‹ uvres de Victor HugoChapitre 541 sur 599 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

BAUEBONE, seul.

Il se place comme en contemplation devant le tronc, l.e \oilà donc ce trône ! — exécrable édifice , Où Cromwell à Nesroch nous offre en sacrifice , Où se transforme en roi ce chef longtemps béni, Ou va changer de peau le serpent rajeuni! C'est là qu'il compte enfui appuyer son empire, Ce faux Zorobabel en qui ISemrod respire ; Ce prêtre de l'enfer,- ce vil empoisonneur, Uni , se prostituant l'église du Seigneur , Veut , dans les noirs projets que son orgueil combine , De l'épouse des saints faire sa concubine ; Cet oppresseur de Dieu que son âme a trahi ; Cet homme , pire enfin ([ue Slharnabuzaï ! ^ oilà son trône impur que l'anathème charge ! C'csl bien cela : — six pieds de haut sur neuf de large. Et le tout recouvert de velours cramoisi. — Il en faut dix ballots pour le draper ainsi ! — Donc il ne suffit pas à ce fils du blasphème D'exercer un i)ouvoir usurpé sur Dieu même ; De fouler Israël comme un roseau séché ; D'avoir, géant glouton sur l'Europe couché, l'ius qu'Adonibezec puissant et redoutable , Soixante rois mangeant ses restes sous sa table; ^on , il lui faut un trône. Et quel trône ! un amas De franges , de plumets , de satin , de damas , Où , comme il est écrit du sacré lampadaire , L'art du sculpteur s'unit à l'art du lapidaire !

Cromwell de ce clinquant veut s'entourer encor.

— Quand je dis ce clinquant , c'est bien de très-bon or ;

— Or vierge de Hongrie ; — et ces glands magnifiques Pourraient faire les frais de quatre républiques ! — C'est moi qui les fournis; et s'ils étaient moins lourds. Leur mesquine splendeur souillerait ce velours. — Velours d'Espagne ! — Allons , qu'il règne , mais qu'il Que la couronne ici pare sa dernière heure ! [meure ! Essayons sur son front le clou de Sisara. —

Il regarde les coussins du trône.

Velours que j'ai payé cinq piastres la vara ! — Je le revendrai dix, suivant la mode antique. Cet Aod est pourtant une bonne pratique ! — Oui; mais son avarice !... — Il touche à son trépas ! Ces royaux échelons vont rompre sous ses pas , Sous ce dais triomphal , sous ces tentures même Où son blason bourgeois usurpe un diadème. <^\iK celte place est bonne à le bien jioignarder ! Il se promi'-ne de long en large devant le trône, et son visage

p-isse de la fureur ATadm ira tion pour la richesse des ornements

qui le décorent.

Mais c'est qu'il est capable encor de marchander ! De faire par Maynard mutiler mon mémoire , Rogner les brocards d'or, dépré«;ier la moire ! Puis, si j'ose me plaindre, alors sa bonne foi Prêle ses gens de guerre à ses hommes de loi. Servez ces Pharaons ! toujours l'ingratitude Est de leurs cœurs glacés la première habitude. — Il devrait cependant être coulent de moi ! Pour bien parodier la majesté d'un Roi , Rien ne manque à ce trône abominable au monde , A ce hideux théâtre , à cet aulel immonde. C'est magnifi(|ue ! — Enfin , je n'ai rien épargné. A décorer Moloch je me suis résigné.

Et j'expose aux périls qui suivent l'analhême Mes lapis de Turquie et mon cuir de Bohême. — Jébuséen ! qu'il meure !

Comme frappé d'une idée soud,iinc.

— Oui , mais qui me paîra Quand il n'y sera plus ? — L'auguste Débora Ne laissa point s(m clou dans le front de l'impie ; Samson ne riscpiait rien , quand sa force assoupie Fit choir pour son réveil tout un temple ennemi; Judith , qui triompha d'Holopherne endormi , Fuyant, parée encor, de la sanglante fête , Sans perdre un seul joyau sut emporter sa tête. Mais moi ! qui m'indemnise? et quel profit réel Me dédommagera de la mort de Cromu ell ? Ne faul-il pas laisser quelque cliose à ma yeuve ? — La question ainsi me semble toute neuve. Songeons-y ! — mais voici nos bons amis les saints.

Entrent les puritains conjurés, Lamlierl à leur tète. Tous, enveloppés dans de larges manteaux , portent de grands chapeaux coniques dont les bords très-larges se rabattent sur leurs visages sombres et sinistres. Ils marchent à pas lents , comme absorbés dans des contemplations profondes; plusieurs semblent murmurer des prières, on voit luire des poignées de dagues sous leurs manteaux entr'ouverts.

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