‹ uvres de Victor HugoChapitre 152 sur 599 · LE SYLPHE · texte numérisé non relu

LE SYLPHE

I,e vent, le frolil cl l'orage

Contre l'enfant faisaient rage.

— Ouvrez, ilit-il, je suis nu!

I,* FONTAINE. ImUation d'Ânacréon.

« Toi qu'en ces murs, pareille aux rêveuses Sylpliidos , » Co vilrajïc éclairé montre à mes yeux avides , » Jeune fille, ouvre moi \ Voici la nuit , j'ai i)eur, '^ La nuit , qui , peuplant l'air de figures livides , '^ Donne aux .'imes des morts des robes de vapeur!

" Vierfie , je ne suis point de ces pèlerins sa[i[es , » Oui font de longs récits aprrs de longs voyages ; " Ni de ces paladins , qu'aime et craint la beauté , " Dont le cor, éveillant les varlets et les pages , " Porte un appel de guerre à l'hospitalité.

» Je n'ai ni lourd bâton , ni lance redoutée ,

" Point de longs cheveux noirs, point de barbe argentée,

" Ni d'humble chapelet , ni de glaive vainqueur.

>^ Mon soutfle . dont une herbe est à peine agitée ,

" N'arrache au cor des |>rcux qu'un murmure moqueur.

" Je suis l'enfant de l'air, un sylphe, moins qu'un rêve, " Fils du printemps qui naît , du matin qui se lève , " L'hôte du clair foyer, durant les nuits d'hiver , ' L'esprit que la lumière à la rosée enlève , 1 Diaphane habitant de l'invisible éther.

" Ce soir, un couple heureux , d'une voix solennelle , » Parlait tout bas d'amour et de flamme éternelle , n J'entendais tout ; près d'eux je m'étais arrêté : « Ils ont dans un baiser pris le bout de mon aile , » Et la nuit est venue avant ma liberté.

« Hélas ! il est trop tard pour rentrer dans ma rose ! ') Châtelaine , ouvre-moi , car ma demeure est close. '^ Recueille un fils du jour , égaré dans la nuit ; 1 Permets jusqu'à demain qu'en ton lit je repose ; '^ Je tiendrai peu de place et ferai peu de bruit.

» Mes frères ont suivi la lumière éclipsée ,

■■■> Ou les larmes du soir dont l'herbe est arrosée ;

» Les lis leur ont ouvert leurs calices de miel;

» Où fuir ?... Je ne vois plus de gouttes de rosée ,

» Plus de fleurs dans les champs ! plus de rayons au ciel !

•1 Damoiselle , entends-moi , de peur que la Nuit sombre, 1) Comme en un grand filet , ne me prenne en son ombre » Parmi les spectres blancs et les fantômes noirs , n Les démons , dont l'enfer même ignore le nombre , n Les hiboux du sépulcre et l'autour des manoirs !

n Voici l'heure oîi les morts dansent d'un pied débile.

» La lune au pâle front les regarde immobile ;

» Et le hideux vampire , ô comble de frayeur !

» Soulevant d'im bras fort une pierre inutile ,

«1 Traîne en sa tombe ouverte un tremblant fossoyeur.

• Bientôt, nains monstrueux, noirs de poudre et de cendre, " Dans leur gouffre sans fond les Gnomes vont descendre. n Le follet fantastique erre sur les roseaux. 0 Au frais Ondin s'unit l'ardente Salamandre , ^ Et de bleuâtres feux se croisent sur les eaux.

>^ Oh !... si pour amuser son ennui taciturne,

" Un mort , parmi ses os, m'enfermait dans son urne !

" Si (pielque nécroman , riant de mon effroi ,

n Dans la tour, d'oîi minuit lève sa voix nocturne ,

« Liait mon vol paisible au sinistre beffroi !

« Que ta fenêtre s'ouvre !... .■Ui ! si tu me repousses , » Il me faudra chercher quelques vieux nids de mousses, n A des lézards troublés livrer de grands combats... " Ouvre!... mes yeux sont purs, mes paroles sont douces » Comme ce qu'à sa belle un amant dit tout bas.

'^ Et je suis si joli ! Si tu voyais mes ailes n Trembler aux feux du jour, transparentes et frêles' " J'ai la blancheur des lis , où , le soir , nous fuyons ; n Et les roses , nos sœurs , se disputent cntr'elles '1 Mon souffle de parfums et mon corps de rayons.

" Je veux qu'un rêve heureux te révèle ma gloire. •1 Près de moi ( ma Sylphide eu garde la mémoire ! ) « Les papillons sont lourds , les colibris sont laids , >) Quand , roi vêtu d'azur et de nacre et de moire , ■' Je vais de fleurs en fleurs visiter mes palais.

>i J'ai froid : l'ombre me glace et vainement je pleure. " Si je pouvais t'ofFrir, pour ra'ouvrir la demeure , n Ma goutte de rosée oumes corolles d'or! " Mais non : je n'ai plus rien, il faudra que je meure ! 0 Chaque soleil me donne et me prend mon trésor.

" Que veux-tu qu'en dormant je t'apporte en échange ?

« L'écharpe d'une fée ou le voile d'un ange ?...

« J'embellirai ta nuit des prestiges du jour!

« Ton sommeU passera, sans que ton bonheur change ,

» Des beaux songes du ciel aux doux rêves d'amour.

» Mais mon haleine en vain ternit la vitre humide ! « 0 Vierge , crois-tu donc que , dans la nuit perfide , >' La voix du Sylphe errant cache un amant trompeur ?

BALLADES

« Ne me crains pas , c'est moi qui suis faible et limide , « Et si j'avais une ombre , bêlas ! j'en aurais peur! »

II pleurait. — Tout à coup, devant la tour antique, S'éleva, murmurant comme un appel mystique , Une voix... ce n'était sans doute qu'un esprit ! Bientôt parut la dame à son balcon gotbique : On ne sait si ce fut au Sylpbe qu'elle ouvrit.

3(BaUa^je ^toxisumt.

LA GRAIND'MÈRE.

To die , — to sleep.

Shakespeare.

« Dors-tu?... réveille-toi , mère de notre mère ! « D'ordinaire en dormant ta bouche remuait ; » Car ton sommeil souvent ressemble à ta prière. » Mais , ce soir, on dirait la madone de pierre; » Ta lèvre est immobile et ton souffle est muet.

« Pourquoi courber ton front plus bas que de coutume ?

« Quel mal avons-nous fait pour ne plus nous cbérir ?

» Vois, la lampe pâlit , l'àtre scintille et fume;

« Si tu ne parles pas , le feu qui se consume ,

« Et la lampe , et nous deux , nous allons tous mourir !

» Tu nous trouveras morts près de la lampe éteinte. » Alors , que diras-lu quand tu t'éveilleras ? « Tes enfants à leur tour seront sourds à ta plainte. » Pour nous rendre la vie , en invoquant ta sainte, » Il faudra bien longtemps nous serrer dans tes bras !

n Donne-nous donc tes mains dans nos mains réchauffées. i> Chante-nous quelque chant de pauvre troubadour. » Dis-nous ces chevaliers qui , servis par les fées , » Pour bouquets à leur dame apportaient des trophées, » Et dont le cri de guerre était un nom d'amour.

» Dis-nous quel divin signe est funeste aux fantômes ;

i> Quel ermite dans l'air vit Lucifer volant ;

n Quel rubis étincelle au front du roi des Gnomes ;

» Et si le noir démon craint plus , dans ses royaumes ,

» Les psaumes de Turpin que le fer de Roland.

» Ou , montre-nous ta Bible et les belles images , » Le ciel d'or, les saints bleus , les saintes à genoux. « L'enfant Jésus , la crèche , et le bœuf, et les mages ; » Fais-nous lire du doigt dans le milieu des pages , » Un peu de ce latin , qui parle à Dieu de nous.

» Mère !... — Hélas ! par degrés s'affaisse la lumière, « L'ombre joyeuse danse autour du noir foyer, n Les esprits vont peut-être entrer dans la chaumière... » Oh! sors de ton sommeil, interromps ta prière; » Toi qui nous rassurais , veux-tu nous effrayer ?

[guère « Dieu! que tes bras sont froids ! rouvre les yeux... Na- » Tu nous parlais d'un monde , oîl nous mènent nos pas, 1) Et de ciel, et de tombe, et de vie éphémère , » Tu parlais de la mort... dis-nous, ô noire mère ! » Qu'est-ce donc que la mort ?— Tu ne nous réponds pas?.. . »

Leur gémissante voix longtemps se plaignit seule. La jeune aube parut sans réveiller l'aïeule. La cloche frappa l'air de ses funèbres coups ; Et, le soir, un passant , par la porte enlr'ouverte , Vit , devant le saint livre et la couche déserte , Les deux petits enfants qui priaient à genoux.

i^aiiaife (^nattième.

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