‹ uvres de Victor HugoChapitre 322 sur 599 · DONA LUCREZIA , GUBETTA · texte numérisé non relu

DONA LUCREZIA , GUBETTA

DONA LUCREZIA

Tout est-il prêt pour ce soir, Gubetta ?

GUBETTA

Oui , madame.

DONA LUCREZIA

Y seront-ils tous les cinq?

GUBETTA

Tous les cinq.

DONA LUCREZIA

Ils m'ont bien cruellement outragée , Gubetta !

Je n'étais pas là , moi.

LUCRECE BORGIA

DONA LTJCREZIA.

Ils ont été sans pilié !

GUBETTA

Ils vous ont dit votre nom tout haut comme cela?

DONA trCREZIA,

Ils ne m'ont pas dit mon nom , Gubelta ; ils me l'ont craché au visage !

CrBETTA.

En plein bal ?

D0?iA LCCREZIA.

Devant Gennaro !

GUBETTA

Ce sont de fiers étourdis d'avoir quitté Venise et d'être venus à Ferrare ! Il est vrai qu'ils ne pouvaient guère faire autrement , étant désignés par le sénat pour faire partie de l'ambassade qui est arrivée l'autre semaine.

DONA LUCREZIA

Oh ! il me hait et me méprise maintenant , et c'est leur faute. — Ah ! Gubelta, je me vengerai d'eux.

GCBETTA.

A la bonne heure , voilà parler. Vos fantaisies de miséricorde vous ont quittée , Dieu soit loué ! Je suis plus à mon aise avec votre altesse quand elle est naturelle comme la voilà. Je m'y retrouve au moins. Voyezvous , madame , un lac , c'est le contraire d'une île ; une tour, c'est le contraire d'un puits ; un aqueduc, c'est le contraire d'un pont; et moi, j'ai l'honneur d'être le contraire d'un personnage vertueux.

DOJfA LCCREZIA.

Gennaro est avec eux. Prends garde qu'il ne lui arrive rien.

GTJBETTA.

Si nous devenions, vous une bonne femme , et moi un bon homme , ce serait monstrueux.

DOSA LICREZIA.

Prends garde qu'il n'arrive rien à Gennaro, te dis-je !

GUBETTA

Soyez tranquille.

DONA LtCr.EZIA.

Je voudrais pourtant bien le voir encore une fois !

GUBETTA

Vive-Dieu , madame , votre altesse le voit tous les jours. Vous avez gagné son valet pour qu'il déterminât son maître à prendre logis là , dans cette bicoque , visà-vis votre balcon , et de votre fenêtre grillée vous avez tous les jours l'inefFable bonheur de voir entrer et sortir le susdit gentilhomme.

D0?iA LUCREZIA.

Je dis que je voudrais lui parler, Gubetta,

Rien de plus simple. Envoyez-lui dire par votre portechape Astolfo que votre altesse l'attend aujourd'hui à telle heure au palais.

DONA LUCREZIA

Je le ferai , Gubetta. Mais voudra-t-il venir ?

GtBETTA.

Rentrez, madame, je crois qu'il va passer ici tout à l'heure avec les étourneaux en question.

DONA LUCREZIA

Te prennent-ils toujours pour le comte de Belverana?

GUBETTA

Ils me croient espagnol depuis le talon jusqu'aux sourcils. Je suis un de leurs meilleurs amis. Je leur emprunte de l'argent.

DOWA LUCREZIA.

De l'argent ! et pourquoi faire ?

GUBETTA

Pardieu ! pour en avoir. D'ailleurs il n'y a rien qui soit plus espagnol que d'avoir l'air gueux et de tirer le diable par la queue.

DONA LCCREZIA, à part.

0 mon Dieu ! faites qu'il n'arrive pas de malheur à mon Gennaro !

GUBETTA

Et à ce propos , madame , il me vient une réflexion,

DONA LCCREZIA.

Laquelle ?

GUBETTA

C'est qu'il faut que la queue du diable lui soit soudée, chevillée et vissée à l'échiné d'une façon bien triomphante pour qu'elle résiste à l'innombrable multitude de gens qui la tirent perpétuellement !

DONA LUCREZIA

Tu ris à travers tout, Gubetta.

GUBETTA

C'est une manière comme une autre.

DONA LUCREZIA

Je crois que les voici. — Songe à tout. Elle rentre dans le palais par la petite porte sous le balcon.

Page 1