‹ uvres de Victor HugoChapitre 491 sur 599 · I.ORD ROCHESTER, A part et se mordant les lèvres · texte numérisé non relu

I.ORD ROCHESTER, A part et se mordant les lèvres

Encore une fredaine !

lia mal écoulé par bonheur; mais toujours Au grave Obedi dom Rochester fait des tours.

Haut à Milton.

Monsieur, je plaisantais!...

MII.TOH.

Sotte est la raillerie!

K part et toujours tourné vers Cromweli.

Comme Olivier me traite ! — Hé ! qu'est-ce , je vous pri( Que gouverner l'Europe , au fait ? — Jeux enfantins ! Je voudrais bien le voir faire des vers latins Comme moi !

Pendant ce colloque , Cromweli s'entretient avec 'Whitclock et Pierpoint ; ITannibal Sesthead avec les bouffons.

CROMWELL, brusquement.

Çà , Messieurs. Voyons! il faut qu'on ri» Bouffons! trouvez-moi donc (luebpie plaisanterie. — Sire Uannibal Seslhead !...

HA?!?«IBAL SESTHEAD, d'un air piqué.

Seigneur, excusez-moi.

Je ne suis point bouffon , je suis cousin d'im roi. D'un roi de race antique . et qui , sans vous déplaire, Régit le Danemarck par un droit séculaire !

CROMWELL, se mordant les lèvres , .1 part.

Je comprends ! Il m'outrage! Ah ! pourquoi mon courroi Ne saurait-il l'atteindre?

Rudement aux bouffons.

Allons ! riez donc , vous !

LES BOIFFOIVS, riant.

Ha ! ha ! ha !

CROMWELL, à part.

Mais leur rire est, je crois , sardonique. Haut avec colère aux bouffons.

Taisez-vous !

Les bouffons se taisent. Cromweli poursuit avec humeur.

C'est Milton, ce chantre satanique, Qui nous trouble la tète avec ses visions ! Milton se retourne fièrement vers Cromweli , qui reprend; A part.

Contenons-nous !

Haut.

Hé bien , qu'est-ce que nous disions?

Trick , fais-nous apporter de la bière , une pipe !

TRICK

Ah ! Mylord veut fumer !

Il sort et rentre un moment après, suivi de deux valets livrée protectorale portant une table chargée de pipes et brocs.

J'fintends qu'on me dissipe , Je veux être un peu gai ! —

A part.

Quoi ! trahi par mon fils !

Une pause— Cromwell parait livré à de douloureuses pensées. Les assistants se tiennent en silence, les yeux baissés. Roclicstcr et les fous semblent seuls observer le visage sinistre du Protecteur. Tout à coup Cromwell , comme s'il s'apercevait du maintien embarrassé de ses familiers, sort de sa rêverie et s'adresse aux bouffons.

A-t-oii fait quelques vers depuis ceux que je fis

En réponse au sonnet du colonel Lilburne?

TRICK

L'Hippocrène est pour nous avare de son urne. Voici pourtant...

11 présente au Prolecteur le parchemin roulé.

Lis!

TRICK, déployant le parchemin.

Hum l—uQuatrain...'^ Les vers sont plats ! « À ma divinité. — Belle Égérie, hélas .'... »

LORD ROCHESTER, à part.

Dieu , mon quatrain!...

11 se précipite sur Trick , et lui arrache le parchemin.

Démons ! Damnation! Injure !

Me pardonnent le ciel...

Il s'incline vers Cromwell.

El Milord , si je jure !

Mais comment de sang-froid entendre à mes côtés Déborder le torrent des irapudicités?

A Trick qui rit de toutes ses forces.

Fuis , va-t'en , Édomite , impur Madianite !

A part.

Je ne me souviens plus de l'autre rime en ite !

Mon quatrain ! ces démons dans ma poche l'ont pris !

CROMWELL, à lord Rochester.

Je conçois que ces vers soulèvent vos mépris...

LORD ROCHESTER, à part.

Non pas !

Mais on n'est point ici dans une église j Et je veux lire , ami , ce qui vous scandalise. Donnez.

LORD ROCHESTER

Quoi ! des chansons d'enfer !

CROMWELL, avec impatience.

Donne, ou je vais...

Mais, Mylord....

CROMWELL, impérieusement.

Obéis.

Lord Rochester s'incline , et remet le parchemin à Cromwell qui y jette les yeux , et dit en le lui rendant :

Ces vers sont bien mauvais !

LORD ROCHESTER, à part.

Mes vers mauvais ! tu mens. Voyez ce régicide ! — Il ne respecte rien !

Ce quatrain est stupide.

LORD ROCHESTER, jetant un coup d'oeil sur le parchemin. Mylord , de tels écrits les auteurs sont damnés ; Mais les vers en eux-même ont l'air fort bien tournés.

TRICK, bas aux autres fous.

Il est l'auteur, c'est sûr !

Haut.

Moi , qui croisai ces rimes , Je conviens qu'Apollon m'en ferait quatre crimes , Tant ces vers sont méchants !

LORD ROCHESTER , regardant de travers les bouffons , à part.

Raillez à votre tour, Singes du léopard ! perroquets du vautour !

Çà , docte Obededom , ce n'est point votre affaire De juger ce quatrain , galamment somnifère.

LORD ROCHESTER, mettant le quatrain dans sa poche, à part.

Francis le trouvera meilleur assurément !

TRICK, saluant ironiquement Rochester.

Oui , messire est trop bon pour moi !...

LORD ROCHESTER

Pour toi, comment?

Je voudrais , te fouettant pendant que Dieu te damne , Te promener dans Londre à rebours sur un âne !

TRICK

Vous puniriez ainsi l'auteur du quatrain?

LORD ROCHESTER, troublé.

Non...

Je ne dis pas...

TRICK

Suis-je homme à vous cacher son nom ?

LORD ROCHESTER, dont Tanxiété redouble.

C'est bon !,..

TRICK

Je n'entends point solliciter sa grâce.

Il mérite le fouet !

LORD ROCHESTER, à part.

Drôle !

TRICK, riant, bas aux autres fous.

Je l'embarrasse Entre le comte de Carliste. Au diable lord Carlisie ! il vient nous déranger.

LORD ROCHESTER, respirant.

Ah!...

Cromwell entraîne précipitamment lord Carlisie dans un eoin du théâtre. Tous s'éloignent, mais sans quitter Cromwell et Carlisie des yeux.

CROMWELL, bas à lord Carlisie qui sHncline.

Lord Ormond ?

LORD CARUSI.E.

Myloril , il vient de déloger.

CR0MWE1.L.

Rochester?

lORD CARMSLE.

On n'a pu le trouver. Il se cache.

CROMWELI..

Richard ?

LORD CARLISLE

A tout nier sans pudeur il s'attache.

La question pourrait obtenir quelque aveu...

CROMWT.LL, sévèrement.

Votre tête répond de son dernier cheveu ! Carlisle , vous savez mon horreur des supplices. La torture à mon fils ! c'est bon pour ses complices. — Lambert ?

LORD CARLISLE

11 se retranche à sa maison des champs, Bien gardé, s'occupant de ses fleurs.

CROMWELL, avec amertume.

Soins touchants !

Tout m'échappe. Du moins je tiens bien la couronne!

LORD CARLISLE

Autour de Westminster que la foule environne , Le peuple et les soldats maudissent hautement Le nom de Roi , voté pour vous en Parlement I

CROMWEll.

Pesez vos mots , Mjiord !

LORD CARLISLE

Votre Altesse m'excuse!...

CROMWELL, à part.

Tout va mal.

Haut avec humeur.

Ai-je pas, Messieurs , dit qu'on s'amuse? A quoi songez-vous donc ?

A part.

Ils m'écoutent , valets !

Bas à Carlisle.

Mylord , doublez la garde autour de ce palais.

Carliste sort.

Hé bien! et ce quatrain?

A part.

J'étouffe de colère!

Rentre Thurloë.

THrRLOE, à Cromwell,

La secte des Ranters , que l'esprit saint éclaire , Veut consulter Mylord touchant un point de foi. Ils sont là.

Fais entrer !

Thurloë sort.

A pari.

Ah ! si j'étais né roi , Je chasserais cela! — Mais un chef populaire Doit pour mener la foule , hélas ! savoir lui plaire.

Thurloë rentre conduisant les Ranters, vi^tus de noir, avec des bas bleus, de larges souliers gris, et de grands chapeaux gris sur lesquels on dislingue une petite croix blanche, et qu'ils gardent sur leur tête.

LE CHEF DE LA DÉPUTATION, avec solennité.

Olivier, capitaine et juge dans Sion!

Le.s saints, siégeant à Londre en congrégation. Sachant que ta science est un vase à répandre, Te demandent par nous s'il faut brûler ou pendre Ceux qui ne parlent pas comme Saint-Jean parlait , Et disent Siboleth au lieu de Schiboleth?

CROMWELL , méditant.

La question est grave et veut être mûrie. Vrononcer Sibolelh , c'est une idolâtrie. Crime digne de mort , dont sourit Beizébuth. Mais tout supplice doit avoir un double but , Que pour le patient l'humanité réclame.

En châtiant son corps , il faut sauver son âme. Or. (|uel est le meilleur de la corde ou du feu Pour réconcilier un pécheur avec Dieu?

Le feu le purifie...

LORD RUCHESTER , dans un coin du théâtre.

Et la corde l'étrangle.

CROMWELL , sans l'entendre.

Daniel s'épura dans le brûlant triangle. Mais la potence a bien son avantage aussi ; La croix fut un gibet !

LORD ROCHESTER, à part.

J'admire en tout ceci De quelle allure aimable, ainsi qu'en son domaine, De supplice en su|)plice Olivier se promène , Quitte l'un , reprend l'autre, et va sans trébucher Du fagot au licol , du gibet au bûcher ! Comme il en fait jaillir mille grâces cachées !

CROMWELL , toujours réfléchissant.

Que les vérités sont à grand'peine cherchées ! La matière est ardue , et je range ce cas Entre les plus subtils et les plus délicats.

Après un moment de silence , il s'adresse brusquement â Rochester.

Clerc ! prononcez pour nous.

LORD ROCHESTER , à part.

II fait comme Pilate !

CR0M"W ELL , montrant Rochester aux Ranters. C'est un autre Cromwell !

LORD ROCHESTER , s'inclinant.

Votre Altesse me flatte !

LE CHEF DES RA^TERS , à Rochester.

Dans ces énormilés , donc , si quelqu'un tombait, Encourrait-il la corde ou le feu ?

LORD ROCHESTER , avec autorilé.

Le gibet.

Et meurent avec lui , sous une même liaine , Son père amorrhéen , sa mère céthéenne !

LE CUEF DES RANTERS , gravement.

Pourquoi le gibet ?

LORD ROCHESTER , embarrassé.

Ah!... le gibet?... C'est cela... — On y monte au moyen d'une échelle... Voilà ! Et... Dieu fit voir en rêve à son ])erger fidèle Qu'on monte au ciel de même au moyen dune échelle.

A part.

J'ai peine à ne pas rire au nez de ces lurons.

CROMWELL , regardant Rochester avec satisfaction. Il est docte vraiment !

LE CHEF DES RANTERS, remerciant Rochester de la main. Fort bien , nous les pendrons.

Ils sortent.

LORD ROCHESTER , à part.

Voilà de pauvres gens bien jugés , sur ma tête ! CROMWELL , à Rochester.

Je suis content de vous.

LORD ROCHESTER , avec une révérence.

Mylord est trop honnête !

GIRAFF, aux autres bouffons.

Frères , aucun de nous n'aurait mieux prononcé.

Rentre Thurloë.

THDRLOE, à Cromwell.

Le conseil privé !

Bon.

THLRLOE.

C'est pour l'objet...

CROMWELL, vivement.

Je sai !

Qu'il entre !

TRICK , bas aux bouffons.

Baladins! cédons la place aux mages.

A un geste de Cromwell sortent les bouffons, lord Rochester, UannibalSesthead, et deux valets emportent la table chargée de brocs de bierre et de pipes Thurloe introduit le conseil privé qui s'avance sur deux files, et dont chaque membre se place debout devant un des tabourets en fer à cheval , tandis que Cromwell monte à son grand fauteuil, et que Millon, toujours conduit par son page , s'approche du pliant et de la table. Whitelocke, Stoupe et lord Carlisle prennent leurs places respectives autour du Protecteur sur les marches de son estrade.

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