais de mes pleurs je ne baigne

La main d'un frère ou d'un ami !

Je n'en ai pas ! Puisqu'î» ma vie

La joie est pour toujours ravie ,

Qu'on m'épargne au moins la pitié !

Je paie assez mon inforliine

Pour que nulle voix importune

N'ose en réclamer la moitié !

» D'ailleurs , vaut-elle tant de larmes? Appelle-t-on cela malheur? — Oui ! ce qui pour l'homme a des charmes, Pour moi n'a qu'ennuis et douleur.

Sur mon passé rien ne suruage Des vains rêves de mon jeune Age, Que le sort chaque jour dément ; L'amour éteint pour moi sa flamme; Et jamais la voix d'une femme Ne dira mon nom doucement !

» Jamais d'enfants ! Jamais d'épouse !

Nul cœur près du mien n'a battu; Jamais une bouche jalouse Ne m'a demandé : » D'où viens-tu?»

Point d'espérance qui me reste !

Mon avenir sombre et funeste Ne m'offre que des jours mauvais ; Dans cet horizon de ténèbres , Ont passé vingt spectres funèbres , Jamais l'ombre que je rêvais !

« Ma tête ne s'est point courbée ; Mais la main du sort ennemi Est plus lourdement retombée Sur mon front toujours rafiFermi.

A la jeunesse qui s'envole , A la gloire , au plaisir frivole , J'ai dit l'adieu fier de Caton.

Toutes fleurs pour moi sont fanées ; Mais c'est l'ordre des destinées , Et si je souffre, qu'en sait-on ?

» Esclaves d'une loi fatale , Sachons taire les maux soufferts.

Pourquoi veux-tu donc que j'étale La meurtrissure de mes fers ?

Aux yeux que la misère effraie Qu'importe ma secrète plaie?

Passez, je dois vivre isolé ; Vos voix ne sont qu'un bruit sonore ; Passez tous! j'aime mieux encore Souffrir que d'être consolé !

n Je n'appartiens plus à la vie.

Qu'importe si parfois mes yeux.

Soit qu'on me plaigne ou (ju'on m'envie , Lancent un feu sombre ou joyeux !

Qu'importe , quand la coupe est vide , Que ses bords , sur la lèvre avide , Laissent encor un goût amer !

A-t-il vaincu, le flot qui gronde , Le vaisseau qui , perdu sous l'onde, Lève encor son mût sur la mer ?

n Qu'importe mon deuil solitaire?

D'autres coulent dos jours meilleurs !

Qu'est-ce que le bruit de la terre ?

Un concert de ris et de pleurs !

Je veux , comme tous les fils d'Eve , Sans qu'une autre main le soulève , Porter mon fardeau jusqu'au soir.

A la foule qui passe et tombe Qu'importe au seuil de quelle tombe Mon ombre un jour ira s'asseoir ! »

Ainsi , quand tout bas lu soupires , De ton cœur partent des sanglots , Comme un son s'échappe des lyres, Comme un murmure sort des flots !

Va , ton infortune est ta gloire !

Les fronts marqués par la victoire Ne se couronnent pas de fleurs.

De ton sein la joie est bannie ; Mais tu sais bien que le génie Prélude à ses chants par des pleurs.

Comme un soc de fer, dès l'aurore, Fouille le sol de son tranchant , Et l'ouvre , et le sillonne encore , Aux derniers rayons du couchant ; Sur chaque heure qui t'est donnée , Revient l'infortune acharnée , Infatigable à l'obséder ; Mais si de son glaive de flamme Le malheur déchire ton àme , Ami, c'est pour la féconder !

iVovcmbre 1825

ODES

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