‹ uvres de Victor HugoChapitre 517 sur 599 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

CROMWELL, TRICK, GIRAFF, ELESPURU, GRAMA- DOCH.

Les bourrons , conduits par Gramadoch, entrent avec précaution et à tâtons.

ELESPCRC, fredonnant.

Les lutins de l'air Vont danser au clair De lune.

GIRAFF, bas à Elespuru.

Elespuru ! tais-toi donc. — Es-tu fou ?

GRAnADOCH, aux autres , en leur désignant un banc de gazon derrière une charmille.

Cachons-nous là tous.

CROMWELL , sans les voir.

Oui , c'est mon bouffon qui rentre. Les quatre bouffons se blottissent sur le banc de gazon. GRAMADOCH , bas à ses camarades.

Du drame sur ce point l'action se concentre. D'ici nous verrons tout.

TRICK , bas.

Il faudrait l'œil d'un clerc.

Voir ?— dans le four du diable il fait vraiment plus clair !

ELESprnr , bas.

Les acteurs, quels qu'ils soient, s'ils tiouvaienl là nos fa- Nous feraient un peu cher payer le prix des places, [ces,

GRAMADOCH , bas.

Nous arrivons à temps. On n'a pas commencé.

GIRAFF, bas.

Or çà , vous lairez-vous !

Tous se taisent et demeurentimniobiles.

Le bouffon est passé , Sans savoir que ces lieux , où chantait son délire , Vont voir se décider le destin d'un empire. Qu'il est heureux, ce fou ! — Jusque dans W'hite-Hall , Il crée autour de lui tout un monde idéal. Il n'a point de sujets , point de trône ; il est libre. 11 n'a pas dans le cœur de douloureuse fibre ! Il ne porte jamais , sur ce cœur innocent , De cuirasses d'acier. — Qui voudrait de son sang? 0"'a-t-il besoin de cour? de cortège? de garde? 11 chante . il rit , il ])asse , et nul ne le regarde. Oiie lui fait l'avenir? il aura bien toujours , L'hiver , pour se vêtir , un lambeau de velours , Un gîte, un peu de pain mendié par des rires. Sans disputer sa vie aux embûches des sbires , Il dort tontes ses nuits , n'a point de songe affreux , Se réveille , et ne pense à rien....— Qu'il est heureux ! Sa parole est du bruit ; son existence nn rêve. Et quand il atteindra le terme où tout s'achève , Cette faux delà mort, dont nul ne se défend, Ne sera qu'un hochet pour ce vieillard enfant ! En attendant , sa voix , s'il faut pleurer ou rire, Donne le son qu'on veut , fait le cri qu'on désire , Discourt à tout hasard , et chante à tout propos. Son agitation couvre un profond repos.

Vivant jouet d'autrui , tète creuse et sonore , Parlant, ainsi ([ue l'eau murmure et s'évapore , Il vibre au moindre choc , ù s'émouvoir plus prompt Que ces grelots d'argent qui tremblent sur son front. Jamais ce fou ne prit cette peine insensée D'enfermer , comme moi , le monde en sa pensée ; Jamais des mots profonds , des soupirs éloquents Ne sortent de son cœur , comme un feu des volcans ! Son âme ,— a-t-il une âme ? — incessamment sommeilk Il ne sait point le jour ce qu'il a fait la veille. Il n'a point de mémoire ; — hélas ! qu'il est heureux ! Jamais , troublé la nuit de pensers ténébreux , 11 n'a , pressant le pas sous quelque voûte sombre , Craint de tourner la tête et d'entrevoir une ombre ! Il ne souhaite pas qu'on puisse l'oublier , Et que l'an n'eût jamais eu de trente janvier ! Ah ! malheureux Cromwell ! ton fou te fait envie. Te voilà tout-puissant : — qu'as-tu fait de ta vie?

Une pause.

Tu règnes , tu prévaux sur le monde effrayé. — Que tout ce grand éclat est chèrement payé ! Les partis t'ont laissé , le peuple te renie ;

GROMWELL.

Ta famille toujours lutte avec ton génie ,

Et , de ses volontés te faisant une loi ,

Te tiraille en tous sens par ton manteau de roi !

Ton fils lui-même.. Ah Dieu! tout me hait, tout m'accable.

J'ai des ennemis, pleins d'une haine implacable,

Partout sur celte terre, — et même encore ailleurs, [leurs

— Jusqu'au fond du sépulcre !... Allons ! des jours meil- Peut-être reviendront?... Des jours meilleurs ! <iue dis-je? Mon sort depuis quinze ans marche comme un prodige. Quel souhait ai-je fait , qui ne soit accompli ?

Les peuples sous mon joug enfin ont pris leur pli. Pour être roi demain , je n'ai qu'un mot à dire. — Qu'avais-je donc rêvé de plus dans mon délire? Juge , réformateur , conquérant , potentat , N'ai-je pas mon bonheur? — Oui , le beau résultat, De faire ici l'archer qui veille et que l'on paie !... Quelle pompe au dehors ! au dedans quelle plaie !

NouveUe pause.

Celle nuit est glacée !... il est bientôt minuit j L'heure où de son cercueil chaque spectre s'enfuit , Montrant au meurtrier sa main de sang rougie , Sa blessure incurable , et toujours élargie , Et quelque tache horrible empreinte à son linceul....

— Mais que vais-je rêver? Ce que c'est qu'être seul ! Suis-je donc un enfant?— Oh ! que je voudrais Têtre !... Avec ces visions qu'il a fait reparaître ,

Ce juif damné me laisse un souvenir d'effroi.

Il m'a bouleversé : je tremble... — il fait si froid ! —

Si , pour neutraliser ses discours sacrilèges ,

Je disais le verset contre les sortilèges ?...

Le beffroi commence à sonner lentement minuit. Tressaillant.

Mais quel bruit?... Le beffroi ! c'est l'instant attendu !

Il écoute.

— Jamais je ne l'avais à cette heure entendu.

C'est comme un glas de mort! comme une voix qui pleure!

Il s'arrête et écoute encore.

C'est lui qui d'un martyr sonna la dernière heure ?

Après les derniers coups de Phorlogc.

Minuit ! — et je suis seuil — Si j'invoquais les saints ?...

Un bruit de pas derrière les arbres.

Ah ! je suis rassuré! voici mes assassins.

SCÈiNE m.

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