SOLEILS COUCHANTS
Merveilleux Ublcaux que la vue découvre à la pensée.
Cil. NODIER.
J'aime les soirs sereins et beaux , j'aime les soirs , Soit qu'ils dorent le front des antiques manoirs
Ensevelis dans les feuillages ; Soit que la brume au loin s'allonge en bancs de feu ; Soit que mille rayons brisent dans un ciel bleu
A des archipels de nuages.
Oh ! regardez le ciel ! cent nuages mouvants, Amoncelés bVliaut sous le souffle des vents ,
Groupent leurs formes inconnues ; Sous leurs flots par moment flamboie un pîile éclair. Comme si tout à coup quelque géant del'air
Tirait son glaive dans les nues.
Le soleil , à travers leurs ombres , brille encor; Tantôt , fait , à l'égal des larges dômes d'or,
Luire le toit d'une chaumière ; Ou dispule aux brouillards les vagues horizons; Ou découpe , en tombant sur les sombres gazons ,
Comme de grands lacs de lumière.
Puis voilù qu'on croit voir, dans le ciel balayé , Pendre un grand crocodile au dos large et rayé ,
Aux trois rangs de dents acérées ; Sous son ventre plombé glisse un rayon du soir; Cent nuages ardents luisent sous son flanc noir
Comme des écailles dorées.
Puis se dresse un palais ; puis l'air tremble , et tout fuit. L'édifice effrayant des nuages détruit
S'écroule en ruines pressées ; Il jonche au loin le ciel , et ses cônes vermeils Pendent , la pointe en bas , sur nos têtes , pareils
A des montagnes renver.sées.
Ces nuages de plomb , d'or , de cuivre , de fer , Où l'ouragan , la trombe , et la foudre, et l'enfer
Dorment avec de sourds murmures , C'est Dieu qui les suspend en foule aux cieux profonds.
Connue iin guerrier qui i)eii(i aux poulies des plafonds Ses retentissantes armures !
Tout s'en va ! le soleil, d'en haut précipité , Comme un globe d'airain qui , rouge , est rejeté
Dans les fournaises remuées , En tombant sur leurs Hols que leur choc désunit, Fait en flocons de feu jaillir jusqu'au zénith
L'ardente écume des nuées !
Oh ! contemplez le ciel ! et dès qu'à fui le jour,
En tout temps , en tout lieu , d'un ineffable amour.
Regardez à travers ses voiles ; Un mystère est au fond de leur grave beauté : L'hiver, quand ils sont noirs comme un linceul ; l'été
Quand la nuit les brode d'étoiles !
Juin 182!5.
Le jour s'enfuit des cieux ; sous leur transparent voile , De moments en moments se hasarde une étoile ; La nuit , pas à pas , monte au trône obscur des soirs ; Un coin du ciel est brun , l'autre lut(e avec l'ombre , Et déjà , succédant au couchant rouge et sombre , Le crépuscule gris meurt sur les coteaux noirs.
Et là-bas , allumant ses vitres étoilées , Avec sa cathédrale aux flèches dentelées , Les tours de son palais , les tours de sa prison , Avec ses hauts clochers , sa bastille obscurcie , Posée au bord du ciel comme une longue scie , La ville aux mille toits découpe l'horizon.
Oh ! qui m'emportera sur quelque tour sublime D'ofi la cité sous moi s'ouvre comme un abîme ! Que j'entende, écoutant la ville où nous rampons, Mourir sa vaste voix , qui semble un cri de veuve , Et qui , le jour, gémit plus haut que le grand fleuve , Le grand fleuve irrité luttant contre vingt ponts !
Que je voie , à mes yeux en fuyant apparues , Les étoiles des chars se croiser dans les rues , Et serpenter le peuple en l'étroit carrefour, Et tarir la fumée au bout des cheminées , Et , glissant sur le front des maisons blasonnées , Cent clartés naître , luire , et passer tour à tour !
Que la vieille cité , devant moi , sur sa couche , S'étende ; qu'un soupir s'échappe de sa bouche , Comme si de fatigue on l'entendait gémir ! Que , veillant seul , debout sur son front que je foule ,
Avec mille bruits sourds d'océan et de foule , Je regarde à mes pieds la géante dormir!
Juillet 1828.
[bre , Plus loin ! allons plus loin !— Aux feux du couchant som- J'aime à voir dans les champs croître et marcher mon Et puis , la ville est là ! Je l'entends , je la voi. [ombre. Pour que j'écoute en paix ce que dit ma pensée ,
Ce Paris à la voix cassée
Bourdonne encor trop près de moi.
Je veux fuir assez loin pour qu'un l)uisson me cache Ce brouillard que son front porte comme un panache. Ce nuage éternel sur ses tours arrêté ; Pour que du moucheron , qui bruit et qui passe ,
L'humble et grêle murmure efface
La grande voix de la cité !
Oh ! sur des ailes ! dans les nues , Laissez-moi fuir ! laissez-moi fuir !
Loin des régions inconnues C'est assez rêver et languir !
Laissez-moi fuir vers d'autres mondes.
C'est assez, dans les nuits profondes, Suivre un phare , chercher un mol.
C'est assez de songe et de doute.
Celte voix que d'en bas j'écoute , Peut-être on l'entend mieux là-haut.
Allons ! des ailes ou des voiles !
Allons ! un vaisseau tout armé !
Je veux voir les autres étoiles Et la croix du sud enflammé.
Peut-être dans cette autre terre Trouve-t-on la clef du mystère Caché sous l'ordre universel ; El peut-être aux fils de la lyre Est-il plus facile de lire Dans celle autre page du ciel !
Août l!S2S.
LES FEUILLES D'AUTOMNE
Quelquefois , sous les plis des nuages trompeurs , Loin dans l'air , à travers les brèches des vapeurs
Par le vent du soir remuées , Derrière les derniers brouillards , plus loin encor, Apparaissent soudain les mille étages d'or
D'un édifice de nuées;
Et l'œil épouvanté , par-delà tous nos deux , Sur une île de l'air au vol audacieux ,
Dans l'étlier libre avenlurée , L'œil croit voir jus(|u'au ciel monter, monter toujours Avec ses escaliers, ses ponls, ses grandes tours ,
Quelque Babel démesurée !
soptcnibrc 182S.
Le soleil s'est coucbé ce soir dans les nuées ; Demain viendra l'orage , et le soir, et la nuit ; Puis l'aube , et ses clartés de vapeurs obstruées ; Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit !
Tous ces jours passeront; ils passeront en foule Sur la face des mers , sur la face des monls, Sur les fleuves d'argent , sur les forêts où roule Comme un hymne confus des morts que nous aimons.
Et la face des eaux , et le front des montagnes , Ridés et non vieillis , et les bois toujours verts S'iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes Prendra sans cesse aux monts le Hot qu'il donne aux mers.
Mais moi , sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe , et refroidi sous ce soleil jojeux ,
Je m'en irai bientôt , au milieu de la fêle ,
Sans que rien manque au monde , immense et radieux !
Avril 1S29.
^rextU-smtmt.
Oh ! talk not to me o/" a name greal in nlorr ; The (iaxs of our youlh are thc dajs ofourglorr; And Ihe mrrlle andivr ofsiveel tivo-and-twenljr Ave tvorlh ai/j'our laurcls , thouglt ever so plenty.
BrnoN.
Un jour vient où soudain Tartiste généreux
A leur poids sur son front sent les ans plus nombreux.
Un malin il s'éveille avec celle pensée :
— Jeunesse aux jours dorés , je t'ai donc dépensée ! Oh ! qu'il m'en reste peu ! Je vois le fond du sort , Comme un prodigue en pleurs le bois du coffre-fbrt ! — Il sent , sous le soleil qui plus ardent s'épanche , Comme à midi les fleurs , sa têle qui se penche ;
Si d'aventure il trouve , en suivant son destin , Le gazon sous ses pas mouillé comme au matin , Il dit , car il sait bien (|ue son aube est passée :
— C'est de la pluie , hélas ! et non de la rosée ! —
C'en est fait. Son génie est plus mûr désormais : Son aile atleint peut-être à de plus fiers sommets; La fumée est plus rare au foyer «lu'il allume : Son aslre haut monlé soulève moins de brume ; Son coursier ajiplaudi parcourt mieux le champ-clos; Mais il n'a plus en lui , pour l'épandre à grands flols Sur des œuvres , de grâce et d'amour couronnées , Le frais enchantement de ses jeunes années ! .
Oh ! rien ne rend cela ! — Quand il s'en va cherchant Ces pensers de hasard que l'on trouve en marchant. Et qui font que le soir l'artiste chez son hôle Rentre le cœur plus fier et la tète plus haute; Quand il sort pour rêver, et qu'il erre incertain , Soit dans les prés lustrés au gazon de salin , Soit dans un bois qu'emplit cette chanson sonore Que le petit oiseau chante à la jeune aurore , Soit dans le carrefour bruyant et fréquenté ,
— Car Paris et la foule ont aussi leur beauté ,
Et les passants ne sont , le soir, sur les quais sombres, Qu'un flux et qu'un reflux de lumières et d'ombres ; — Toujours au fond de tout , toujours dans son esprit , Même quand l'art le tient , l'enivre et lui sourit , Même dans ses chansons , même dans ses pensées Les plus joyeusement écloses et bercées , Il retrouve , attristé , le regret morne et froid Du passé disparu , du passé , quel qu'il soit !
Novembre 1831.
LES FEUILLES D'AUTOMNE
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