‹ uvres de Victor HugoChapitre 515 sur 599 · CROMWELL , THURLOE , ISRAEL-BEN-MANASSÉ · texte numérisé non relu

CROMWELL , THURLOE , ISRAEL-BEN-MANASSÉ

LORD ROCHESTER , endormi.

CROMWELL, à Manassé qui se prosterne en entrant sur le seuil.

Que m'apporte Le juif?

Manassé se relève et s'approche de Cromwell d'un air mystérieux.

MANASSÉ , bas à Cromwell.

De l'argent.

Il entr'ouvre sa robe, et montre au Protecteur un gros sac qu'il porte avec peine.

CROMWELL , à Thurloe.

Sors , —

Bas.

Sans téloigiier pourtant.

Thurloe s'incline et sort.

MANASSÉ, à Cromwell.

Le brick suédois est pris ! — et j'accours à l'instant Porter à Monseigneur sa part.

CROMWELL, examinant le sac.

Comment ! quel conte !

Cela ma part!

JUANASSÉ, se mordant les lèvres.

Seigneur,... c'est-à-dire , un à-compte.

Bien !

11 prend le sac et le dépose sur la table prés de lui. MANASSÉ, à part.

A cet œil de lynx rien ne peut échajiper. Les cavaliers au moins sont aisés à tromper; Je leur prends leur navire et leur ouvre ma banque.

Ainsi , grâce à mes soins , leur ressource leur manque , Et puis au denier douze , ainsi qu'il est réglé, Je leur revends l'argent que je leur ai volé. Car voler des chrétiens, c'est chose méritoire.

CROMWEI.L.

Que sais-tu de nouveau , face de purgatoire ?

MATASSE.

Rien : — sinon que le bruit s'est dans Londre épandu Qu'un astrologue à Douvre avait été pendu.

C'est bien fait. — Mais toi-même , es-tu pas astrologue?

MAJVASSÉ, aprt'S iin moment iThésitalion.

Point (le faux témoigna.ye , a dit le Décalogue. Oui , je comprends ce livre , obscur pour le démon , Ou'épelait Zoroastre, où lisait Salomon.

Oui , je sais lire au ciel vos bonheurs , vos désastres !

CROMWELL , A part , 1(lm1 (1x0 sur le juif.

Sort bizarre ! épier les hommes et les astres ! Astrologue, là-haut ; ici bas, espion !

MANASSÉ, s'approcliant avec vivacilO ifunc fenêtre ouverte au fond de la salle, et à travers lac|ucllc on entrevoit un ciel tHoilO.

Tenez , précisément , — là , prés du Scorpion ,— En ce moment , seigneur , je vois...

Quoi?

MANASSÉ, sans quitter le ciel des yeux.

Votre étoile.

Se retournant vers Cromwell avec solennité. Votre avenir pour moi peut décliirer son voile.

CROMWELL, tressaillant.

Vraiment? il se pourrail?..— mais non, tu mens, vieillard! Crains-(u pas d'essayer la pointe d'un poignard?

MANASSÉ, gravement.

Si je mens, que la mort, dont les coups nous confondent, Ferme ces yeux à (pii les étoiles répondent !

CROMWELL, pensif, à part.

Se pourrait-il? — Lever le rideau du destin ; Lire au loin dans le ciel un avenir lointain ; Déchiffrer chaque vie et chaque caractère ; Voir la clef de l'énigme et le mol du mystère , Ce mot qu'un doigt suprême, invisible à nos yeux , Trace avec des soleils sur le livre des cieux ! Quel pouvoir ! c'est de Dieu partager la couronne. — Moi , qui me contentais de je ne sais quel trône ! Fier de briller au faîte où quelques rois ont lui.

Je méprisais ce juif — Que suis-je près de lui ?

Qu'est-ce que ma puissance auprès de son empire ? Près du but qu'il atteint qu'est le but où j'aspire? Son royaume est le monde , et n'a pas d'horizon !... — Mais non , il ne se peut. La raison.... — La raison ! Gouffre où l'on jette tout et qui ne peut rien rendre! Doute aveugle qui nie à défaut de comprendre ! -• L'imbécile l'invoque et rit. C'est plus tôt fait. — Pourtant , — d'où viendrait-il ce pouvoir , en effet?

Dieu marque un but unique à chaque créature.

Les êtres , dont la chaîne embrasse la nature ,

Restent tous dans leur sphère, à leur centre, en leur lieu.

La bête ignore l'homme , et l'homme ignore Dieu.

Les cieux ont leur secret , et nous avons le nôtre.

L'âme peut-elle voir d'un monde dans un autre?

Des morts chez les vivants a|)porter le llambeau ?

Reste-l-elle toujours d'un côté du tombeau?

Peut-elle ai)rès la mort sortir des catacombes ,

Ou pénétrer d'ici l'intérieur des tombes?...

Qui sait? — Faut-il nier tout ce qu'on ne voit pas?

Tout lien est-il donc rompu par le lré|)as?

N'a-t-on pas vu d'ailleurs des choses effrayantes ? —

Mais l'homme, ouvrir du ciel les pages flamboyantes !...

Qui sait ce que Dieu met dans l'âme en la créant ? —

Mais quoi ! cet homme impur , ce juif, ce mécréant ,

Dans son sens symb()li([iie interpréter le monde !

Fouiller le saint des saints de son regard immonde ! —

Poiinpioi pas ? Que sait-on? Tout est mystérieux.

Raison de plus, peut-être !... — A mon œil curieux

S'il pouvait de mon astre expliquer le langage?

Me dire où finira la lutte que j'engage ? —

Allons ! nous sommes seuls, sanstéinoins!...— Essayons.

Haut à ManassC.

Juif!

MARIASSE, qui n'a cessé d'attacher les yeux au ciel, se retourne et s'incline.

Seigneur ?

S'il est vrai <|ue ces divins rayons Illuminent ton âme à leur clarté mystique , Et prêtent à les yeux un éclair prophétique?... Il s'arrête et parait hésiter un moment. MAJïASSÉ , se prosternant.

Que demandez-vous, maître , à votre serviteur?

CROMWELL , baissant la voix.

L'avenir

ilIA:^ASSÉ, se relevant et se redressant. Quoi ?... comment? jusqu'à cette hauteur Tu lèves les regards , incirconcis ! Ton âme Verrait à nu , malgré les barrières de flamme , Ces astres , sable d'or , pondre de diamants , Qu'en leur gouffre sans fond roulent les firmaments! Tu voudrais pénétrer ce ciel , palais de gloire , Ténébreux sanctuaire, ardent laboratoire , Où veille Jéhovah , qui ne dessaisit pas L'immuable pivot et l'éternel compas !

Percer les trois milieux , la flamme , l'éther , l'onde , Triple voile des cieux, triple paroi du monde! Et savoir quels soleils sont les lettres de feu Dont brille au front des nuits la tiare de Dieu ! Toi , lire l'avenir ! et pourrais-tu , profane , Supporter sans mourir l'aspect du grand Arcane ! Toi , qu'un terre.stre soin préoccupe toujours , Qu'as-lu fait pour cela de tes nuits, de tes jours? Quel mystère entrevu? quelle épreuve subie?

CBOMWELL.

Vois mon front blême et nu ; — j'ai l'âge de Tobie. J'ai passé dans ce monde étroit , fallacieux, Sans quitter un instant l'autre monde des yeux. Songe ! en un siècle entier, pas un jour, pas une heure !— Que de fois j'ai , la nuit , déserté ma demeure Pour aller écouter aux portes des tombeaux , Pour déranger un ver rongeant d'impurs lambeaux ! Combien j'étais heureux , roi du sombre royaume, Quand j'avais pu changer un cadavre en fantôme , Et forcer quelque mort détaché du gibet A bégayer un mot du céleste alphabet!

Les morts m'ont révélé le problème des mondes ; Et j'ai presque entrevu l'être aux splendeurs profondes Qui sur l'orbe du ciel , comme aux plis du linceul , Inscrit son nom fatal et connu de lui seul. — Mais toi !— pour ton regard, mort dans sa nuit première, Les constellations sont un feu sans lumière! As-tu dans le grand œuvre ardent à t'absorber, Vu ta barbe blanchir , vu tes cheveux tomber? As-tu , bien qu'égalant les mages vénérables , Traîné des jours procrits, méprisés, misérables ?.... CROMWEI.L, rinterrompant avec Impatience.

11 suifit. Je te paye ici pour me servir.

MANASSÉ

Tu confonds ! l'homme peut à l'homme s'asservir. Oui , tandis que je vis d'une vie incomplète , Puisqu'enlîn cette chair couvre encor mon squelette , Mon œil sert ici bas tes plans ambitieux j Mais quand t'ai-je promis d'espionner les cieux ?

CROMWELL, à part.

Non ! ce n'est point ainsi que parle un hypocrite. Il croit à sa science: il la vante proscrite ! Haut à Manassé avec violence.

Dis-moi si ma planète est propice à mes vœux ; Obéis.

MANASSÉ

Je ne puis.

Je le veux.

MANASSÉ

Tu le veux ?

CROMWELL, mettant la main sur son poignard. S'il ne te fait parler , ce fer te fera taire.

MANASSÉ, avec liOsitation.

Ne pâliras-tu point si , diu-ant le mystère , Je mêle au ciel l'enfer , le Talmudau Coran?

Non.

MANASSÉ

L'esprit cède au glaive , et le mage au tyran. — Parle , mon fils !

Révèle à mon âme étonnée Le secret de ma vie et de ma destinée. Écoule: — Étant enfant, j'eus une vision. —

J'avais été chassé , pour basse extraction ,

De ces nobles gazons que tout Oxford renomme ,

Et qu'on ne peut fouler sans être gentilhomme.

Rentré dans ma cellule , en mon cœur indigné ,

Je pleurais , maudissant le rang où j'étais né.

La nuit vint ; je veillais assis près de ma couche.

Soudain ma chair se g!ac;^ au souffle d'une bouche ,

Et j'entends près de moi , dans un trouble mortel,

Une voix qui disait : « Honneur an Roi Cromiœll! ■>

Elle avait à la fois , cette voix presqu'éteinte ,

L'accent de la menace et l'accent de la plainte.

Dans les ténèbres , pâle et de terreur saisi ,

Je me lève , cherchant qui me parlait ainsi.

Je regarde : — c'était une tète coupée ! —

De blafardes lueurs dans l'ombre enveloppée ,

Livide , elle portait sur son front pâlissant

Une auréole.... — oui , de la couleur du sang.

11 s'y mêlait encore un reste de couronne.

Immobile ,... — vieillard , regarde : j'en frissonne !—

Elle me contemplait avec un ris cruel ,

Et murmurait toulbas : « Honneur au Roi Cromwell ! »

Je fais un pas.... Tout fuit ! sans laisser de veslige

Que mon cœur , à jamais glacé par ce prodige !

•.■^Honneurau Roi Cromwell!» Manassé, tu comprends?

Qu'en dis-tu? — Celle nuit, ces feux dans l'ombre errants.

Une tête hideuse, un lambeau de fantôme ,

Dans un rire sanglant promettant un royaume ,...

Ah ! c'est vraiment horrible ! est-ce pas , Manassé ? —

Cette têle !... — Depuis , un jour terne et glacé,

Un jour d'hiver au sein d'une foule inquiète ,

Je l'ai revue encor ; — mais elle était muette. —

Écoute : — elle pendait à la main du bourreau !

MANASSÉ , rêveur.

Vraiment? — Ézéchiel, le gendre de Jéthro, Eurent des visions, mon fils, moins redoutables. Celle de Baltliazar, dans l'ivresse des tables , Ne l'égale pas même ; et le Toldos Jeschut N'en dit pas qui ressemble à celle qui t'échut. D'un roi vivant encor voir la tête apparaître ; C'est étrange !

Il n'est rien de plus affreux !

MANASSÉ, réfléchissant.

Peut-être?...

— Non. Les spectres dont j'ai gardé le souvenir Se vengeaient du passé ; le tien, de l'avenir... — Tu ne dormais point ?

MANASSÉ

Vision sans pareille !

Car si tu ne l'avais eue en état de veille , Ce ne serait qu'un scnge , et j'en sais de plus beaux. —

Il retombe dans ses méditations.

Seul spectre qui ne soit pas sorti des tombeaux ! Je n'ai rien vu de tel durant ma longue vie. —

Il se retourne vers Cromwell.

De quelle odeur sa fuite a-t-elle été suivie?

CROMWEI.I,, brusquement.

Que m'importe? que veut dire ma vision? Parle. Est-ce vérité? n'est-ce qu'illusion! « flonnenrauBoi Cromtcell !...^> Dois je èlTC Roi?— Dé- Mon destin à mes yeux. [voile

MANASSÉ , rœil ùxC sur le ciel.

Oui, voilà bien l'étoile !

Je la reconnaîtrais du zénith au nadir; Fixe, en la contemplant on croit la voir grandir. Brillante, mais portant à son centre une tache....

CROMWELL, impatient.

Depuis assez de temps ton œil là-liaut s'attache. Serai-je Roi ?

HANASSÉ.

Mon fils, je vomirais vainement Te flatter; on ne |»cul nieiilir au firmament ! Je ne puis te cacher qu'en sa marche elliptique Ton astre ne fait pas le triangle mystique Avec l'étoile Jod et l'étoile Zaïn.

Que me fait Ion triangle ? Allons, fils de Caïn, De la télé coui)ée expIi(|ue-moi l'oracle? Dois-je être un jour roi? Dis !

MANASSÉ

Non, à moins d'un miracle.

CROMWELL, mécontent et brusque.

Qu'entends-tu par miracle ?

MANASSÉ

Un miracle...

Hé bien quoi ?

MANASSÉ

Un miracle...

Voyons : suis-je un miracle, moi ?

MAIVASSÉ, pensif.

Peut-être.

C'est le trône alors que tu m'annonces.

IIVNASSÉ.

Non. je ne puis du ciel te changer les réponses.

Non ! — Qu'est-ce donc alors que cette vision ? Était-ce de la mort une dérision !

Mais vous autres plutôt, je crois bien que vous n'êtes Qu'imposteurs, sur la terre exploitant les planètes.

MAKASSÉ, gravement.

Mon fils, donne ta main et ne blasphème pas.

cromwell , comme subjugué par Tautorité de l'astrologue, lui présente sa main. Manassé la saisit , l'examine , et chante à demi-voix sans la quitter des yeux.

Loin d'ici les mauvais génies.

Et les sorcières rajeunies

Par un philtre aux sucs vénéneux, Les dtat;ons, les esprits lunaires, Et les fileuses centenaires Qui soufflent en faisant des nœuds !

Loin : tout fantôme en blanche robe, L'aspir, la poule cpii dérobe Leur féllfle |iroie aux corbeaux.

Les démons (pii chassent aux âmes, Les nains monstrueux, et les flammes Qui \ Diligent sur les tombeaux !

Mets la robe palriarchale , La ceinture zodiacale, Des anneaux d'or à tous tes doigts, L'aumusse, la mitre conique, L'éphod de pourpre, et la tunique D'écarlale teinte deux fois! — Haut à Cromwell aprè» un instant de silence.

Un danger le menace.

Et lequel ?

MARASSÊ.

Le trépas.

Si tu veux être roi, mon fils, ta mort est sûre.

Sûre ! ma mort ?

MA?lAî*SÉ , désignant du doigt le cœur de Cromwell. C'est là que sera la blessure.

CROMWELL, mettant la main sur son cœur. Ici?

.MAiTASSÉ, avec un signe affirmatif.

Là.

Quand ?

MANASSÉ

Demain.

Ments-lu pas?

MANASSÉ

Fils d'Ammon !

Mentir ! Veux-tu qu'ici j'4»oque ton démon ? Mais il faut avec moi dire |)Our le soumettre Huit versels commençant tous par la même lettre.

Cromwell parait hésiter à cette proposition. — En ce moment. Rochester se retourne en dormant et pousse un soupir.

MANASSÉ , troublé.

Mais... quelqu'un nous écoute... —

Il s'approche du lit et aperçoit Rochester endormi.

Oui ! le charme est rompu.

Il a tout entendu !

Tu le crois ! il a pu Nous entendre ?

MANASSÉ

Sans doule.

CROMWEIL.

Eh bien ! il faut qu'il meure.

Cromwell lire son poignard, et s'approche do Rochestcr toujours endormi.

MANASSÉ

Frappe ! — lu ne peux faire une action meilleure.

A part.

Par une main chrélienne immolons un chrétien.

De Cromwell et du juif il saurait l'entretien ! Qu'il meure !

Il lève son poignard sur Rochester et s'arrête.

Il dort pourtant.

MANASSÉ, poussant son bras.

Hé bien ! CROMWELL , toujours en suspens.

Il est si jeune !

MANASSÉ

C'est le jour du sabbat! Frappe.

CROMWELL , tressaillant.

C'est jour déjeune !

Que fais-je ? un jour de veille et de repos divin, J'allais commettre un meurtre, et j'écoute un devin ! Il jette le poignard.

A Manassô.

Va-t'en, juif. —

Appelant.

Thurloë !

THCRLOE, accourant.

Mylord !...

MATASSE, étonné.

Seigneur!...

CROMWELL, à Manassé.

Sors , dis-je.

MANASSÉ , à part.

A-t-il l'esprit troublé par un soudain vertige ?

Il s'approciie du juif. A voix basse.

Va ! — ton arrêt de mort est déjà prononcé,

Si tu dis un seul mot de ce qui s'est passé.

L« juif se prosterne et sort.

A Thurloë.

Sauve-moi de ce juif ! sauve-moi de moi-même, Thurloë !

THURLOË , avec inquiétude.

Qu'avez-vous, Mylord ?

CROMWELL , composant son visage.

Moi? rien. Je t'aime , Thurloë.

THCRLOE.

Vous disiez.... vous aviez l'air troublé ?

Ai-je dit quelque chose?

THCRLOE.

Oui, VOUS avez parlé...

CROMWELL , brusquement.

De rien ! tais-toi : suis-moi.

THCRLOE.

Dieu, que vous êtes pâle !

Dieu!

CROMWELL , souriant amôrement.

C'est de ce flambeau la lueur sépulcrale. Viens, j'ai besoin de toi.

Thurloë suit Cromwell , et s'arrête en passant près du Ut <le Rochester.

THCRLOE.

Voyez donc comme il dort !

Oui, d'un sommeil profond, — et voisin de la mort! Ils sortent.

l^cU Cluatrtèttte.

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