‹ uvres de Victor HugoChapitre 29 sur 599 · FÉNÉLON · texte numérisé non relu

FÉNÉLON

Oui , c'est bien le vallon ! le vallon calme et sombre ! Ici l'été plus frais s'épanouit à l'ombre.

Ici durent longtemps les fleurs qui durent peu.

Ici l'âme contemple , écoute , adore , aspire ,

Et prend pitié du monde , étroit et fol empire

Où l'homme tous les jours fait moins de place à Dieu !

Une rivière au fond , des bois sur les deux pentes : Là des ormeaux , brodés de cent vignes grimpantes , Des prés , où le faucheur brunit son bras nerveux ; Là , des saules pensifs qui pleurent sur la rive , Et , comme une baigneuse indolente et naïve , Laissent tremper dans l'eau le bout de leurs cheveux.

Là-bas , un gué bruyant dans les eaux poissonneuses

Qui montrent aux passants les pieds nus des faneuses:

Des carrés de blé d'or ; des étangs au flot clair :

Dans l'ombre un mur de craie et des toits noirs de suie ;

Les ocres des ravins déchirés par la pluie ;

Et l'aquéduc au loin qui semble un pont de l'air.

Et , pour couronnement à ces collines verles, Les profondeurs du ciel toutes grandes ouvertes, Le ciel , bleu pavillon par Dieu même construit , Qui , le jour, emplissant de plis d'azur l'espace , Semble un dais suspendu sur le soleil qui passe , Et dont on ne peut voir les clous d'or que la nuit !

Oui , c'est un de ces lieux où notre cœur sent vivre Quelque chose des cieux qui flotte et qui l'enivre ; Un de ces lieux qu'enfant j'aimais et je rêvais, Dont la beauté sereine , inépuisable , intime, Verse à l'âme un oubli sérieux et sublime De tout ce que la terre et l'homme ont de mauvais !

Si dès l'aube on suit les lisières Du bois , abri des jeunes faons , Par l'âpre chemin dont les pierres Offensent les mains des enfants , A l'heure où le soleil s'élève , Où l'arbre sent monter la sève , La vallée est comme un beau rêve.

La brume écarte son rideau.

Partout la nature s'éveille.

La fleur s'ouvie , rose et vermeille ; La brise y suspend une abeille , La rosée une goutte d'eau !

Et dans ce charmant paysage Où l'esprit flotte , où l'œil s'enfuit. Le buisson , l'oiseau de passage , L'herbe qui tremble et qui reluit , Le vieil arbre que l'âge ploie , Le donjon qu'un moulin coudoie , Le ruisseau de moire et de soie , Le champ où dorment les aïeux , Ce qu'on voit pleurer ou sourire ,

LES FEUILLES D'AUTOxMNE.

Ce qui clianle el ce qui soupire , Ce qui parie et ce qui respire , Tout fait uu bruit liarmonieux!

Et si le soir, après mille errantes pensées , De sentiers en sentiers en marciiant dispersées , Du liaul de la colline on descend vers ce loil Qui vous a (ont le jour, dans votre rêverie , Fait regarder en bas , au fond de la prairie, Comme une belle Heur qu'on voit ;

Et si vous êtes \^ , vous dont la main de flamme Fait parler au clavier la langue de votre âme ; Si c'est un des moments , doux el mystérieux , Où la musique , esprit d'extase et de délire , Dont les ailes de feu font les l)ruits d'une lyre , Réverbère en vos chants la splendeur de vos yeux ;

Si les petits enfants , qui vous cherchent sans cesse , Mêlent leur joyeux rire au chant qui vous oppresse j Si votre noble père à leurs jeux turbulents Sourit, en écoutant votre hymne commencée, Lui , le sage et l'heureux , dont la jeune pensée Se couronne de cheveux blancs ;

Alors , à celte voix qui remue et pénètre , Sous ce ciel étoile qui luit à la fenêtre , On croit à" la famille , au repos , au bonheur ; Le cœur se fond en joie , en amour, en prière ; On sent venir des pleurs au bord de sa paupière ; On lève au ciel les mains en s'écria nt : Seigneur !

Et l'on ne songe plus, tant notre Ame saisie Se perd dans la nature el dans la poésie , Que tout près , par les bois et les ravins caché , Derrière le ruban de ces collines bleues, A quatre de ces pas que nous nommons des lieues , Le géant Paris est couché !

On ne s'informe plus si la ville fatale , Du monde en fusion ardente capitale , Ouvre et ferme à tel jour ses cratères fumants ; Et de quel air les rois , à l'instant où nous sommes , Regardent bouillonner dans ce vésuve d'hommes La lave des événements !

Juillet 1831.

^rgnU-cinqnième.

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