‹ uvres de Victor HugoChapitre 435 sur 599 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

LORD ORMOND, LORD ROCIIF.STER, costume de cavalier très-élétjant et chanjé de bijoux et de rubans, sous un manteau puritain de f/ros drap (jris; chapeau de tête-ronde à grande forme. Sa calotte noire cache mal des clieveux blonds dont une boucle sort derrière ses oreilles, suirant la mode des jeunes cavaliers d'alors.

LORD ROCHESTER, avec une légère salutation.

Pardonnez, mylord comte , J'écrivais ma chanson... — Il faut que je vous conte...

H se met à écrire sur son genou.

Dieu garde votre Grâce !... — A peine y voit-on clair... Vous attendez nos gens ?.. — Comment trouvez- vous l'air!

Il chante.

Un soldat au dur visage, Une nuit arrête un page...

Pour notre instruction l'exil a bien son prix ! C'est un vieil air français qu'on m'apprit à Paris.

LORD 0RM0:fD liochant la tête.

Je crains que le soldat n'arrête le beau page Tout de bon.

LORD ROCHESTER, regardant sa chanson.

Ah ! le reste est au bas de la page.

Il tend la main à lord Ormond.

— Bien, toujours le premier au poste !... Et nos amis?..— Auriez-vous mieux aimé , Mylord, que j'eusse mis : Un soldat au dur visage

Arrête sur son son passage Un page à l'œil de lutin...

Au lieu de :

Un soldat au dur visage, Une nuit arrête un page.

Un page... et cœtera!

La répétition , U7i page , a de la grâce , N'est-ce pas? les Français...

LORD 0RM0?iD.

Mylord, faites-moi grâ( Je n'ai pas l'esprit fait à juger ce talent,

LORD ROCHESTER

Vous , 3Iylord ? je vous liens pour un juge excellent. Et pour vous le prouver, à votre seigneurie Je vais lire un quatrain nouveau .-

Il se drape et prend un accent emphatique.

« BelleÉgériel... »

Il .s'interrompt.

Devinez , je vous prie , à qui c'est adressé?

LORD 0RM07ÏD.

Mylord , l'instant de rire , il me semble , est passé.

A part.

Charle est fou comme lui, corps-Dieu ! de me l'adjoindi

LORD ROCHESTER

Mais c'est fort sérieux , et ce n'est pas le moindre De mes quatrains. D'ailleurs l'objet est si charmant ! C'est pour Francis Cronnvell.

LORD 0RM0?fD.

Francis Cromwell !

LORD ROCHESTER

Vraimen J'en suis fort amoureux.

LORD ORMO^D.

De la plus jeune fille De Cromwell !

LORD ROCHESTER

De Cromwell ! elle est, d'honneur, gentil Que dis-je ? c'est un ange enfin !

LORD ormo:îd.

De par le Ciel !

Lord Rochester épris de...

lord ROCHESTER.

De Francis Cromwell.

A votre étonnement sans peine je devine Que vous n'avez pas vu cette beauté divine. Dix-sept ans, cheveux noirs, grand air, blancheur des 1 El de si belles mains ! et des yeux si jolis ! Mylord ! une sylphide ! une nymphe ! une fée ! C'est hier que je l'ai vue. Elle était mal coiffée ; N'importe ! tout est bien , tout lui sied, tout lui val On dit que l'autre mois dans Londre elle arriva , Et que loin de Cromwell par sa tante élevée , Elle porte en son cœur la loyauté gravée , Qu'elle aime fort le Roi.

EORD ORMOND.

Pur conte , Rochesler !

Mais où l'avez-vous vue ?

Hier même , à Westminster, A ce banquet royal que la cité de Londre Donnait au vieux Cromwell (Dieu veuille le confondre !). J'étais fort curieux de voir le Protecteur. Mais quand, de son estrade atteignant la hauteur, J'eus aperçu Francis , si belle et si modeste. Immobile et charmé , je n'ai plus vu le reste. Ivre , en vain en tous sens par la foule poussé , Mon œil au même objet restait toujours fixé , Et je n'aurais pu dire , en sortant de la fête , Si Cromwell en parlant penche ou lève la tête , S'il a le front trop bas ou bien le nez trop long. Ni s'il est triste ou gai , laid ou beau , noir ou blond. Je n'ai dans tout cela rien vu , rien , qu'une femme, Et depuis cette vue , oui , Mylord, sur mon âme , Je suis fou !

LORD ORMOND

Je vous crois.

LORD ROCHESTER

Voici mon madrigal.

C'est dans le goût nouveau. . .

LORD ORMOND

Cela m'est fort égal.

LORD ROCHESTER

Égal ! non pas vraiment. Vous savez bien qu'en somme Shakspeare est un barbare et Vithers un grand homme. Lit-on dans Henri-Huit un seul rondeau galant? Le goût anglais fait place au français j le talent...

LORD ORMOND, à part.

Peste du goût anglais ! du goût français ! du diable ! Du quatrain ! sa folie est irrémédiable !

Haut.

Excusez-moi, Mylord. A parler nettement.

Vous devriez plutôt , dans un pareil moment ,

Me donner quelque avis , me dire où nous en sommes.

Combien au rendez -vous viendront de gentilshommes,

Si l'on peut dans Lambert voir un appui réel ,

Que chanter des quatrains aux filles de Cromwell !

LORD ROCHESTER

Mylord est vif!... Je puis sans trahison, j'espère , Être épris d'une fille.

LORD ORMOND

Et l'étes-vous du père ?

LORD ROCHESTER

Vous vous fâchez ! vraiment , je ne vois pas pourquoi. Mon histoire , à coup sûr, amuserait le Roi. Dans sa fille à Cromwell je fais encor la guerre. Et d'ailleurs avec lui je ne me gêne guère. Sans nous être jamais rencontrés , que je crois , Nous avons eu tous deux pour maîtresse à la fois

Cette lady Dysert , qui , cessant le scandale , Va , dit-on , épouser ce bon lord Lauderdale.

LORD ORMOND

Je n'aurais jamais cru qu'on pût calomnier Cromwell ; mais il est chaste, et pourquoi le nier? D'un vrai réformateur il a les mœurs austères.

LORD ROCHESTER, riant.

Lui ! cette austérité cache bien des mystères 1 Et le vieil hypocrite a par plus d'un côté Prouvé qu'un puritain touche à l'humanité. Revenons , s'il vous plaît , au quatrain.. .

LORD ORMOND, à part.

Par Saint-George !

Il me poursuit encor, le quatrain sur la gorge!

Haut et avec solennité.

Écoutez , lord Wilmot , comte de Rochester,

Vous êtes jeune , et moi , je vieillis , mon très-cher.

J'ai les traditions de la chevalerie.

C'est pourquoi j'ose dire à votre seigneurie

Que tous ces madrigaux, sonnets, quatrains, rondeaux.

Chansons , dont à Paris s'amusent les badauds ^

Sont bons , comme une chose entre nous dédaignée,

Pour les bourgeois , et gens de petite lignée.

Des avocats en font , Mylord ! mais vos égaux

Rougiraient d'aligner quatrains et madrigaux.

Mylord , vous êtes noble , et de noblesse ancienne.

Votre écusson supporte , autant qu'il m'en souvienne ,

La couronne de comte et le manteau de pair,

Avec cette légende : — Aut nunquam aut senqjer. —

Je sais mal le latin, s'il faut que je le dise j

Mais en anglais , voici le sens de la devise :

— Soxez i appui du roi, de vos droits féodaux.

Et ne composez pas de vers et de rondeaux :

C'est le lot du bas peuple ! —Ainsi, lord d'Angleterre,

Ne faites plus , soigneux du rang héréditaire ,

Ce que dédaignerait le moindre baronnet

Ou hobereau, portant gambière et bassinet !

Plus de vers !

LORD ROCHESTER

De par Dieu ! c'est un arrêt en forme Que cela ! je conviens que ma faute est énorme. Mais entr'autres rimeurs , tous gens du plus bas lieu, J'ai pour complice Armand Duplessis Richelieu, Le cardinal-poëte ; et moi , — pourquoi le taire ? La licorne du Roi , le lion d'Angleterre Seraient les lambrequins de mes deux écussons , Que je ferais encor des vers et des chansons !

A part.

Le bon vieux gentilhomme est d'une humeur de dogue.

II regarde à la porte et .s'écrie :

Ha ! venez varier un peu le dialogue , Davenant !

Entre Davenant. Simple costume noir, grand manteau et grand chapeau.

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