‹ uvres de Victor HugoChapitre 438 sur 599 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Les MÊ.WES , CARR , costume complet de tête-ronde.

11 s'arrête gravement sur le seuil de la porte , et salue les trois cavaliers de la main, sans ùter son chapeau.

CARR

N'est-ce pas ici , mes frères, l'assemblée Des saints ?

DAVENA>T, lui rendant son salut.

Oui.

Bas à Ormond.

— C'est ainsi que se nomment entr'eux Ces damnés puritains. —

Haut à Carr.

Soyez le bien-heureux, Le bien-venu, mon frère, en ce conventicule.

Carr s'approche lentement.

LORD ORHOTVD , bas à lord Rochester.

Notre accès belliqueux était fort ridicule, Mylord. Restons en là. J'avais le premier tort. Soyons amis.

lORD ROCHESTER , sinclinant.

.le suis à vos ordres , Mylord.

LORD ORMO>D.

Comte, ne pensons plus qu'au Roi dont le service A besoin que ma main à la vôtre s'unisse.

LORD rochester.

Marquis, c'est un bonheur pour moi, comme un devo

Ils se serrent la main.

Eh ! n'est-ce pas assez, juste Dieu, que d'avoir Sur le corps, par l'effet de nos guerres fatales, Exil, proscriptions , sentences capitales. Sa tête mise à prix, vendue, et cœ/era,

U désigne du geste son déguisement.

Et ce chapeau de feutre, et ce manteau de drap? carr.

Il fait lentement quelques pas, joint les mains sur sa poifrir lève les yeux au ciel , puis les promène tour à tour sur trois cavaliers.

Frères, continuez ! — Quand au prêche j'arrive, Je suis du saint banquet le moins digne convive. Que nul pour le vieux Carr ne se lève !.... Je vois Que ce bruit, (ju'au dehors m'ont apporté vos voix, Était un doux combat d'armes spirituelles. LORD rochester , à part.

Peste !

CARR, poursuivant.

Ces luttes-là me sont habituelles ; Reprenez ces combats qui nourrissent l'esprit.

LORD ROCHESTER, bas à Davenant.

Ou le font rendre.

DAVENANT , de même.

Paix, Mylord !

CARR, continuant.

Il est écrit :

« Allez tous par le monde^ et prêchez ma parole! »

LORD ROCHESTER , bas à Davenant.

Je vais de chapelain étudier mon rôle.

CARR , après une pause.

J'ai du Long Parlement mérité le courroux. Depuis sept ans la Tour me tient sous les verroux, Pleurant nos libertés sous Cromwell disparues. Ce matin, mon geôlier m'ouvre et dit : <iAux Trois-Grut » On t'attend. Israël convoque ses tribus; » On va détruire enfin Cromwell et les abus. » Va ! » Je vais, et j'arrive à votre porte amie, Comme autrefois Jacob en Mésopotamie.

Salut ! mon âme attend vos paroles de miel , Comme la terre sèche attend les eaux du ciel. La malédiction me souille et m'enveloppe. Donc , purifiez-moi , frères , avec l'hysope ;

Car si vos yeux vers moi ne tournent leur flambeau , Je serai comme un mort qui descend au tombeau !

LORD ROCHESTER , bas à Davenant.

Quel terrible jargon !

DAVENANT, bas à lord Rochester.

C'est de l'apocalypse.

CARR

Mon âme veut le jour !

LORD ROCHESTER, à part.

Fais donc cesser l'éclipsé !

LORD ORMOND, bas à Davenant.

Je démêle , au milieu de ses donc , de ses car , Qu'il nous vient de la Tour et qu'il s'appelle Carr. C'est un des conjurés que Barksthead nous envoie. Ce Carr e,st un sectaire, un vieil oiseau de proie. Dans la rébellion , assisté de Strachan , Du camp parlementaire il sépara son camp. Le Parlement le fit mettre à la Tour de Londre. Mais , monsieur Davenant , ce qui va vous confondre , C'est qu'il maudit Cromwell d'avoir par traiiison Dissous le Parlement, qui le mit en prison.

DAVENANT, bas.

Est-il indépendant de l'espèce ordinaire ? Ranter? socicien?

LORD ORMOND , bas.

Non , il est millénaire.

Il croit que pour mille ans les saints vont être admis A gouverner tout seuls. — Les saints sont les amis !

CARR, qui a paru absorbé dans une sombre extase.

Frères, j'ai bien souffert ! — On m'oubliait dans l'ombre,

Comme des morls d'un siècle en leur sépulcre sombre.

Le Parlement , qu'hélas ! j'ai moi-même offensé ,

Par Olivier Cromwell avait été chassé,-

Et captif, je pleurais sur la vieille Angleterre ,

Semblable au pélican, près du lac solitaire j

Et je pleurais sur moi ! par le feu du péché ,

Mon front était Hélri , mon bras était séché ;

Je ressemblais , maudit du Dieu que je proclame ,

A du bois , à demi consumé par la flamme.

Hélas 1 j'ai tant pleuré , membres du saint troupeau ,

Que mes os sont brûlés et tiennent à ma peau.

Mais enfin le Seigneur me plaint et me relève.

Sur la pierre du temple il aiguise mon glaive.

Il va frapper Cromwell , et chasser de Sion

La désolation de la perdition !

LORD ROCHESTER , bas à Davenant.

Sur mon nom ! la harangue est fort originale.

CARR

Je reprends parmi vous ma robe virginale.

LORD ROCHESTER, à part.

Tudieu !

CARR

Guidez mes pas dans le chemin étroit; Et glorifiez-vous , vous dont le cœur est droit !

Les mille ans sont venus. Les saints que Dieu seconde De Gog jusqu'à Magog vont gouverner le monde. Vous êtes saints !

LORD ROCHESTER, poliment.

Monsieur , vous nous faites honneur...

CARR, avec enlliousiasme.

Les pierres de Sion sont chères au Seigneur.

Voilà parler !

CARR

A moins que mon Dieu ne me touche , Je suis comme un muet qui n'ouvre point la bouche. C'est vous que mon oreille écoutera toujours , Car la manne céleste abonde en vos discours !

Montrant Ormond.

Diles-moi, vous étiez d'opinions diverses? Sur quel texte roulaient vos saintes controverses ?

LORD ROCHESTER

Tout à l'heure , Monsieur? — C'était sur un verset...

A part.

Pardieu ! si mon quatrain par hasard lui plaisait ? II m'écoute déjà d'une ardeur sans pareille ! Quel poète d'ailleurs pourrait voir luie oreille S'ouvrir si largement, sans y jeter des vers? Risquons le madrigal , à tort comme à travers ! D'abord faisons-le boire. On sait qu'au bruit des verres Se dérident parfois nos puritains sévères. —

Haut.

Monsieur doit avoir soif?

CARR

Jamais ! ni soif , ni faim !

Car je mange la cendre , ami , comme du pain.

LORD ROCHESTER, à part.

11 peut bien manger seul , si c'est ainsi qu'il dîne. N'importe !

Haut.

Hôte ! garçon !

Un garçon de taverne parait. Un broc de muscadine , Du vin , de l'hypocras !

Le garçon garnit une table de brocs et y pose deux gobelets d'étain. Carr et Rocliester y prennent place. Carr se verse à boire le premier et en offre au cavalier qui continue :

Vous demandiez , — Merci ! — Quel texte tout à l'heure on discutait ici? Monsieur , c'est un quatrain...

CARR

Un quatrain ?

LORD ROCHESTER

Oui , sans doute.

CARR

Quatrain ! qu'est cela ?

LORD ROCHESTER

C'est... comme un psaume.

Ah ! j'écoute.

LORD ROCHESTER

Vous me direz , Monsieur , ce que vous en pensez.

— « Belle Éfïérie!... « Ah !... celle h qui sont adressés Ces vers , a nom Francis ; mais ce nom trop vulgaire Au bout d'un vers galant ne résonnerait guère.

Il fallait le changer ; j'ai longtemps balancé Entre Griselidis et Parthénolycé.

Puis enfin j'ai choisi le doux nom d'Égérie Oui du sage ^uma fut la nymphe chérie. Il fut législateur . je suis du parlement; Cela convenait mieux. Ai-je fait sagement? Jugez-en j mais voici l'amoureuse épigramme : Il preml un air galant et langoureux.

— « Belle Égérie ! hélas ! vous embrasez mon Ame. » Vos yeux , où Cupidon allume un feu vainqueur ,

n Sont deux miroirs ardents qui concentrent la flamme

n Dont les rayons brûlent mon cœur!»

„ — Qu'en diles-vous ?

Carr, qui a écoute d'abord avec attention , puis avec un sombre mécontentement, se lève furieux et renverse la table.

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