‹ uvres de Victor HugoChapitre 432 sur 599 · LA TAVERNE DES TROIS-GRCES · texte numérisé non relu

LA TAVERNE DES TROIS-GRCES

S tables, des chaises de bois grossier. tJne porte au fond du héAtre donnant sur une place. Intérieur d'une vieille maison lu moyen âge.

IRD ORMOND , déguisé en tête-ronde , cheveux coupés très-courts, chapeau à haute forme et à larges bords , habit de drap noir, haut de-chausse de serge noire , grandes bottes. LORD BROGHILL , costu)ne de cavalier élégant et négligé, chapeau à plumes, hauf-de-chausse et pourpoint de satin à taillades, bottines.

LORD BROGHILL.

întrepar la porte du fond, qui reste entr'ouverte et qui laisse ipercevoir la place et les vieilles maisons éclairées par le petit our. Il lient un billet ouvert à la main et le litattentivement. ,ord Ormond est assis à une table dans un coin obscur.

Demain , vingt-cinq juin mil six cent cinquante-sept , Quelqu'un, que lord Broghill autrefois chérissait, itlentl de grand matin ledit lord aux Trois Grues, Près de la halle au vin , à l'angle des deux rues. >> Il regarde autour de lui.

Voilà bien la taverne ; — et c'est le même lieu le Charle , à Worcesler abandonné de Dieu , ul, disputant sa tète après son diadème, ait, pour fuir Cromwell , choisi dans Londres même.

Il reporte les yeux sur la lettre.

Mais ce billet qu'hier j'ai reçu , d'où vient-il ? écriture...

LORD ORMOND, se levant.

Que Dieu conserve lord Broghill !

LORD BROGHILL, l'examinant d'un air dédaigneux de la tête aux pieds.

Quoi ! c'est donc toi , l'ami ! qui me fais à cette heure Pour ce bouge enfumé déserter ma demeure ! Dis ton nom. D'où viens-tu ? pourquoi ? de quelle part ? Que me veux-tu ? — J'ai vu cet homme quelque part.

LORD ORMOND

Lord Broghill !

LORD BROGHILL.

Réponds donc ! Les marauds de ta sorte Sont faits pour amuser nos gens à notre porte ; Et c'est là tout l'honneur, pour les traiter fort bien, Que ceux de notre rang doivent à ceux du tien. Je te trouve hardi !

LORD ORMOND

Mylord, sans vous déplaire , Sont-ce là les discours d'un seigneur populaire ? D'un ami de Cromwell ?

LORD BROGHILL.

Cromwell, vieux puritain , Si tu le réveillais par hasard si matin. Te ferait, pour changer le cours de tes idées, Pendre à quelque gibet, haut de trente coudées !

LORD ORMOND, à part.

Plutôt que l'éveiller, j'espère l'endormir !

LORD BROGHILL.

Cromwell , qui sur le trône enfin va s'affermir. Saura bien châtier la canaille insolente...

LORD ORMOND

Son trône est un billot, et sa pourpre est sanglante. Transfuge serviteur des Stuart, je le vois, Vous l'avez oublié !

LORD BROGHILL.

Ce regard,... cette voix !

Mais qui donc êtes -vous?

LORD ORMOND

Broghill me le demande !

Rappelez-vous, Mylord, les guerres de l'Irlande. Tous deux ensemble alors nous y servions le Roi.

LORD BROGHILL.

C'est le comte d'Ormond ! mon vieil ami, c'est toi!

Il lui prend les mains avec affeclion.

— Toi dans Londre! et grand Dieu! la veille du jour même Où Cromwell Iriompliant s'élève au rang suprême ! Ta tête est mise à prix : si l'on vient à savoir I... pue fais-tu donc ici , malheureux?

LORD ORMOD.

Mon devoir.

LORD BROGUII.L.

T'ai-je pu méconnaître ? Ah !... mais cet air sinistre, Mylord, — les ans, — surtout cet habit de ministre... Vous êtes si changé !

LORD ORMO^D.

Je le suis moins que vous, Broghill ! devant Cromweil vous pliez les genoux. Broghill se courbe aux pieds d'ini régicide infâme ! Moi , j'ai changé d'habits , mais toi , de cœur et d'àme ! Te voilà, toi qu'on vit si grand dans nos combats ! Tu ne moulais si haut que pour tomber si bas !

LOR» liROGilILL, ChOqiK;.

Ah !...— vaincu, je vous plains ; proscrit, je vous révère; Mais ce langage...

LORD 0RJI0:XD.

Est juste autant qu'il est sévère.

Pourtant, écoute-moi , lu peux tout réparer : Sers-moi...

LORD BROGHILL.

Près de Cronnvcll ! Oui ! je cours l'implorer. Je puis sauver la vie : elle est proscrite...

LORD ORMO>"U.

Arrête !

Demande-moi plutôt de proléger ta lèle.

Ton insultant appui, ton Protecteur, ton Roi, Ton Cromweil est plus près de sa perte que moi.

LORD BROGHILL.

Qu'entends-je ?

LORD ORMOSD.

Écoule donc : dévoré de tristesse, Las des litres mesquins de Protecteur, d'Altesse , Cromweil veut être enfin au dais royal porté, Salué par les Rois du nom de Majesté.

Cromweil, dans ce butin que chacun se partage, Prend de Charles Premier le sanglant héritage. 11 l'aura tout entier ! son trône et son cercueil. Le régicide roi saura dans son orgueil Que la couronne est lourde , et bien qu'on s'en empare , Qu'elle écrase parfois les têtes qu'elle pare !

LORD BROGHILL.

Que dis-tu ?

LORD ORMO^D.

Que demain, à l'heure où Westminster S'ouvrira pour ce roi, que va sacrer l'enfer, Sur les marches du trône , un instant usurpées, On le verra sanglant rouler sous nos épées !

LORD BROGHILL.

Insensé ! son cortège est l'armée, et toujours Ce mouvant mur de fer enveloppe ses jours. Sais-lu bien seulement le nombre de ses gardes ? Comment percerez-vous trois rangs de liallebardes , Ses pesants fantassins, ses hérauts, ses massiers , Ses mousquetaires noirs, ses rouges cuirassiers?

LORD ORMO.tD.

Ils sont à nous.

LORD BROGHILL.

Quel est l'espoir où lu te fondes , De voir aux cavaliers s'unir les têtes-rondes !

LORD ORMOîVn.

Tu verras de tes yeux , ici , dans un moment. Les gens du Roi mêlés à ceux du Parlement. Aux sombres puritains leur fanatisme parle : Ils ne veulent |)as plus d'Olivier que de Charle : Si Cromweil se fait roi, Cromweil meurt sous leurs cot Son rival et leur chef, Lambert se joint à nous : A remplacer Cromweil il ose bien prétendre ; Mais nous verrons plus tard ! — L'or d'Kspagne e Nous a fait dans ces murs de nombreux affidés. [Flar Bref, la partie est belle et nous jetons les dés !

LORD BROGHILL.

Cromweil est bien adroit ! vous jouez votre tête.

LOIiD OR.MOND.

Dieu .sait pour qui demain doit être un jour de fêle.

Notre complot, Broghill, est d'un succès certain.

Rochesler doit ici m'amener ce matin

Sedley, Jenkins , Clifford , Davenant le poêle,

Qui nous porte du Roi la volonté secrète.

Au même rendez-vous viendront Carr, Harrison,

Sir Richard Willis...

LORD BROGHILL.

Mais ceux-là sont en prison.

Ce sont des ennemis que dans la Tour de Londre, Cromweil lient renfermés....

LORD 0RM0?(D.

Un mot va le confondr Liés au même sort par des nœuds différents , Pour abattre Olivier, nous comptons dans nos rang Le gardien de la Tour, Barksthead le régicide , Que l'espoir du pardon à nous servir décide. Tu vois avec quel art le complot est formé. Dans un vaste réseau Cromweil est enfermé : 11 n'échappera pas ! les partis unanimes Sous le trône qu'il dresse ont creusé des abîmes. Voilà pour quel dessein je viens du continent. Je voudrais te sauver, Broghill ; et maintenant , Je l'interpelle au nom de Charles-Deux , mon maiti Veux-tu vivre fidèle, ou veux-lu mourir traître ?

LORD BROGHILL.

Ah ! que dis-tu ?

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