‹ uvres de Victor HugoChapitre 53 sur 599 · LE DERVICHE · texte numérisé non relu

LE DERVICHE

Quand la perte d'un mortel est écrite dans le livre fatal de la destinée, quoi qu'il fasse il n'échappera jamais à son funeste avenir : la mort le poursuit partout; elle le surprend même dans sou lit, suce de ses lèvres avides son sang , et l'emporte sur ses épaules.

Panago Soutzo.

Un jour Ali passait : les têtes les plus hautes

Se courbaient au niveau des pieds de ses arnautes.

Tout le peuple disait : Allah !

Un derviche soudain , cassé par l'âge aride , Fendit la foule , prit son cheval par la bride ,

Et voici comme il lui parla :

« Ali-Tépéléni , lumière des lumières ,

» Qui sièges au divan sur les marches premières ,

» Dont le grand nom toujours grandit , » Écoute-moi , visir de ces guerriers sans nombre , » Ombre du padischah qui de Dieu même est l'ombre !

» Tu n'es qu'un chien et qu'un maudit !

i> Un flambeau du sépulcre à ton insu t'éclaire. » Comme un vase trop plein tu répands ta colère

» Sur tout un peuple frémissant ; » Tu brilles sur leurs fi onts comme une faux dans l'herbe, « Et tu fais un ciment à ton palais superbe

i> De leurs os broyés dans leur sang.

« Mais ton jour vient. 11 faut dans Janina qui tombe , n Que sous tes pas entîn croule et s'ouvre ta tombe !

» Dieu te garde un carcan de fer » Sous l'arbre du segjin chargé d'âmes impies » Qui sur des rameaux noirs frissonnent accroupies ,

» Dans la nuit du septième enfer !

» Ton âme fuira nue ! au livre de tes crimes » Un démon te lira le nom de tes victimes ;

n Tu les verras autour de toi, [veines,

» Ces spectres , teints du sang qui n'est plus dans leurs » Se presser, plus nombreux que les paroles vaines

» Que balbutiera ton effroi !

» Ceci t'arrivera , sans que la forteresse

» Ou ta flotte te puisse aider, dans ta détresse ,

» De sa rame ou de son canon ; « Quand même Ali-Pacha , comme le juif immonde , » Pour tromper l'ange noir qui l'attend hors du monde,

« En mourant changerait de nom ! «

Ali sous sa pelisse avait un cimeterre ,

Un tromblon tout chargé, s'ouvrant comme un cratère,

Trois longs pistolets , un poignard :

Il écouta le prêtre et lui laissa tout dire , Pencha son front rêveur , puis avec un sourire

Donna sa pelisse au vieillard.

Novembre 1828.

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