‹ uvres de Victor HugoChapitre 31 sur 599 · LA PRIERE POUR TOUS · texte numérisé non relu

LA PRIERE POUR TOUS

Orapro nobis;

Ma fille , va prier ! — Vois , la nuit est venue.

Une planète d'or là-bas perce la nue ;

La bruine des coteaux fait trembler le contour ;

K peine un char lointain glisse dans l'ombre... Écoute !

Tout rentre et se repose : et l'arbre de la route

Secoue au vent du soir la poussière du jour !

le crépuscule , ouvrant la nuit qui les recèle ,

Fait jaillir chaque étoile en ardente étincelle ;

L'occident amincit sa frange de carmin;

La nuit de l'eau dans l'ombre argenté la surface :

Sillons , sentiers , buissons , tout se mêle et s'efface ;

Le passant inquiet doute de son chemin.

Le jour est pour le mal , la fatigue et la haine. Prions : voici la nuit ! la nuit grave et sereine ! Le vieux pâtre , le vent aux brèches de la tour, Les étangs , les troupeaux, avec leur voix cassée , Tout souffre et tout se plaint. La nature lassée A besoin de sommeil , de prière et d'amour !

C'est l'heure où les enfants parlent avec les anges. Tandis que nous courons à nos plaisirs étranges, Tous les petits enfants, les yeux levés au ciel , Mains jointes et pieds nus , à genoux sur la pierre , Disant à la même heure une même prière , Demandent pour nous grâce au père universel !

Et puis ils dormiront. — Alors, épars dans l'ombre , Les rêves d'or, essaim tumultueux , sans nombre , Qui naît aux derniers bruits du jour à son déclin , Voyant de loin leur souffle et leurs bouches vermeilles , Comme volent aux fleurs de joyeuses abeilles , Vien4ront s'abattre en foule à leurs rideaux de lin !

0 sommeil du berceau ! prière de l'enfance ! Voix qui toujours caresse et qui jamais n'offense! Douce religion , qui s'égaie et qui rit! Prélude du concert de la nuit solennelle !

Ainsi que l'oiseau met sa tète sous son aile , L'enfant dans la prière endort son jeune esprit l

Ma fille , va prier ! — D'abord , surtout , pour celle Qui berça tant de nuits ta couche qui chancelle , Pour celle qui te prit jeune âme dans le ciel , Et qui te mit au monde, et depuis , tendre mère , Faisant pour toi deux parts dans cette vie amère , Toujours a bu l'absinthe et t'a laissé le miel !

Puis ensuite pour moi ! j'en ai plus besoin qu'elle ! Elle est ainsi que toi bonne , simple et fidèle ! Elle a le cœur limpide et le front satisfait. Beaucoup ont sa pitié ; nul ne lui fait envie ; Sage et douce , elle prend patiemment la vie; Elle souffre le mal sans savoir qui le fait.

Tout en cueillant des fleurs , jamais sa main novice

N'a touché seulement à l'écorce du vice ;

Nul piège ne l'attire à son riant tableau ;

Elle est pleine d'oubli pour les choses passées;

Elle ne connaît pas les mauvaises pensées

Qui passent dans l'esprit comme une ombre sur l'eau.

Elle ignore , — à jamais ignore-les comme elle ! Ces misères du monde où notre âme se mêle , Faux plaisirs , vanités , remords, soucis rongeurs , Passions sur le cœur flottant comme une écume , Intimes souvenirs de honte et d'amertume Qui font monter au front de subites rougeurs !

Moi je sais mieux la vie ; et je pourrai te dire , Quand tu seras plus grande et qu'il faudra t'instruire. Que poursuivre l'empire, et la fortune et l'art, C'est folie et néant ; que l'urne aléatoire Nous jette bien souvent la honte pour la gloire. Et que l'on perd son âme à ce jeu de hasard !

L'âme en vivant s'altère; et quoiqu'en toute chose

La fin soit transparente et laisse voir la cause ,

On vieillit sous le vice et l'erreur abattu ;

A force de marcher, l'homme erre , l'esprit doute.

Tous laissent quelque chose aux buissons de la route ,

Les troupeaux leur toison , et l'homme sa vertu !

Va donc prier pour moi ! — Dis pour toute prière : — Seigneur, Seigneur mon Dieu , vous êtes notre père; Grâce , vous êtes bon ! grâce , vous êtes grand ! — Laisse aller ta parole où ton âme l'envoie ; Ne t'inquiète pas , toute chose a sa voie , Ne t'inquiète pas du chemin qu'elle prend !

Il n'est rien ici-bas qui ne trouve sa pente.

Le fleuve jusqu'aux mers dans les plaines serpente :

L'abeille sait la fleur qui recèle le miel.

LES FEUILLES D'AUTOMNE

Toule aile vers son but inccssammenl retombe : L'nijjle vole au soleil , le vaiifour à la tombe , L'hirondelle au printemps et la prière au ciel !

Lorsque pour moi vers Dieu fa voix s'est envolée , .fe suis comme l'esclave , assis dans la vallée, Qui dépose sa cbarpje aux bornes du chemin ; Je me sens |)lus lé^er; car ce fardeau de peine , De fautes et d'erreurs qu'en gémissant je traîne , Ta prière en chantant l'emporte dans sa main !

Va prier pour ton père ! — Afin que je sois digne De voir passer en rêve un ange au vol de cygne , Pour que mon /ime brûle avec les encensoirs ! KfFace mes péchés sous ton souffle candide , Afin que mon cœur soit innocent et splendide , ('omme un pavé d'autel qu'on lave tous les soirs !

Prie encor pour fous ceux qui passent

Sur cefle fcire des vivants !

Pour ceux dont les sentiers s'effacent

A tous les flots ! à fous les vents !

Pour l'insensé ipii met sa Joie

Dans l'éclat d'un manteau de soie,

Dans la vitesse d'un cheval !

Pour quiconque souffre et travaille ,

Qu'il s'en revienne ou qu'il s'en aille ,

Ou'il fasse le bien ou le mal!

Pour celui que le plaisir souille

D'embrasscmcnls jusqu'au matin,

Qui prend l'heure ofi l'on s'agenouille

Poin- sa danse et pour son festin ,

Qui fait hurler l'orgie infâme

Au même instant du soir où l'àme

Répète son hymne assidu ,

El , quand la prière est éteinte ,

Poursuit . comme s'il avait crainte

Que Dieu ne l'ait pas entendu !

Enfant ! pour les vierges voilées !

Pour le prisonnier dans sa tour !

Pour les femmes échevelées Qui vendent le doux nom d'amour !

Pour l'esprit (pii rêve et médite !

Pour l'impie à la voix maudite Qui blasphème la sainte loi ! — Car la prière est infinie !

Car tu crois pour celui qui nie !

Car l'enfance tient lieu de foi !

Prie aussi pour ceux que recouvre La pierre du tombeau dormant , Noir précipice qui s'entr'ouvre Sous notre foule à tout moment !

Toutes ces âmes en disgrâce Ont besoin qu'on les débarrasse De la vieille rouille du corps.

Souffrent-elles moins pour se taire ?

Enfant ! regardons sous la terre !

Il faut avoir pitié des morts !

A genoux , à genoux , ;"i genoux sur la terre Où ton père a son père, où fa mère a sa mère, Où tout ce qui vécut dort d'un sommeil profond ! Abîme où la poussière est mêlée aux i)oussiôres , Où sous son prre encore on retrouve des pères , Comme l'onde «ous l'onde en une mer sans fond !

Enfant ! quand lu t'endors , tu ris! L'essaim des songe; Tourbillonne , joyeux, dans l'ombre où tu te plonges . S'effarouche t'» ton souffle , et puis revient encor; Et tu rouvres enfin tes yeux divins que j'aime , En même temps que l'aube , œil céleste elle-même . Entr'ouvre A l'horizon sa paupière aux cils d'or !

Mais eux , si tu savais de quel sommeil ils dorment ! Leurs lits sont froids et lourds îi leurs os qu'ils déforment. Les anges autour d'eux ne chantent pas en chœur. De tout ce qu'ils ont fait le rêve les accable. Pas d'aube pour leur nuit ; le remords implacable S'est fait ver du sépulcre et leur ronge le cœur.

Tu peux avec un mot , tu peux d'une parole , Faire que le remords prenne une aile et s'envole ! Qu'une douce chaleur réjouisse leurs os ! Qu'iui rayon touche encor leur paupière ravie , Et qu'il leur vienne un bruit de lumière et de vie , Quelque chose des vents, des forêts et des eaux !

Oh ! dis moi , quand tu vas, jeune et déjà pensive, Errer au bord d'un flot qui se plaint sur sa rive , Sous des arbres dont l'ombre emplit l'àme d'effroi , Parfois, dans les soupirs de l'onde et de la brise , N'entends-tu pas de souffle et de voix qui te dise : —Enfant! quand vous prîrez,prîrez-vouspas pour moi?—

C'est la plainte des morts !— Les morts pour qui l'on prie

Ont sur leur lit de terre une herbe plus fleurie.

Ils entendent du ciel le cantique lointain.

Ceux qu'on oublie , iiélas ! — leur nuit est plus épaisse,

Un ver dans leur cercueil les dévore sans cesse ,

Et l'orfraie à côté fait l'hymne du festin !

Prie ! afin que le père , et l'oncle et les aïeules , Qui ne demandent plus que nos prières seules , Tressaillent dans leur tombe en s'entendant nommer, Sach; ni que sur la terre on se souvient encore , Et comme le sillon qui sent la fleur éclore , Sentent dans leur œil vide une larme germer !

Ce n'esl pas à moi , ma colombe , De prier pour tous les mortels , Pour les vivants dont la foi tombe , Pour tous ceux qu'enferme la tombe , Cetle racine des autels !

Ce n'est pas moi dont l'âme est vaine , Pleine d'erreurs, vide de foi , Qui prirals |)our la race liumaine , Puisque ma voix suflBt ù peine , Seigneur, à vous pi-ier pour moi !

Non , si pour la terre méchante Quelqu'un peut prier aujourd'hui , C'est toi , dont la parole chante , C'est toi , ta prière innocente , Enfant, peut se charger d'autrui.

Ah ! demande à ce père auguste Qui sourit à ton oraison Pourquoi l'arbre étouffe l'arbuste , Et qui fait du juste à l'injuste Chanceler l'humaine raison.

Demande-lui si la sagesse N'appartient qu'à l'éternité ; Pourquoi son souffle nous abaisse , Pourquoi dans la tombe sans cesse Il effeuille l'humanité.

Pour ceux que les vices consument , Les enfants veillent au saint lieu ; Ce sont des fleurs qui le parfument, Ce sont des encensoirs qui fument , Ce sont des voix qui vont à Dieu !

Laissons faire ces voix sublimes.

Laissons les enfants à genoux.

Pécheurs ! nous avons tous nos crimes , Nous penchons tous sur les abîmes , L'enfance doit prier pour tous !

Comme une aumône , enfant , donne donc ta prièie A ton père ,a.ta mère , aux pères de ton père ; Donne au riche à qui Dieu refuse le bonheur , Donne au pauvre, à la veuve, au crime, au vice immonde. Fais, en priant , le tour des misères du monde ; [gneur ! Donne à tous ! donne aux morts ! — Enfin donne au Sei-

« — Quoi ! murmure la voix qui veut parler et n'ose , » Au Seigneur, au Très-Haut manque-t-il quelque chose? » II est le saint des saints , il est ie roi des rois ! » 11 se fait des soleils un cortège suprême !

<> II fait baisser la voix à l'océan lui-même !

« 11 est seul ! il est tout ! à Jamais ! à la fois ! « —

Enfant , quand tout le jour vous avez en famille , Tes deux frères et toi , joué sous la charmille , Le soir vous êtes las , vos membres sont plies ; Il vous faut un lait pur et quelques noix frugales , Et , baisant tour à tour vos tètes inégales , Votre mère à genoux lave vos faibles pieds.

Hé bien ! il est quelqu'un dans ce monde où nous sommes

Qui tout le jour aussi marche parmi les hommes ,

Servant et consolant , à toute heure , en tout lieu j

Un bon pasteur qui suit sa brebis égarée ;

Un pèlerin qui va de contrée en contrée ;

Ce passant , ce pasteur, ce pèlerin , c'est Dieu !

Le soir, il est bien las ! il faut , pour qu'il sourie , Une àme qui le serve , mi enfant qui le prie , Un peu d'amour ! 0 toi , qui ne sait pas tromper, Porte-lui ton cœur plein d'innocence et d'extase , Tremblante et l'œil baissé , comme un précieux vase Dont on craint de laisser une goutte échapper !

Porte-lui ta prière ! et quand à quelque flamme Qui d'une chaleur douce emplira ta jeune àme, Tu verras qu'il est proche , alors , ô mon bonheur , 0 mon enfant ! sans craindre affront ni raillerie , Verse , comme autrefois Marthe , sœur de Marie, Verse tout ton parfum sur les pieds du Seigneur !

O myrrhe ! ô cinnanie !

Nard cher aux époux !

Baume ! éther ! dictame !

De l'eau , de la flamme , Parfums les plus doux !

Prés que l'onde arrose !

Vapeurs de l'autel !

Lèvres de la rose Où l'abeille pose Sa bouche de miel !

Jasmin ! asphodèle !

Encensoirs flottants !

Branche verte et frêle Où fait l'hirondelle Son nid au printemps !

Lis que fait éclore Le frais arrosoir !

Ambre que Dieu dore !

Souffle de l'aurore , Haleine du soir !

LES FEUILLES D'AUT03INE

Parfum de la sève Dans les bois mouvants !

Odeur de la grève , Qui la nuil s'élève Sur l'aile des venls!

Fleurs dont la chapelle Se fait un trésor !

Flamme solennelle , Fumée éternelle Des sept lampes d'or !

Tiges qu'a brisées Le tranchant du fer ?

Urnes embrasées !

Esprils des rosées Qui notiez dans l'air!

Fêtes réjouies D'encens et de bruits !

Senteurs inouies !

Fleurs épanouies Au souffle des nuits !

Odeurs immortelles Que les Ariel , Archanges fidèles, Prennent sur leurs ailes En venant du ciel !

0 couche première Du premier époux !

De la terre entière, Des champs de lumière Parfums les plus doux !

Dans l'auguste sphère, Parfums , qu'êtes-vous , Près de la prière Qui dans la poussière S'épanche à genoux?

Près du cri d'une âme Qui fond en sanglots , Implore et réclame , Et s'exhale en flamme , Et se verse à flots !

Près de l'humble offrande D'un enfant de lin Dont l'extase est grande Et qui recommande Son père orphelin !

Bouche qui soupire , Mais sans murmurer !

Ineffable lyre !

Voix qui fait sourire Et qui fait pleurer !

Quand elle prie , un ange est debout auprès d'elle , Caressant ses cheveux des plumes de son aile , En essuyant les pleurs dont son œil est terni , Venu pour l'écouler sans que l'enfant l'appelle, Esprit qui lient le livre où l'innocente épèle, El qui pour remonter attend qu'elle ait fini.

Son beau front incliné semble un vase qui penche

Pour recevoir les flots de ce cœur qui s'épanche ;

Il prend tout, pleurs d'amour et soupirs de douleur,

Sans changer de nature il s'emplit de celle âme,

Comme le |»ur cristal (jue noire soif réclame

S'emplit d'eau jusqu'au bord sans changer de couleur.

Ah ! c'est pour le Seigneur sans doute qu'il recueille Ces larmes goutte à goulle et ce lis feuille à feuille! Et puis il reviendra se ranger au saint lieu , Tenant prèls ces soupirs , ces parfums, celle haleine , Pour étancher le soir, comme une coupe pleine , Ce grand besoin d'amour, la seule soif de Dieu !

Enfant ! dans ce concert qui d'en bas le salue, La voix par Dieu lui-même entre toutes élue , C'est la tienne, ô ma fille ; elle a lant de douceur ! Sur des ailes de flamme elle monte si pure , Elle expire si bien en amoureux murmure Que les vierges du ciel disent : c'est une sœur !

Oh ! bien loin de la voie Où marche le pécheur.

Chemin où Dieu t'envoie !

Enfant! garde la joie!

Lis ! garde ta blancheur !

Sois humble ! que l'importe Le riche et le puissant !

Un souffle les emporte.

La force la plus forte C'esl un cœur innocent !

Bien souvent Dieu repousse Du pied les hautes tours ; Mais dans le nid de mousse Où chante une voix douce Il regarde toujours !

Reste à la sohtude !

Reste à la pauvreté !

Vis sans inquiétude !

LES FEUILLES DAUTOMNE.

Et ne te fais étude Que de réternilé !

II est , loin de nos villes Et loin de nos douleurs , Des lacs purs et tranquilles, Et dont toules les lies Sont des bouquets de fleurs!

Flots d'azur où l'on aime A laver ses remords !

D'un charme si suprême Que l'incrédule même S'agenouille à leurs bords !

L'ombre qui les inonde Calme et nous rend meilleurs ; Leur paix est si profonde Que jamais h leur onde On n'a mêlé de pleurs !

Et le jour, que leur plaine Reflète éblouissant , Trouve l'eau si sereine Qu'il y hasarde à peine Un nuage en passant !

Ces lacs que rien n'altère , Entre des monts géants, Dieu les met sur la terre , Loin du souffle adultère Des sombres océans ,

Pour que nul vent aride , Nul flot mêlé de tiel.

N'empoisonne et ne ride Ces gouttes d'eau limpide Où se mire le ciel !

0 ma fille , âme heureuse !

0 lac de pureté !

Dans la vallée ombreuse , Reste où ton Dieu te creuse Un lit plus abrité !

Lac que le ciel parfume !

Le monde est une mer ; Son souffle est plein de brume , Un peu de son écume Rendrait ton flot amer !

El loi , céleste ami qui gardes son enfance Oui le jour et la nuit lui fais une défense

De tes ailes d'azur !

invisible trépied où s'allume sa flamme !

Esprit de sa prière , ange de sa jeune âme , Cygne de ce lac pur!

Dieu te l'a confiée et je te la confie ! Soutiens , relève, exhorte, inspire el fortifie

Sa frêle humanité !

Qu'elle garde à jamais , réjouie ou souffrante , Cet œil plein de rayons , cette âme transparente ,

Celte sérénité !

Qui fait que tout le jour, et sans qu'elle te voie , Écartant de son cœur faux désirs , fausse joie ,

Mensonge et passion , Prosternant à ses pieds la coiu'onne immortelle. Comme elle devant Dieu , tu le liens devant elle

En adoration !

Juin 1830.

€xtnU-[)xxxtième.

Page 1