SCÈNE XIV' ET DERNIÈRE
Les mêmes , C.VRR.
CARR, croisant les liras et regardant Cronrncll en face.
Que me veux-tu ? — Tyran par le droit des forfaits, Les cachots contre toi n'ont donc pas de refuge? Que me veut l'apostat? Que me veut le transfuge?
VOIX DANS LA FOlltE.
Silence au furieux !
CROMWELL, au peuple.
Laissez-le faire , amis.
Le ciel veut éprouver David , il a permis Au lils de Seraei de lui dire analhème.
A Carr.
Continue.
CARR
Hypocrite ! Oui. Voilà ton système.
Couvrir de beaux semblants tes plans fallacieux ! Sur ton front infernal mettre un voile des cieux ! Railler en torturant ! farder la tyrannie ! Et sur un cœur qui saigne étaler l'ironie ! Mais pour briser ton sceptre et ton masque à la fois , Le Seigneur m'a tenu caché dans son carquois. II m'a dit : — « Prends ton luth, tourne autour de la ville, « Du temple de Croniwell chasse un peuple servile , >' Mets en poudre l'autel , jelte l'idole au feu, » Dis-leur : l'Égyptien est homme , el non pas Dieu ! » Te voilà donc , Cromwell , sur Ion tr(jne de gloire ! Tremble : au jour radieux succède la nuit noire. Pense au chasseur Nemrod : le Seigneur triomphant Brisa son arc de fer comme un jouet d'enfant.
Souviens-toi d'Isboseth. Ce roi vain et peu sage
Fit ranger le premier le peuple à son passage;
Il mit sur des chevaux cent guerriers d'Issachar
Oui sans cesse couraient en avant de son char.
Mais Dieu fait toujours naître , et c'est l'effroi de l'ànie,
Le malheur du bonheur, la cendre de la flamme.
Or Isboseth tomba , tel qu'un fruit avorté.
Tel qu'un bruit sans écho par le vent emporté.
Songe à Salmanasar. Sur ses courtiers rapides ,
Ce roi , qu'environnaient les grands argyraspides ,
Passa comme l'été, sous la nue enchaîné ,
Passe un éclair du soir , — sans même avoir tonné.
Songe à Sennacherib , qui venait d'Assyrie ,
Traînant après sa lente une armée aguerrie ;
ÎVeuf cent mille soldais , si fiers , si furieux ,
Ouebnir souffle eût poussé les nuages des cieux;
D'impurs magiciens ; d'affreux onocenlaures ;
Des Arabes, heurtant les cymbales sonores;
Des bœufs ; des léopards accoutumés au frein;
Des chariots de guerre armés de faulx d'airain ;
D'ardents chevaux , qu'avaient allaités des tigresses ;
Et six cents éléphants , mouvantes forteresses ,
Qui , dans les légions déchaînant leurs pas lourds ,
Sur leurs dos monstrueux faisaient bondir des tours.
Ce n'était (pie chameaux , bultles , zèbres , molosses ,
Mammons , d'un monde éteint prodigieux colosses;
Rugissante mêlée , où se croisait encor
La roue aux dents d'acier des chars écaillt'^s d'or.
La nuit , le champ semblait une plaine enflammée ;
Et (piand se réveillait cette innombrable armée ,
Le pêcheur , apprêtant sa barque de roseaux ,
Croyait entendre au loin mugir les grandes eaux.
Tout jetait des éclairs autour du roi superbe ;
Ses cavales volaient et du pied broyaient I herbe ;
Il jiassait , dominant de son front étoile ,
Son char pyramidal d'éléphants attelé ;
Et sur ses pas couraient drapeaux, flammes, bannières.
Pareil aux astres d'or qui traînent des crinières.
Mais le ciel eut pitié de vingt peuples tremblants.
Dieu souffla sur cet astre aux crins étincelants ;
El soudain s'éteignit l'effrayante merveille ,
Comme une lampe aux mains d'une veuve qui veille.
Te crois-tu donc jdus grand , sycophante fatal , *■
Que ces grands rois , soleils du monde oriental ?
Peux-tu fondre à ton gré , comme l'aigle qui plane,
Sur Damas , Charcamis , Samarie , ou Calane ?
As-tu , comme le sable envahit le bazar ,
Détruit Sochoth-Benoth et Theglalh-Phalazar?
Tes chevaux et tes chars , bruyante multitude ,
Ont-ils du vieux Liban troublé la solitude?
Aon. Rien de tout cela. — Maître des potentats,
Ton bras a déplacé la borne des États;
La foule à ton aspect recule et se resserre ;
Tu tiens comme une proie un monde dans ta serre ;
^ oilà tout. Dans ta marche et dans tes grands combats.
Dieu te soutint d'en haut et le peuple d'en bas.
Tu n'es rien par toi-même. Instrument de colère ,
Tu n'es que le fléau qui bat le blé dans l'aire. —
Où sont les dieux d'Émalh? Où sont les dieux d'Ava?
Que peut Sépharvaïm louché par Jehovah ?
Ces idoles régnaient : tu passeras comme elles ,
Comme un grelot qui pend au long cou des chamelles.
Bientôt dans leur manteau les saints feront un pli.
Gad , Zabulon , Azer , Benjamin , Nepiitali ,
Se tiendront sur le mont Hébal pour te maudire.
Les femmes , les enfants , le suivront de leur rire.
Pour tes pas , pour tes yeux , qu'aveuglera l'enfer ,
Le ciel sera de bronze et la terre de fer.
Un lit de pourpre endort les superbes paupières;
Mais Dieu t'écrasera la léle entre deux pierres ,
Et nous verrons un jour les jjcuples enfin grands
Avec tes os blanchis lapider les tyrans.
Car on a vu . Cromwell , sur plus d'un trône impie ,
Pharaons de Memphis , sultans d'Ethiopie ,
Papes , ducs , empereurs , despotes empourprés ,
Se faire un jeu sanglant des peuples torturés.
Mais dans tous ces fléaux dont le Seigneur nous frappe,
Cromwell, un homme, un mage, un monarque, un sa-
Autant que toi hardi , cruel astucieux , [irape ,
C'est ce qu'on n'a pas vu sous le soleil des cieux !
— Sois maudit !
CUOMWEIL.
Avez-vous fini ?
CARR
Non. Pas encore.
Sois maudit au coucliant ! sois maudit à l'aurore ! Sois maudit dans ton char ! maudit dans ton coursier ! Dans tes armes de bois ! dans tes armes d'acier !
CnOMWELL.
Est-ce là tout?
CARR
Dans l'air que le zéphir t'apporte !
Dans le ciel de ton lit ! dans le seuil de ta porte ! Sois maudit!
Est-ce tout enfin ?
CARR
Non. Sois maudit !
Vous vous déchirerez les poumons ! — tout est dit? — Écoutez-moi : frappé d'une ancienne disgrâce , Vous êtes en prison. Frère , je vous fais grâce , Allez ! je romps vos fers.
CARR
Et de quel droit, tyran? — Commets-tu pas assez d'iniquités par an ? De tes forfaits encor veux-tu grossir la liste ! Pourquoi viens-tu frapper ma tour de ta baliste? M'arraclier aux cachots où mes jours sont plongés ! Mais pour rompre mes fers , dis , les as-lu forgés ? Tu m'accordes ma grâce ! — Ah ! despote implacable Comme ta rage , il faut que ta clémence accal)le ! Par le Long Parlement je fus mis en prison.
,1e l'avais mérité par une trahison.
J'avais du joug sacré repoussé les entraves ;
J'avais marqué deux parts dans le butin des braves.
Je suis puni : je vis dans le fond d'une tour
Où des barreaux croisés emprisonnent le jour,
L'araignée à mon lit suspend sa toile frêle
Où la chauve-souris embarrasse son aile ;
Du sépulcre la nuit j'entends sourdre le ver;
J'ai faim, j'ai soif; l'été , j'ai chaud; j'ai froid , l'hiver.
C'est bien fait. Je me courbe, et je donne l'exemple.
Mais toi,Noll, de quel droit viens-(u toucher au temple ?
En dois-tu seulement déranger un pilier ?
Ce (|iront lié les saints , le peux-tu délier ?
D'ailleurs , efface-t-on les traces de la foudre?
Les saints m'ont condamné, nul n'a droit de m'absoudre ;
Et dans ce peuple vil je marche avec fierté ,
Seul vestige vivant de leur autorité.
Pin foudroyé , j'étale au fond du précipice
De mon front abattu l'auguste cicatrice.
Tu veux briser mes fers de force! — Anglais , voyez
Quel effréné tyran vous foule sous ses pieds !
Va , je préfère encor, moi Carr, moi qui te brave ,
Le carcan du captif au collier de l'esclave.
Que dis-je? J'aime mieux mon sort que ton destin ;
Ma tour, que ton palais encombré de butin ;
Je ne donnerais pas ma peine pour ton crime ,
Pour ton sceptre usurpé ma chaîne légitime !
Car, tous deux criminels, Dieu, quand nous serons morts.
Comptera tes forfaits , pèsera mes remords. —
Rouvre-moi ma prison ! — Ou si tu me veux libre,
— Absolument, — remets l'État en équilibre , Rends-nous le Parlement. Ensuite , nous verrons. — Tu viendras avec moi : tous deux courbant nos fronts , Tous deux ceints d'une corde, et nous souillant la face, Nous irons à sa barre implorer notre grâce. Cromwell , en attendant ce jour tant souhaité , Rends-moi mes fers ; respecte au moins ma liberté.
Éclats de rire dans l'auditoire.
— Fais donc taire ta meute !— en mon cachot, peut-être, Je suis le seul Anglais dont tu ne sois pas maître ;
Oui , le seul libre ! — Là , je te maudis , Cromwell , Là , tous deux je nous offre en holocauste an ciel. Ma prison ! à l'enfreindre en vain tu me condamnes ; Ma prison ! El s'il faut citer des lois profanes Et des textes mondains à vos cœurs corrompus , J'y retourne , en vertu de Vhabeas corpus.
A votre aise ! — Il invoque un bill que rien n'abroge.
TRICK, dans la tribune des Tous.
Sa prison ! il se trompe, il veut dire sa loge.
Carr sort fièrement au milieu des huées dn neuple. SYNDERCOMB, bas à Garland.
Carr est le seul de nous (pii soit homme.
VOIX DANS LA FOULE
Hosannah !
Gloire aux saints! Gloire au Christ! Gloire au Dieu du Sina! — Longs jours au Protecteur!
Syndercomb , exaspéré pnr les imprécations de Carr et les acclamations ilii peuple, tire son poignard et s'élance vers l'estrade.
SYIVDERCOMB, agitant son poignard.
Mort au roi de Sodome !
LORD CARLISLE , aux hallebardlers.
Arrêtez l'assassin !
CROMWELL, écartant la garde du geste.
Faites place à cet homme.
A Syndercomb.
Que voulez-vous ?
SY7ÏDERC0MB.
Ta mort.
Allez en liberté , Allez en paix.
SY?îDERCOMB.
Je suis le ven(;eur suscité.
Si ton cortège impur ne me fermait la bouche... CROMWELL, faisant signe aux soldats de le laisser libre.
Parlez.
SYTiDERCOMB.
Ah! ce n'est point un discours qui te touche. Mais si Ton n'arrêtait mon bras...
Frappez.
SYSDERCOJIB , faisant un pas et levant sa dague.
Meurs donc ,
Tyran !
Le peuple se précipite sur lui et le désarme.
VOIX D.\rCS LA FOl'LE.
Oiioi ! par le meurtre il répond au pardon !
PérLsse l'assassin! Meure le parricide ! Le peuple indigné s'empare de Syndercomb qui , tout en se débattant , est entraîné hors de la «aile. CROMW ELL , à Thurloè.
Voyez ce qu'ils en font.
Thurloë sort.
VOIX Dl" PEUPLE.
Assommez le perfide !
Frères , je lui pardonne. Il ne sait ce (ju'il fait. VOIX Dl PEUPLE , au dehors.
A la Tamise! à l'eau !
Rentre Thurloë.
THl'RLOE, à CromweU.
Le peuple est satisfait. La Tamise a reçu le furieux apùlre.
CROMWELL. à part.
La clémence est, au fait, un moyen comme un autre. C'est toujours un de moins ! — Mais qu'A de tels trépas, Ce bon peuple pourtant ne s'accoutume pas !
I ne pause. — On n'entend que les cris de joie et de triomphe de la foule. CromweU, assis sur son tronc , semble savourer paisiblement les acclamations délirantes de la mullilude cl de l'armée.
OVERTO>, bas à Milton.
Une victime humaine immolée h l'idole!
Tout est à lui : l'armée et ce peuple frivole. Rien ne lui manque enKn! 11 a ce qu'il lui faut. Nos efforts n'ont servi qu'à le placer plus haut. On l'ose en vain braver ; on l'ose en vain combattre.
II peut, l'un après l'autre, à présent nous abattre ; 11 inspire l'amour, il inspire l'effroi;
11 doit être content!
CROMW El L, rêveur, à part.
Quand donc serai-je Roi ?
NOTES
Xlott 6XIV as tlotea.
Ces notes ont été , comme Tavant-propos, arrachées à l'auteur. 11 en est pourtant dans le nombre qui dépendent de la préface , qui en font partie intégrante , et qu'elle amenait naturellement avec elle : celles-là, l'auteur ne regrette point de les avoir écrites. Toutes les autres, qui ne se rattachent qu'au drame, sont de trop. Il est peu de vers de cette pièce qui ne puissent donner lieu à des extraits d'histoire , à des étalages de science locale. Avec quelque bonne volonté, l'auteur eût pu facilement élargir et dilater cet ouvrage jusqu'à trois tomes in-S". Mais à quoi bon faire , des quatre-vingts ou cent volumes (1) qu'il a dû lire et pressurer dans celui-ci, les caudataires de ce livre? Ce qu'il prétend donner ici , c'est œuvre de poëte , non labeur d'érudit. Aprè.s qu'on a exposé devant le spectateur la décoration du théâtre , pourquoi le traîner derrière la toile et lui en montrer les équipes et les poulies ? Le mérite poétique de l'œuvre gagne-t-il grand'chose à ces preuves testimoniales de l'histoire? (}\ù doutera cherchera. Dans les productions de l'imagination , il n'est pas de pièces justificatives. La poésie fait peine à voir, ainsi hermétiquement enterrée sous des notes : c'est le plomb du cercueil.
On ne trouvera donc probablement pas dans les notes ce qu'on y cherchera : elles sont numériquement fort incomplètes. L'auteur les a tirées au hasard d'un amas énorme de déblais et de matériaux ; il a pris non les plus importantes, mais les premières venues. Peu propre à ce travail , il l'a fort mal fait. N'importe , les voilà telles qu'elles sont. On verra , après les avoir lues, qu'il eût mieux valu brûler tous ces copeaux.
PRÉFACE
... Cependant les nations commencent à être trop serrées sur le globe ; elles se gênent et se froissent : de là les chocs d'empire , la guerre.
L'Jliade.