‹ uvres de Victor HugoChapitre 276 sur 599 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

LES MÊMES, LE CONSEILLER, LE BOURREAU , peuple ,

SOLDATS , etc.

LE CONSEILLER

Messieurs, je suis prêt.

MARION, à Didier.

Quand je te l'avais dit que le bourreau viendrait !

DIDIER, au conseiller.

Nous sommes prêts aussi.

LE CONSEILLER

Quel est celui qu'on nomme Marquis de Saverny ?

Didier lui montre du doigt Saverny endormi. — Au bourreau. Réveillez-le.

LE BOURREAU, le secouant.

Mais comme Il dort ! — Hé , monseigneur !

SAVERNY, se frottant les yeux.

Ah !... comment ont-ils i>u M'ôter mon bon sommeil !

DIDIER

11 n'est qu'interrompu.

SAVERNY, â demi éveillé, apercevant Marion et la saUiaiil.

Tiens ! je rêvais de vous justement, belle dame.

LE CONSEILLER

Avez-vous bien à Dieu recommandé votre àme?

SAVERNY

Oui, monsieur.

LE CONSEILLER, lui présentant un parchemin.

Bien , veuillez me signer ce papier.

SAVERNY, prenant le parchemin et le parcourant des yeux.

C'est le procès-verbal. — Ce sera singulier. Le récit de ma mort signé de mon paraphe !

II signe, et parcourt de nouveau le papier. Au greffier.

Monsieur, vous avez fait trois fautes d'orthographe. Il reprend la plume et les corrige.

Avi bourreau.

Toi qui m'as éveillé tu vas me r'endormir.

LE CONSEILLER, à Didier.

Didier ?

Didier se présente. Il lui passe la plume.

Votre nom là.

MARION, se cachant les yeux.

Dieu ! cela fait frémir !

DIDIER, signant.

Jamais à rien signer je n'eus autant de joie !

Les gardes font la haie , et les entraînent tous deux.

SAVERNY, à quelqu'un de la foule.

Monsieur, rangez-vous donc pour que cet enfant voie.

DIDIER, à Saverny.

Mon frère! c'est pour moi que vous faites ce pas, Embrassons-nous.

Il embrasse Saverny.

MARION, courant à lui.

Et moi ! vous ne m'embrassez pas ?

Didier, embrassez-moi !

DIDIER, montrant Saverny.

C'est mon ami, madame.

MARION, joignant ses mains.

Oh ! que vous m'accablez durement , faible femme Qui, sans cesse aux genoux ou du juge, ou du roi, Demande grâce à tous pour vous , à vous pour moi !

DIDIER

Il se précipite vers Marion , haletant et fondant en larmes.

Hé bien ! non ! non , mon cœur se brise ! c'est horrible ! Non, je l'ai trop aimée ! il est bien impossible De la quitter ainsi ! — Non ! c'est trop malaisé

MARION DE LORME

De carder un front dur quand le cœur est brisé ! Viens ! oh ! viens dans mes bras !

11 la «erre convulsivement dans ses bras.

Je vais mourir; je l^aime, Et te le dire ici , c'est le bonheur suprême !

11 l'embrasse de nouveau avec emportement. DIDIER.

Viens ! pauvre femme! —Ah ! dites-moi, vraiment, Est-il un seul de vous qui dans un tel moment Refusât d'embrasser la pauvre infortunée Oui .s'est à lui sans cesse et tout ;\ fait donnée ! J'avais tort ! j'avais tort ! — Messieurs, voulez-vous donc Oue je meure à ses yeux sans pitié , sans pardon ?

— Oh ! viens, que je le dise ! — Enlre toutes les femmes, Et ceux qui sont ici m'approuvent dans leurs âmes, Celle que j'aime , celle à qui reste ma foi ,

Celle que je vénère enfin, c'est encor toi! — Car tu fus bonne, douce, aimante, dévouée ! — Écoute-moi : — ma vie est déjà dénouée , Je vais mourir, la mort fait tout voir au vrai jour, Va , si tu m'as trompé , c'est par excès d'amour !

— Et ta chute d'ailleurs , l'as-lu pas expiée ?

— Ta mère en ton berceau t'a peut-être oubliée Comme moi. — Pauvre enfant ! toute jeune , ils auront Vendu ton innocence !... — Ah! relève ton front !

— Écoutez tous : — à l'heure où je suis , celte terre S'efface comme une ombre , et la bouche est sincère ! Hé bien , en ce moment , — du haut de l'échafaud,

— Ouand l'innocent y meurt, il n'est rien de plus haut, — Marie, ange du ciol que la terre a llélrie, Mon amour, mon épouse, — écoulez-moi, Marie: — Au nom du Dieu vers qui la mort va m'enlralnant. Je le pardonne !

MARION, étouITéc de larmes.

0 Ciel !

DIDIER

A ton tour maintenant,

Il s'agenouille devant elle.

Pardonne-moi!

MARION

Didier !...

DIDIER, toujours à genoux.

Pardonne-moi, le dis-je !

C'est moi qui fus méchant. Dieu te frappe et t'afiflige Par moi. Tu daigneras encor pleurer ma mort. Avoir fait ton malheur, va, c'est un grand remord. Ne me le laisse pas, pardonne-moi. Marie !

MARION

Ah!...

DIDIER

Dis un mot, tes mains sur mon front Je t'en prie, Ou si (on cœur est plein , si tu ne peux parler,

Fais-moi signe... je meurs, il faut me consoler!

Marion lui impose les mains sur le front. Il se relève et Tembrassc étroitement, avec un sourire de joie céleste.

Adieu ! — Marchons, messieurs!

MARION

Elle se jette égarée entre lui et les soldats.

Non , c'est une folie !

Si l'on croit l'égorger aisément, on oublie Que je suis là ! — Messieurs, messieurs, épargnez-nous ! Voyons , comment faut-il qu'on vous parle:' à genoux? M'y voilà. Maintenant, si vous avez dans l'âme Ouelque chose qui tremble à la voix d'une femme, Si Dieu ne vous a pas maudits et frappés tous , Ne me le tuez pas ! —

Aux spectateurs.

Et vous , messieurs , et vous , Lorsque vous rentrerez ce soir dans vos familles. Vous lie manquerez pas de mères et de filles Qui vous diront:— Mon Dieu ! c'est un bien grand forfait! Vous pouviez l'ompêchcr, vous ne l'avez pas fait ! — Didier ! on doit savoir qu'il faut que je vous suive. Ils ne vous tueront pas s'il veulent que je vive !

DIDIER

Non, laisse-moi mourir. Cela vaut mieux, vois-tu ? Ma blessure est profonde, amie ! elle aurait eu Trop de peine à guérir. 11 vaut mieux que je meure. Seulement si jamais, — vois-Ui comme je pleure? — In autre vient vers loi, plus heureux ou plus beau, Songe à ton pauvre ami couché dans le tombeau !

MARION

Non ! lu vivras pour moi , sont-ils donc inflexibles ? Tu vivras !

DIDIER

Ne dis pas des choses impossibles ; A ma tombe plutôt accoutume tes yeux.

Embrasse-moi. Vois-tu ? mort, tu m'aimeras mieux. J'aurai dans ta mémoire une place sacrée ; Mais vivre près de toi , vivre l'âme ulcérée , 0 ciel ! Moi qui n'aurais jamais aimé que toi , Tous les jours, peux-tu bien y songer sans effroi , Je te ferais pleurer, j'aurais mille pensées Que je ne dirais pas , sur les choses passées. J'aurais l'air d'épier, de douter, de souffrir. Tu serais malheureuse ! — Oh ! laisse-moi mourir!

LE CONSEILLER, à Marion.

Il faut dans un moment que le cardinal passe; 11 sera temps encor de demander leur grâce.

MARION

Le cardinal! c'est vrai. Le cardinal viendra. Il viendra. Vous verrez, messieurs , qu'il m'entendra. Mon Didier, tu vas voir ce que je vais lui dire. Ah ! comment peux-tu croire , enfin c'est du délire, Que ce bon cardinal , un vieillard , un chrétien,

MARION DE LORME

Ne te pardonne pas ? — Tu me pardonnes bien !

Neuf heures sonnent. — Didier fait signe à tous de se taire. Harion écoute avec terreur. — Les neuf coups sonnés, Didier s'appuie sur Saverny.

DIDIER, au peuple.

Vous qui venez ici pour nous voir au passage, Si l'on parle de nous, rendez-nous témoignage Que tous deu.K sans pâlir nous avons écouté Cette heure qui pour nous sonnait l'éternité !

Le canon éclate à la porte du donjon. Le voile noir qui cachait la brèche du mur tombe. Parait la litière gigantesque du cardinal, portée par vingt-quatre gardes à pied, entourée par trente autres gardes portant des hallebardes et des torches. Elle est écarlate et armoriée aux armes de la maison de Richelieu. Les rideaux de la litière sont fermés. Elle traverse lentement le fond du théAti-e. Rumeur dans la foule.

MARION, se traînant sur les mains jusqu'à la litière, et se tordant les mains.

Au nom de votre Christ, au nom de votre race, Grâce ? grâce pour eux, monseigneur !

UNE VOIX, sortant de la litière.

Pas de grâce !

Slarion tombe sur le pavé. — La litière passe, et le cortège des deux condamnés se met en marche et sort à sa suite. — La foule se précipite sur leurs pas à grand bruit.

MARION, seule.

Elle se relève à demi et se traine sur les mains en regardant

autour d'elle.

Qu'a-t-il dit?— Où sont-ils ? —Didier ! Didier ! plus rien. Personne ici !... Ce peuple !... Était-ce un rêve Poubien Est-ce que je suis folle ?

Rentre le peuple en désordre. — La litière reparaît au fond du théâtre par le côté où elle a disparu. — Marion se lève et pousse un cri terrible.

Il revient !

LES GARDES, écartent le peuple.

Place ! place !

MARION, debout , échevelée et montrant la litière au peuple.

Regardez tous ! voilà l'homme rouge qui passe !

Elle tombe sur le pavéo

NOTES

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NOTE 1

L'auteur croit devoir prévenir ceux de MM. les directeurs le province qui jugeraient à propos démonter sa pièce, |u'ils pourront y faire (seulement dans les détails de caracère et de passion, bien entendu) les coupures qu'ils vou- Iront. Cette portion du public à laquelle les rapides croquis le Marivaux et de son école ont fait perdre l'habitude des léveloppemenls, reviendra sans doute peu à peu, et revient néme déjà tous les jours à un sentiment plus mâle et plus arge de l'art. Mais il ne faut rien brusquer. Observez le specateur , voyez ce qu'il peut supporter, quid valent , guid ion , et arrêtez-vous là. Faites votre œuvre comme l'art et être conscience la veulent, entière, complète; faites-la linsi pour vous; mais ayez le courage de supprimer à la eprésentatlon ce que la représentation ne saurait encore adnettre. On ne doit pas oublier que nous sommes dans la ransition d'un goût ancien à un goût nouveau.

Le même conseil peut être adressé aux acteurs. Ceux de a porte Saint-Martin l'ont parfaitement compris. Cette roupe est décidément une des meilleures , une des plus inelligentes, une des pluslettreesdeParis.il n'est pas de »ièce qui ait été exécutée avec plus d'ensemble que Marion le Zoj'wze. Tous les rôles, et entre autres ceuxdeL'Angely, le Saverny, du marquis de Nangis , de Laffemas, du Graieux , ont été joués avec un rare talent ; chaque personlage a une physionomie vraie et une physionomie poétique [ui ont été toutes deux saisies par l'acteur. M. Bocage , dans )idier, tour à tour grave , lyrique , sévère et passionné , a éalisé l'idéal de l'auteur. M. Gobert , dans Louis Xlll , méancoliqiie, malade , sombre, ployé en deux sous le poids le la lourde couronne que lui a forgée Richelieu, a reproluit la réalité de l'iiistoirc.

Quant à madame Dorval, elle a développé dans le rôle de larion toutes les qualités qui l'ont placée au rang des granles comédiennes de ce temps ; elle a eu dans les premiers ctes de la grâce charmante, et de la grâce touchante. Tout e monde a remarqué de quelle façon parfaite elle dit tous esmoisquin'ontd'autrevaleur que celle qu'elleleurdonne: Serait-ce un huguenot?— Étreenretard déjà ? — Motieigneur, je ne ris plus , — etc. —Au cinquième acte, lie est constamment pathétique, déchirante, sublime, et e qui est plus encore , naturelle. Au reste , les femmes la ouent mieux que nous ne pourrions faire : elles pleurent.

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