‹ uvres de Victor HugoChapitre 597 sur 599 · MORT EN 1S · texte numérisé non relu

MORT EN 1S

NOiN INSCRIT SUR L'ARC DE L'ÉTOILE.

son ritS RK$PECTI<F.VX.

La Porcia de Shakspearc parle quelque part do cette musique que tout homme a en soi. — Malheur, dit-elle, à qui ne l'entend pas! — Cette musique, la nature l'a aussi en elle. Si le livre qu'on va lire est quelque chose, il est l'écho, bien confus et bien atfaibli sans doute, mais fidèle , l'auteur le croit, de ce chant qui réponden nousau chant que nous entendons hors de nous.

Au reste , cet écho intime et secret étant , aux yeux de l'auteur, la poésie même, ce volume, avec quelques nuances nouvelles peut-être et les développements que le temps a amenés, ne fait que continuer ceux qui l'ont précédé. Ce qu'il contient, les autres le contenaient ; à cette différence près que dans les Orientales^ par exemple, la fleur serait plus épanouie, dans les Voix intérieures ., la goutte de rosée ou de pluie serait plus cachée. La poésie, en supposant que ce soit ici le lieu de prononcer un si grand mot, la poésie est comme Dieu : une et inépuisable.

Si l'homme a sa voix, si la nature a la sienne, les événements ont aussi la leur. L'auteur a toujours pensé que la mission du poëte était de fondre dans un même groupe de chants cette triple parole qui renferme un triple enseignement, car la première s'adresse plus particulièrement au cœur , la seconde à l'âme, la troisième à l'esprit. Très radios.

Et puis, dans l'époque où nous vivons, tout l'homme ne se retrouve-t-il pas là ? IN 'est-il pas entièrement compris sous ce triple aspect de notre vie : le foyer , le champ, la rue? Le foyer, qui est notre cœur même; le champ, où la nature nous parle ; la rue, où tempête , à travers les coups de fouet des partis, cet embarras de charrettes qu'on appelle les événements politiques.

Et , disons-le en passant , dans celle mêlée d'hommes, de doctrines et d'intérêts qui se ruent si violemment tous les jours sur chacune des œuvres qu'il est donné à ce' siècle de faire, le poëte a une fonction sérieuse. Sans parler même ici de son influence civilisatrice, c'est à lui qu'il appartient d'élever, lorsqu'ils le méritent, les événements politiques à la dignité d'événements historiques. Il faut, pour cela, qu'il jette sur ses contemporains ce tranquille regard que l'histoire jette sur le passé ; il faut que, sans se laisser tromper aux illusions d'oplique, aux mirages menteurs, aux voisinages momentanés, il mette dès àprésent touten perspective, diminuant ceci, grandissant cela. Il faut qu'il ne trempe dans aucune voie de fait. Il faut qu'il sache se maintenir, au-dessus du tumulte, inébranlable, austère et bienveillant; indulgent quelquefois, chose difficile; impartial toujours, chose plus difficile encore; qu'il ait dansle cœur cette sympathique intelligence des révolutions qui implique le dédain de l'émeute, ce grave respect du peuple qui s'allie au mépris de la foule; que son esprit ne concède rien aux petites colères ni aux petites vanités ; que son éloge comme son blâme prenne souvent à rebours , tantôt l'esprit de cour , tantôt l'esprit de faction. Il faut qu'il puisse saluer le drapeau tricolore sans insulter les fleurs de lys ; il faut qu'il puisse dans le même livre , presque à la même page , « flétrir l'homme qui a vendu une femme d et louer un noble jeune prince pour une bonne action bien faite, glorifier la haute idée sculptée sur l'arc de l'Étoile et consoler la triste pensée enfermée dans la tombe de Charles X. Il faut qu'il soit attentif à tout, sincère en tout, désintéressé sur tout, et que, nous l'avons déjà dit ailleurs, il ne dé-

PRÉFACE

pende fie rien, pas même de ses propres ressentiments, pas même de ses griefs personnels; sachant Hre, dans l'occasion, tout à la fois irrité comme homme, et calme comme pot'te. H faut enfin que , dans ces temps livrés à la lutte furieuse des opinions, au milieu des attractions violentes que sa raison devra subir sans dévier, il ait sans cesse présent à l'esprit ce but sévère : Être de tous les partis par leur côté généreux, n'être d'aucun par leur côté mauvais.

La puissance du poète est faite d'indépendance.

L'auteur, on le voit, ne se dissimule aucune des conditions rigoureuses de la mission qu'il s'est imposée, en attendant qu'un meilleur vienne. Le résultat de l'art ainsi compris, c'estl'adoucissement des esprits et des mœurs, c'est la civilisation même. Ce résultat, quoicpie l'auteur de ce livre soit bien peu de chose pour une fonction si haute, il continuera d'y tendre par toutes les voies ouvertes à sa pensée, par le théâtre connue par le livre, par le roman comme par le drame, par l'histoire comme par la poésie. 11 l;khe, il essaie, il eutreprrnd. Voila tout. Bien des sympathies, nobles et intelligentes, l'appuient. S'il réussit, c'est à elles et non à lui que sera dû le succès.

(^)uant à la dédicace placée en tète de ce volume, l'auteur, surtout après les lignes qui précèdent,

pense n'avoir pas besoin de dire combien est calme et religieux le sentiment qui l'a dictée. On le comprendra, en présence de ces deux monuments, le trophée de l'Étoile, le tombeau de son père, l'un national, l'autre domestique, tous deux sacrés, il ne pouvait y avoir j)lace dans son âme que pour une pensée grave, paisible et sereine. Il signale une omission, et, en attendant qu'elle soit réparée où elle doit l'être, il la répare ici autant qu'il est en lui. Il donne à son père cette pauvre feuille de papier, tout ce qu'il a, en regrettant de n'avoir pas de granit. Il agit comme tout autre agirait dans la même situation, (^est donc tout simplement un devoir qu'il accomplit, rien de plus, rien de moins, et qu'il accomplit comme s'accomplissent les devoirs, sans bruit, sans colère, sans ëtonnemenl, Personne ne s'étonnera non plus de le voir faire ce (pi'il fait. Après tout, la France peut bien, sans trop de souci, laisser tomber une feuille de son épaisse et glorieuse couronne; cette feuille, un fils doit la ramasser. Une nation est grande, une famille est petite; ce qui n'est rien pour l'une esl tout pour l'autre. La France a le droit d'oublier, la famille a le droit de se souvenir.

24 juin 1837. ParU.

LES VOIX INTÉRIEURES

Ce siècle est grand et fort ; un noble instinct le mène. Partout on voit marcher l'Idée en mission ; Et le bruit du travail , plein de parole humaine , Se mêle au bruit divin de la création.

Partout, dans les cités et dans les solitudes, L'homme est fidèle au lait dont nous le nourrissions ; Et dans l'informe bloc des sombres multitudes La pensée en rêvant sculpte des nations.

L'échafaud vieilli croule , et la Grève se lave. L'émeute se rendort. De meilleurs jours sont prêts. Le peuple a sa colère et le volcan sa lave Qui dévaste d'abord et qui féconde après.

Des poëtes puissants , têtes par Dieu touchées, Nous jettent les rayons de leurs fronts inspirés. L'art a de frais vallons où les âmes penchées Boivent la poésie à des ruisseaux sacrés.

Pierre à pierre, en songeant aux vieilles mœurs éteintes, Sous la société qui chancelle à tous vents , Le penseur reconstruit ces deux colonnes saintes. Le respect des vieillards et l'amour des enfants.

Le devoir, fils du droit, sous nos toits domestiques Habite comme un hôte auguste et sérieux , Les mendiants groupés dans l'ombre des portiques Ont moins de haine au cœur et moins de flamme aux yeux.

L'austère vérité n'a plus de portes closes. Tout verbe est déchiffré. Notre esprit éperdu, Chaque jour , en lisant dans le livre des choses , Découvre à l'univers un sens inattendu.

0 poëtes ! le fer et la vapeur ardente Effacent de la terre , à l'heure ofi vous rêvez ,

L'antique pesanteur , à tout objet pendante,

Qui sous les lourds essieux broyait les durs pavés.

L'homme se fait servir par l'aveugle matière. Il pense, il cherche, il crée ! A son souffle vivant Les germes dispersés dans la nature entière Tremblent comme frissonne une forêt au vent !

Oui, tout va, tout s'accroît. Les heures fugitives Laissent toutes leur trace. Un grand siècle a surgi. Et, contemplant de loin de lumineuses rives , L'homme voit son destin comme un fleuve élargi.

Mais parmi ces progrès dont notre âge se vante. Dans tout ce grand éclat d'un siècle éblouissant, Une chose , ô Jésus ! en secret m'épouvante , C'est l'écho de ta voix qui va s'affaiblissant.

Avril 1837.

JÔittut Cacrîjma^ Ejcnim.

Il est mort. Rien de plus. Nul groupe populaire, Urne d'où se répand l'amour et la colère , N'a jeté sur son nom pilié, gloire ou respect. Aucun signe n'a lui. Rien n'a changé l'aspect De ce siècle orageux, mer de récifs bordée , Où le fait, ce flot sombre , écume sur l'idée. Nul temple n'a gémi dans nos villes. Nul glas N'a passé sur nos fronts criant : Hélas! hélas !

LES VOIX INTÉRIEURES

I.a presse aux mille voix , cette louve hargneuse , A peine a retourné sa tête dédaigneuse ; Nous ne l'avons pas vue , irritée et grondant , Donner à celte pourpre un dernier coup de dent. Et chacun vers son but , la marée à la grève , La foule vers l'argent , le penseur vers son rêve. Tout a continué de marcher , de courir , El rien n'a dit au monde : Un roi vient de mourir !

.Sombres canons rangés devant les Invalides ,

r.omme des sphinx au pied des grandes pyramides ,

Dragons d'airain , hideux , verts , énormes , béants ,

Gardiens de ce palais, bail pour des géants.

Qui dresse et fait au loin reluire A la lumière

Un casque monslrueux sur .sa tète de pierre !

A ce bruit qui jadis vous eût fait rugir tous ,

— Le roi de France est mort ! — D'où vient qu'aucun de

Comme un lion captif qui secouerait .sa chaîne, [vous,

Aucun n'a tressailli sur sa base de chêne ,

Et n'a, se réveillant par un subit effort.

Dit à son noir voisin :— Le roi de France est mort ! —

D'oii vient qu'il s'est fermé sans vos salves funèbres,

Ce cercueil qu'on clouait là-bas dans les ténèbres ?

El que rien n'est sorti de vos mornes affûts ,

Pas même, ô canons sourds , ce murmure confus

Qu'au vague battement de ses ailes livides

Le vent des nuits arrache à des armures vides ?

C'est que, prostitués dans nos troubles civils ,

Vous êtes comme nous fiers, sonores et vils !

C'est que , rouilles, vieillis, rivés à voire place, •

Toujours agenouillés devant tout ce qui passe ,

Retirés des combats, et dans ce coin obscur

Par des soldats boiteux gardés sous un vieux mur,

Vains foudres de parades oubliés de l'armée.

Autour de tout vainqueur faisant de la fumée,

Réservés pour la pompe et la solennité ,

Vous avez pris racine en celte làchelé!

Soyez flétris ! canons que la guerre repousse,

Dont la voix sans terreur dans les fêtes s'émousse ,

Vous qui glorifiez de votre cri profond

Ceux qui viennent, toujours, jamais ceux qui s'en vont !

Vous qui, depuis trente ans, noirs courtisans de bronze ,

Avez, comme Henri Quatre adorant Louis Onze ,

Toujours tout applaudi , toujours tout salué.

Vous taisant seulement quand le peuple a hué!

Lâches, vous préférez ceux que le sort préfère^

Dans le moule brûlant le fondeur pour vous faire

Mil l'étain el le cuivre et l'oubli du vaincu ;

Car qui meurt exilé pour vous n'a pas vécu !

Car vos poumons de fer, où gronde une âpre haleine,

Sont muets pour Goritz comme pour Sainte Hélène!

Soyez flétris !

Mais non. C'est à nous, insensés.

Que le mépris revient. Vous nous obéissez.

Vous êtes prisonniers , et vous êtes esclaves.

La guerre qui vous fit de ses bouillantes laves

Vous fit pour la bataille , et nous vous avons pris

Pour vous éclabousser des fanges de Paris ,

Pour vous sceller au seuil d'un palais centenaire ,

Et pour vous mettre au ventre un éclair sans tonnerre !

C'est nous qu'il faut flétrir, nous qui, déshonorés,

Donnons notre âme abjecte à ces bronzes sacrés.

Nous passons dans l'opprobre ; hélas, ils y demeurent !

Mornes captifs ! le jour où des rois proscrits meuren .

Vous ne pouvez , jetant votre fumée à flots ,

Prolonger sur Paris vos éclatants sanglots ,

Et , pareils à des chiens liés à des murailles ,

D'un hurlement plaintif suivre leurs funérailles !

Muets, et vos longs cous baissés vers les pavés,

Vous restez là pensifs, et, tristes, vous rêvez

Aux hommes, froids esprits, cœurs bas, âmes douteuses ,

Oui font faire à l'airain tant de choses honteuses!

Vous vous laisez. — Mais moi, moi, dont parfois le chant

Se refuse à l'aurore et jamais au couchant ,

Moi que jadis à Reims Charle admit comme un hôte,

Moi qui plaignis ses maux, moi qui blâmai sa faute,

.Je ne me tairai pas. Je descendrai , courbé.

Jusqu'au caveau profond où dort ce roi tombé ;

Je suspendrai ma lampe à cette voûle noire;

Et sans cesse , à côté de sa triste mémoire ,

Mon esprit , dans ces temps d'oubli contagieux.

Fera veiller dans l'ombre un vers religieux!

Et que m'importe à moi qui , déployant mon aile ,

Touche parfois d'en bas à la lyre éternelle ,

A moi qui n'ai d'amour que pour l'onde et les champs ,

Et pour tout ce qui souffre , excepté les méchants,

A moi qui prends souci , quand la nef s'aventure,

De tous les matelots risqués dans la mâture,

El dont la pitié grave hésite quelquefois

De la sueur du peuple à la sueur des rois ,

Que m'importe après lout que depuis six années

Ce roi fût retranché des tètes couronnées ,

Froide ruine au bord de nos flots écumants ,

Vain fantôme penché sur les événements !

Qu'il ne changeât de rien ni le poids ni le nombre ,

Que, rasé dès longtemps, son front plongeât dans l'omb

Et que déjà , vieillard sans trône et sans pavois ,

11 eût subi l'exil , première mort des rois !

Je le dirai , sans peur que la haine renaisse.

Son avènement pur eut pour sœur ma jeunesse ;

Sainl-Remy nous reçut sous son mur triomphant

Tous deux le même jour, lui vieux, moi presque enfant j

Et moi je ne veux pas , harpe qu'il a connue ,

Qu'on mette mon roi mort dans une bière nue !

Tandis qu'au loin la foule emplit l'air de ses cris ,

L'augusle Piété , servante des proscrits ,

Oui les ensevelit dans sa plus blanche toile,

LES VOIX INTERIEURES

N'aura pas , dans la niiil que son regard étoile ,

Demandé vainement à ma pensée en deuil

Un lambeau de velours pour couvrir ce cercueil !

Oh ! que Versaille était superbe Dans ces jours purs de tout affront Où les prospérités en gerbe S'épanouissaient sur son front !

Là , tout faste était sans mesure ; Là , tout arbre avait sa parure; Là , tout homme avait sa dorure ; Tout du maître suivait la loi.

Comme au même but vont cent routes , Là les grandeurs abondaient toutes ; L'Olympe ne pendait aux voûtes Que pour compléter le grand roi !

Vers le temps où naissaient nos pères Versailles rayonnait encor.

Les lions ont de grands repaires ; Les princes ont des palais d'or.

Chaque fois que , foule asservie , Le peuple au cœur rongé d'envie Contemplait du fond de sa vie Ce fier château si radieux , Rentrant dans sa nuit plus livide , Il emportait dans son œil vide Un éblouissement splendide De rois , de femmes et de dieux !

Alors riaient dans l'espérance Trois enfants sous ces nobles toits , Les deux Louis , aînés de France , Le beau Charles , comte d'Artois.

Tous trois nés sous les dais de soie , Frêles enfants , mais pleins de joie Comme ceux qu'un chaud soleil noie De rayons purs sous le ciel bleu.

Oh ! d'un beau sort quelle semence !

Près d'eux le roi d'où tout commence , Au-dessous d'eux le peuple immense , Au-dessus la bonté de Dieu !

Oui leur eût dit alors l'austère destinée ?

Qui leur eût dit qu'un jour cette France inclinée

Sous leurs fronts de fleurons chargés , Ne se souviendrait d'eux ni de leur morne histoire , Pas plus que l'océan sans fond et sans mémoire

Ne se souvient des naufragés !

Que , chaînes , lys , dauphins , un jour les Tuileries Verraient l'illustre amas des vieilles armoiries

S'écrouler de leur plafond nu , Et qu'en ces temps lointains que le mystère couvre ,

Un Corse , encore à naître , au noir fronton du Louvre Sculpterait un aigle inconnu!

Que leur royal Saint-Cloud se meublait pour un autre ; Et qu'en ces fiers jardins du rigide Lenôtre ,

Amour de leurs yeux éblouis , Beaux parcs où dans les jeux croissait leur Jeune force , Les chevaux de Crimée un jour mordraient l'écorce

Des vieux arbres du grand Louis !

Dans ces temps radieux , dans cette aube enchantée , Dieu ! comme avec terreur leur mère épouvantée Les eût contre son cœur pressés , pâle et sans voix , Si quelque vision , troublant ces jours de fêtes, Eût jeté tout à coup sur ces fragiles têtes Ce cri terrible : — Enfants ! vous serez rois tous trois !

Et la voix prophétique aurait pu dire encore : — « Enfants , que votre aurore est une triste aurore ! n Que les sceptres pour vous sont d'odieux présents ! B D'où vient donc que le Dieu qui punit Babylone » Vous fait à pareille heure éclore au pied du trône? 0 Et qu'avez-vous donc fait , ô pauvres innocents !

» Beaux enfants qu'on berce et qu'on flatte ,

» Tout surpris , vous si purs , si doux ,

» Quç des vieux en robe écarlate

» Viennent vous parler à genoux !

» Quand les sévères Malesherbes

» Ont relevé leurs fronts superbes ,

» Vous courez jouer dans les herbes ,

» Sans savoir que tout doit finir ,

» Et que votre race qui sombre

« Porte à ses deux bouts couverts d'ombre

» Ravaillac dans le passé sombre ,

» Robespierre dans l'avenir !

» Dans ce Louvre où de vieux murs gardent

» Les portraits des rois hasardeux ,

» Allez voir comme vous regardent

» Charles premier et Jacques deux !

« Sur vous un nuage s'étale.

» Sol étranger , terre natale ,

» L'émeute , la guerre fatale

» Dévoreront vos jours maudits.

» De vous trois , enfants sur qui pèse

>i L'antique masure française ,

n Le premier sera Louis seize ,

» Le dernier sera Charles dix !

» Que l'aîné , peu crédule à la vie , à la gloire , » Au peuple ivre 'd'amour , sache d'une nuit noire » D'avance emplir son cœur de courage pourvu j » Qu'il rêve un ciel de pluie , un tombereau qui roule , » Et là-bas , tout au fond , au-dessus de la foule , » Quelque étrange échafaud dans la brume entrevu !

LES VOTX INTÉRTEURES.

" Frères par la naissance et par le malheur frères , « Les deux autres fuiront , ballus des vents contraires. » Le règne de Louis , roi de quel<iucs bannis , » Commence dans l'exil , celui de Charle y tombe. » L'un n'aura pas desacre et l'autre pas de tombe. " A l'un Reims doit manquer , à l'autre Saint-Denis ! »

Quel rêve horrible ! — C'est l'histoire. De nos pères couchés dans les tombeaux profonds Ce qu'aucun n'aurait voulu croire, Nous Pavons vu , nous qui vivons .'

Tous ces maux , et d'autres encore, Sont lombes sur ces frt)nts de la main du Seigneur. Maintenaiil croyez à l'aurore!

Maintenant croyez au bonheur !

Croyez au ciel pur et sans rides !

Saluez l'avenir qui vous flatte si bien ! L'avenir , fantôme aux mains vides Qui promet tout et qui n'a rien !

0 rois ! ô familles tronquées !

Brusques écroulements des vieilles majestés ! 0 calamités embus(|uées Au tournant des prospérités !

Tout colosse a des pieds de sable.

Votre abîme est , Seigneur, un abîme infini. Louis (juinze fut le coupable, Louis seize fut le puni !

La peine se trompe et dévie; Celui qui fit le mal, c'est la loi du Très-Haut, A le trône et la longue vie , El l'innocent a l'échafaud.

Les fautes que l'aïeul peut faire Te poursuivront , ô fils ! en vain tu l'en défends. Quand il a neigé sous le père L'avalanche est pour les enfants !

Révolutions ! mer profonde !

Que de choses, hélas ! pleines d'enseignement , Dans les ténèbres de votre onde On volt flotter confusément !

Charles dix ! — Oh ! le Dieu qui relire et qui donne Forgea pour cette tète une lourde couronne ! L'empire était penchant, et les temps étaient durs. Une ombre «piand il vint couvrait encor nos murs , L'ombre de l'empereur, figure colossale.

Peuple . armée, et la France , et l'iùirope vassale , Par cette vaste main depuis quinze ans pétris , Demandaient un grand règne , et pour remplir Paris Ainsi qu'après César Auguste remplit Rome , Après Napoléon il fallait plus qu'un homme.

Charles ne fut qu'un homme. A ce faîte il eut peur.

Le gouffre attire. Pris d'un vertige trompeur

Dans l'abîme . fermant les yeux à la lumière ,

Il se précipita la tète la première.

Silence à son tombeau ! car tout vient de finir.

A peine il aura teint d'un vague souvenir

Le peuple à l'eau pareil qui passe , clair ou sombre ,

Près de tout sans en prendre autre cliose que l'ombre !

Je n'aurai pas pour lui de reproches amers.

Je ne suis pas l'oiseau qui crie au bord des raert

Et qui, voyant tomber la foudre des nuées ,

Jette aux marins perdus ses sinistres huées.

Des passions de tous isolé bien souvent ,

Je n'ai jamais cherché les baisers que nous vend

Et l'hymne dont nous berce avec sa voix flatteuse

La popularité , celte grande menteuse.

Aussi n'atlendez pas que j'achète aujourd'hui

Des louanges pour moi par des affronts pour lui.

Qu'un autre , aux rois déchus donnant un nom sévère ,

Fasse un vil pilori de- leur fatal calvaire ;

Moi je n'affligerai pas plus , ô Charles dix ,

Ton cercueil maintenant que ton exil jadis !

Repose , fils de France, en ta tombe exilée !

Dormez, sire! — Il convient <|ue celle ombre voilée,

Que ce vieux pasteur mort sans peuple et sans troupeaux,

Roi presque séculaire , ait au moins le repos.

Qu'il ail au moins la paix où la mort nous convie.

Puisqu'il eut le travail d'une si dure vie !

Peuple ! soyons cléments! soyons forts! oublions!

Jamais l'odeur des morts n'attire les lions.

La haine d'un grand peuple est une haine grande

Qui veut que le pardon au sépulcre descende

Et n'a pour ennemis que ceux qui sont debout.

Hélas ! quel poids encor pourrions-nous après tout

Jeter sur ce vieillard cassé par la misère

Qui dort sous le fardeau delà terre étrangère!

Roi , puissant, vous l'avez brisé ; c'est un grand pas. Il faut l'épargner mort. Et moi, je ne crois pas Qu'il soit digne du peuple en qui Dieu se reflète De joindre au bras qui tue une main qui souffleté.

Nous, pasteurs des esprits , qui, du bord du chemin. Regardons tous les pas que fait le genre humain, Poètes, par nos chants, penseurs, par nos idées, Hâtons vers la raison les âmes attardées !

LES VOIX INTERIEURES

Hâtons l'ère où viendront s'unir d'un nœud loyal

Le travail populaire et le labeur royal j

Où colère et puissance auront fait leur divorce j

Où tous ceux qui sont forts auront peur de leur force,

Et d'un saint tremblement frémiront à la fois,

Rois, devant leurs devoirs, peuples, devant leurs droits !

Aidons tous ces grands faits que le Seigneur envoie

Pour ouvrir une route ou pour clore une voie ,

Les révolutions dont la surface bout ,

Les changements soudains qui font vaciller tout,

A dégager du fond des nuages de l'âme,

A poser au-dessus des lois comme une flamme

Ce sentiment profond en nous tous replié

Que l'homme appelle doute et la femme pitié !

Expliquons au profit de la sainte clémence

Ces hauts événements où l'état recommence,

Et qui font, quand l'œil va des vaincus aux vainqueurs.

Trembler la certitude humaine au fond des cœurs !

Faisons venir bientôt l'heure où l'on pourra dire

Que sur le froid sépulcre on ne doit rien écrire

Hors des mots de pardon , d'espérance et de paix ;

Et que, l'empereur mort comme les vieux Capets,

On a tort d'exiler, lorsque rien ne bouillonne,

Eux de leur Saint-Denis et lui de sa Colonne.

A quoi sert, Dieu clément, cette vaine action !

Et comment se fait-il que la Proscription

Ne brise pas ses dents au marbre de la tombe?

N'est-ce donc pas assez que, cygne, aigle ou colombe ,

Dès qu'un vent de malheur lui jette un nid de rois,

Sortant de ce bois noir qu'on appelle les lois.

Cette hyène, acharnée aux grandes races mortes,

Vienne, là, sous nos murs, les ronger à nos portes !

Un jour, — mais nous serons couchés sous le gazon

Quand cette aube de Dieu blanchira l'horizon ! —

Un jour on comprendra, même en changeant de règne.

Qu'aucune loi ne peut, sans que l'équité saigne,

Faire expier à tous ce qu'a commis un seul.

Et faire boire au fils ce qu'a versé l'aïeul.

On fera ce que nul aujourd'hui ne peut faire.

Quand un aiglon royal tombera de sa sphère,

On ne l'abattra pas sur l'aigle foudroyé.

Et, tout en gardant bien le droit qu'il a payé

De mettre le pouvoir sur un front comme un signe,

Et de donner le trône et le Louvre au plus digne.

Un grand peuple pourra, sans être épouvanté,

Voir un enfant de plus jouer dans la cité.

Car tous les cœurs diront : C'est une juste aumône

De laisser la patrie à qui n'a plus le trône !

Alors, jetant enfin l'ancre dans un port sûr,

Ayant les biens germes sur nos maux, et l'azur

Du ciel nouveau dont Dieu nous donne la tempête ,

Proscription ! nos fils broieront du pied ta tête !

Démon qui tiens du tigre et qui tiens du serpent !

Dans les prospérités invisible et rampant,

Qui, lâche et patient, épiant en silence

Ce que dans son palais le roi dit , rêve, ou pense, I

Horrible , en attendant l'heure d'être lâché. Vis, monstre ténébreux, sous le trône caché !

0 poésie ! au ciel Ion vol se réfugie

Quand les partis hurlants luttent à pleine orgie ,

Quand la nécessité sous son code étouffant

Brise le fort , le faible , hélas ! l'innocent même.

Et , sourde et sans pitié , promène l'anathême

Du front blanc du vieillard au front pur de l'enfant !

Tu fuis alors à lire-d'aile Vers le ciel éternel et pur, Vers la lumière à tous fidèle , Vers l'innocence , vers l'azur !

Afin que ta pureté fière N'ait pas la fange et la poussière Des vils chemins par nous frayés, Et que , nuages et tempêtes , Tout ce qui passe sur nos têtes Ne puisse passer qu'à tes pieds !

Tu sais qu'étoile sans orbite.

L'homme erre au gré de tous les vents; Tu sais que l'injustice habite Dans la demeure des vivants j Et que nos cœurs sont des arènes Où les passions souveraines.

Groupe horrible en vain combattu.

Lionnes, louves affamées , Tigresses de taches semées, Dévorent la chaste vertu !

Tout ce qui souffre est plein de haine ; Tout ce qui vit traîne un remords ; Les morts seuls ont rompu leur chaîne ; Tout est méchant, hormis les morts.

Aussi , voyant partout la vie Palpiter de rage et d'envie , Et que parmi nous rien n'est beau , Si parfois, oiseau solitaire , Tu redescends sur cette terre , Tu te poses sur un tombeau !

Novembre 1836.

Quelle est la fin de tout ? la vie , ou bien la tombe ? Est-ce l'onde où l'on flotte? Est-ce l'ombre où l'on tombe? De tant de pas croisés quel est le but lointain ? Le berceau contient-il l'homme ou bien le destin?

LES VOIX INTÉRIEURES

Sommes-nous ici-bas, dans nos maux, dans nos joies , Des rois prédestinés ou de fatales proies ? 0 Seigneur, dites-nous , dites-nous , ô Dieu fort , Si vous n'avez créé l'homme que pour le sort? Si déjà le calvaire est caché dans la crèche? Et si les nids soyeux , dorés par l'aube fraîche , Où la i)lume naissante éclot parmi dos fleurs , Sont faits pour les oiseaux ou pour les oiseleurs ?

21 C*arr l3t ®nompl)«.

Toi dont la courbe au loin par le couchant dorée , S'emplit d'azur céleste, arche démesurée; Toi qui lèves si haut ton front large et serein, Fait pour changer sous lui la cami»agne en abime , Et pour servir de base à quelque aigle sublime Qui viendra s'y poser et qui sera d'airain !

0 vaste entassement ciselé par l'histoire !

Monceau de pierre assis sur un monceau de gloire .'

Édifice inoui !

Toi que riiomme par qui notre siècle commence , De loin , dans les rayons de l'avenir immense ,

Voyait , tout ébloui !

Non , tu n'es pas fini quoique lu sois superbe !

^on! puisque aucun passant, dans l'ombre assis sur l'her-

Ne fixe un œil rêveur à ton mur triomphant , [be ,

Taudis que triviale , errante et vagabonde ,

Entre tes quatre pieds toute la ville abonde

Comme une fourmilière aux pieds d'un éléphant !

A ta beauté royale il manque quelque chose. Les siècles vont venir pour ton apothéose

Oui te l'apporteront.

Il manque sur ta tête un sombre amas d'années Qui pendent pêle-mêle et toutes ruinées

Aux brèches de ton front !

Il te manque la ride et l'antiquité fière , Le passé , pyramide où tout siècle a sa pierre , Les chapiteaux brisés , l'herbe sur les vieux fûts ; Il manque sous ta voûte où notre orgueil s'élance Ce bruit mystérieux qui se mêle au silence. Le sourd chuchotement des souvenirs confus !

La vieillesse couronne et la ruine achève. Il faut à l'édifice un passé dont on rêve,

Deuil, triomphe ou remords. Nous voulons, en foulant son enceinte pavée , Sentir dans la poussière à nos pieds soulevée

De la cendre des morts!

Il faut que le fronton s'effeuille comme un arbre. Il faut que le lichen , celte rouille du marbre , De sa lèi)re dorée au loin couvre le mur ; Et que la vétusté, par qui tout art s'efface, Prenne chaiiue sculpture et la ronge à la face. Comme un avide oiseau qui dévore un fruit mûr.

Il faut qu'un vieux dallage ondule sous les portes, Que le lierre vivant grimpe aux acanthes mortes,

Que l'eau dorme aux fossés, Que la cariatide , en sa lente révolte , Se refuse, enfin lasse , à porter l'archivolte ,

Et dise : C'est assez !

Ce n'est pas, ce n'est pas entre des pierres neures Que la bise et la nuit pleurent comme des veuves. Hélas ! d'un beau palais le débris est plus beau. Pour que la lune émousse à travers la nuit sombre L'ombre par le rayon et le rayon par l'ombre , Il lui faut la ruine à défaut du tombeau !

Voulez-vous qu'une tour, voulez-vous qu'une église Soient de ces monuments dont l'àme idéalise

La forme et la hauleur, Attendez que de mousse elles soient revêtues , Et laissez travailler à toutes les slatues

Le temps, ce grand sculpteur !

Il faut que le vieillard , chargé de jours sans nombre, Menant son jeune fils sous l'arche pleine d'ombre , Nomme JNapoléon comme on nomme Cyrus , Et dise en la montrant de ses mains décharnées : « Vois cette porte énorme ! elle a trois mille années, n C'est par là qu'ont passé des hommes disparus ! »

Oh ! Paris est la cité mère !

Paris est le lieu solennel Où le tourbillon éphémère Tourne sur un centre éternel!

Paris ! feu sombre ou pure étoile !

Morne Isis couverte d'un voile !

Araignée à l immense toile Où se prennent les nations !

Fontaine d urnes obsédée !

Mamelle sans cesse inondée Où pour se nourrir de l'Idée Viennent les générations !

LES VOIX INTERIEURES

Quand Paris se met à l'ouvrage Dans sa forge aux mille clameurs , A tout peuple heureux , brave ou sage , Il prend ses lois, ses dieux , ses mœurs. Dans sa fournaise , pèle-mèle , Il fond, transforme et renouvelle Cette science universelle Qu'il emprunte à tous les humains ; Puis il rejette aux peuples blêmes Leurs sceptres et leurs diadèmes , Leurs préjugés et leurs systèmes , Tout tordus par ses fortes mains !

Paris qui garde, sans y croire , Les faisceaux elles encensoirs , Tous les matins dresse une gloire , Éteint un soleil tous les soirs ; Avec ridée, avec le glaive , Avec la chose, avec le rêve , Il refait, recloue et relève L'échelle de la terre aux cieux ; Frère des Memphis et des Romes , Il bâtit au siècle où nous sommes , Une Babel pour tous les hommes , Un Panthéon pour tous les dieux !

Ville qu'un orage enveloppe !

C'est elle, hélas ! qui , nuit et jour, Réveille le géant Europe Avec sa cloche et son tambour !

Sans cesse, qu'il veille ou qu'il dorme, Il entend la cité difforme Bourdonner sur sa tête énorme Comme un essaim dans la forêt.

Toujours Paris s'écrie et gronde.

Nul ne sait, question profonde!

Ce que perdrait le bruit du monde Le jour où Paris se tairait !

Il se taira pourtant! — après bien des aurores! Bien des mois , bien des ans , bien des siècles couchés, Quand cette rive où l'eau se brise aux ponts sonores Sera rendue aux joncs murmurants et penchés ;

Quand la Seine fuira de pierres obstruée , Usant quelque vieux dôme écroulé dans ses eaux , Attentive au doux vent qui porte à la nuée Le frisson du feuillage et le chant des oiseaux ;

Lorsqu'elle coulera, la nuit , blanche dans l'ombre , Heureuse , en endormant son flot longtemps troublé , De pouvoir écouter enfin ces voix sans nombre Qui passent vaguement sous le ciel étoile ;

Quand de cette cité , folle et rude ouvrière , Qui , hâtant les deslins à ses murs réservés,

Sous son propre marteau s'en allant en poussière , Met son bronze en monnaie et son marbre en pavés ;

Quand des toits , des clochers , des ruches tortueuses , Des porches , des frontons , des dômes pleins d'orgueil Qui faisaient cette ville, aux voix tumultueuses , Touffue , inextricable et fourmillante à l'œil ,

Il ne restera plus dans l'immense campagne , Pour toute pyramide et pour.tout panthéon , Que deux tours de granit faites par Charlemagne , Et qu'un pilier d'airain fait par Napoléon ;

Toi , tu compléteras le triangle sublime ! L'airain sera la gloire et le granit la foi j Toi , tu seras la porte ouverte sur la cime Qui dit : Il faut monter pour venir juscju'à moi !

Tu salùras là-bas celte église si vieille , Celte colonne allière au nom toujours accru , Debout peut-être encore , ou tombée , et pareille Au clairon monstrueux d'un Titan disparu.

Et sur ces deux débris que les destins rassemblent , Pour loi l'aube fera resplendir à la fois Deux signes triomphants qui de loin se ressemblent. De près l'un est un glaive et l'autre est une croix !

Sur vous trois poseront mille ans de notre France. La colonne est le chant d'un règne à peine ouvert j C'est toi qui tiniras l'hymne qu'elle commence. Elle dit : Austerlitz ! tu diras : Champaubert !

Arche ! alors tu seras éternelle et complète , Quand tout ce que la Seine en son onde reflète

Aura fui pour jamais , Quand de celte cité qui fut égale à Rome Il ne restera plus qu'un ange , un aigle , un homme ,

Debout sur trois sommets !

C'est alors que' le roi , le sage , le poêle ,

Tous ceux dont le passé presse l'âme inquiète ,

T'admireront vivante auprès de Paris mortj

Et pour mieux voir ta face où flotte un sombre rêve ,

Lèveront à demi ton lierre ainsi qu'on lève

Un voile sur le front d'une aïeule qui dort !

Sur ton mur qui pour eux n'aura rien de vulgaire , Ils chercheront nos mœurs , nos héros , notre guerre ,

Tous pensifs à tes pieds ; Ils croiront voir, le long de ta frise animée , Revivre le grand peuple avec la grande armée !

— « Oh ! diront-ils , voyez !

» Là , c'est le régiment , ce serpent des batailles , » Traînant sur mille pieds ses luisantes écailles ,

LES VOIX IINTÉRÏEURES.

» Qui tantôt , furieux , se roule au pied des tours , » Tantôt , d'un mouvement formidable et tranquille » Troue un rempart de pierre et traverse une ville » Avec son front sonore où battent vingt tambours !

« Là-baut, c'est l'empereur avec ses capitaines , » Qui songe s'il ira vers ces terres lointaines

» Où se tourne son char, » Et s'il doit préférer pour vaincre ou se défendre « La courbe d'Annibal ou J'angle d'Alexandre

« Au carré de César.

" Là , c'est l'artillerie aux cent gueules de fonte ,

« D'où la fumée à flots monte , tombe et remonte ,

» Qui broie une cité, détruit les garnisons,

» Ruine par la brèche incessamment accrue

» Tours, dômes, ponts, clochers, et, comme une charrue,

» Creuse une horrible rue à travers les maisons ! »

Et tous les souvenirs qu'à Ion front lacidu-no Chaque siècle en i)assant versera de son urne

Leur revicndroni au conur.

Ils feront de ton mur jaillir ta vieille histoire , Et diront , en posant un panache de gloire Sur ton cimier vainqueur :

— i< Oh! que toul était grand dans cette époque antique!

>' Si les ans n'avaient pas dévasiéce porlique,

» INous en retrouverions encor bien des lambeaux !

» Mais le temps , grand semeur de la ronce el du lierre,

« Touche les monuments d'une main familière ,

» Et déchire le livre aux endroits les plus beaux ! "

Non , le temps n'ôte rien aux choses.

Plus d'un portique à tort vanté

Dans ses lentes métamorphoses

Arrive entin à la beauté.

Sur les monuments qu'on révère

Le temps jette un charme sévère

De leur façade à leur chevet.

Jamais , (pioiqu'il brise et qu'il rouille ,

La robe dont il les dépouille

Ne vaut celle qu'il leur revêt.

C'est le temps qui creuse une ride Dans un claveau trop indigent ; Oui sur l'angle d'un marbre aride Passe son pouce intelligent ; C'est lui qui , pour corriger l'œuvre , Mêle une vivante couleuvre Aux nœuds d une hydre de granit.

Je crois voir rire un toit gothique Quand le temps dans sa frise anti([ue Ole une pierre et met un nid !

Aussi, quand vous venez, c'est lui qui vous accueille; Lui qui verse l'odeur du vague chèvrefeuille Sur ce pavé souillé peut-être d'ossements ; Lui (jui remplit d'oiseaux les sculptures farouches ; Met la vie en leurs flancs et de leurs mornes bouches Fait sortir mille cris charmants !

Si quelque Vénus toute nue Gémit . pauvre marbre désert , C'est lui , dans la verte avenue, Oui la caresse et qui la sert.

A l'abri d'un porche héraldique Sous un beau feuillage pudique Il la cache jusqu'au nombril ; Et sous son pied blanc et superbe Étend les mille fleurs de l'herbe , Cette mosaïque d'avril !

La mémoire des morts demeure Dans les monuments ruinés.

Là , douce et clémente , à toute heure , Elle parle aux fronts inclinés.

Elle est là , dans l'àme affaissée Filtrant de pensée en pensée , Comme une nymphe au front dormant Qui , seule sous l'obscure voûte D'où son eau suinte goutte à goutte , Penche son vase tristement!

Mais , hélas ! hélas ! dit l'histoire , Bien souvent le passé couvre plus d'un secret Dont sur un mur vieilli la tache reparait !

Toute ancienne muraille est noire.

Souvent , par le désert et par l'ombre absorbé. L'édifice déchu ressemble au roi tombé.

Plus de gloire où n'est plus la foule. Rome est humiliée et Venise est en deuil. La ruine de tout commence par l'orgueil ; C'est le premier fronton qui croule !

Athène est triste , et cache au front du Parthénon Les traces de l'Anglais et celles du canon ,

Et, pleurant ses tours mutilées, Rêve à l'artiste grec qui versa de sa main Quelque (^hose de beau comme un sourire humain

Sur le profil des propylées !

Thèbe a des temples morts où rampe en serpentant La vipère au front plat , au regard éclatant ,

Autour de la colonne torse ; Et , seul , quelque grand aigle habite en souverain Les piliers de Rhamsès d'où les lames d'airain

S'en vont comme une vieille écorce !

LES VOIX INTERIEURES

Dans les débris de Giir , pleins dn cri des hiboux , Le tigre en marchant ploie et casse les bambous,

D'où s'envole le vautour chauve , Et la lionne au pied d'un mur mystérieux Met le groupe inquiet des lionceaux sans yeux

Qui fouillent sous son ventre fauve.

La morne Palenquè gît dans les marais verts. A peine entre ses blocs d'herbe haute couverts

Entend-on le lézard qui bouge.

Ses murs sont obstrués d'arbres au fruit vermeil Où volent , tout moirés par l'ombre et le soleil ,

De beaux oiseaux de cuivre rouge!

Muette en sa douleur, Jumièges gravement Étouffe un triste écho sous son portail normand ,

Et laisse chanter sur ses tombes Tous ces nids dans ses tours abrités et couvés D'où le souffle du soir fait sur les noirs pavés

Neiger des plumes de colombes !

Comme une mère sombre , et qui , dans sa fierté , Cache sous son manteau son enfant souffleté ,

L'Egypte au bord du Nil assise Dans sa robe de sable enfonce enveloppés Ses colosses camards à la face frappés

Par le pied brutal de Cambyse.

C'est que toujours les ans contiennent quelque affront. Toute ruine , hélas , pleure et penche le front !

Mais toi ! rien n'atteindra ta majesté pudique , Porte sainte! jamais ton marbre véridique

Ne sera profané.

Ton cintre virginal sera pur sous la nue! Et les peuples à naître accourront tête nue

Vers ton front couronné !

Toujours le pâtre , au loin accroupi dans les seigles , Verra sur ton sommet planer un cercle d'aigles. Les chênes à tes blocs noûront leur large tronc. La gloire sur ta cime allumera son phare. Ce n'est qu'en te chantant une haute fanfare Que sous ton arc altier les siècles passeront !

Jamais rien qui ressemble à quelque ancienne honte N'osera sur ton mur où le flot des ans monte

Répandre sa noirceur.

Tu pourras , dans ces champs où vous resterez seules, Contempler fièrement les deux tours tes aïeules ,

La colonne ta sœur !

C'est qu'on n'a pas caché de crimes dans ta base , Ni dans tes fondements de sang qui s'exlravase ! C'est qu'on ne te fit point d'un ciment hasardeux !

C'est qu'aucun noir forfait semé dans ta racine Pour jeter quelque jour son ombre à ta ruine , Ne mêle à tes lauriers son feuillage hideux!

Tandis que ces cités , dans leur cendre enfouies , Furent pleines jadis d'actions inouïes ,

Ivres de sang versé , Si bien que le Seigneur a dit h la nature : Refais-toi des palais dans cette architecture

Dont l'homme a mal usé !

Aussi tout est fini. Le chacal les visite ; Les murs vont décroissant sous l'herbe parasite; L'étang s'installe et dort sous le dôme brisé ; Sur les Nérons sculptés marche la bête fauve ; L'antre se creuse où fut l'incestueuse alcôve. Le tigre peut venir où le crime a passé !

Oh ! dans ces jours lointains où l'on n'ose descendre ,

Quand trois raille ans auront passé sur notre cendre

A nous qui maintenant vivons , pensons , allons ,

Quand nos fosses auront fait place à des sillons ,

Si , vers le soir , un homme assis sur la colline

S'oublie à contempler cette Seine orpheline ,

0 Dieu ! de quel aspect triste et silencieux

Les lieux où fut Paris étonneront ses yeux !

Si c'est l'heure où déjà des vapeurs sont tombées

Sur le couchant rougi de l'or des scarabées ,

Si la touffe de l'arbre est noire sur le ciel ,

Dans ce demi-jour pâle où plus rien n'est réel ,

Ombre où la fleur s'endort , où s'éveille l'étoile ,

De quel œil il verra , comme à travers un voile ,

Comme un songe aux contours grandissants et noyés ,

La plaine immense et brune apparaître à ses pieds ,

S'élargir lentement dans le vague nocturne ,

Et comme une eau qui s'enfle et monte au bord de l'urne ,

Absorbant par degrés forêt , coteau , gazon !

Quand la nuit sera noire , emplir tout l'horizon !

Oh ! dans cette heure sombre où l'on croit voir les choses

Fuir , sous une autre forme étrangement écloses ,

Quelle extase de voir dormir , quand rien ne luit ,

Ces champs dont chaque pierre a contenu du bruit !

Comme il tendra l'oreille aux rumeurs indécises !

Comme il ira rêvant des figures assises

Dans le buisson penché , dans l'arbre au bord des eaux,

Dans le vieux pan de mur que lèchent les roseaux !

Qu'il cherchera de vie en ce tombeau suprême !

Et comme il se fera , s'éblouissant lui-même ,

A travers la nuit trouble et les rameaux touffus ,

Des visions de chars et de passants confus !

Mais non , tout sera mort. — Plus rien dans cette plaine

Qu'un peuple évanoui dont elle est encor pleine ;

Que l'œil éteint de l'homme et l'œil vivant de Dieu ;

Un arc , une colonne , et , là-bas , au milieu

LES VOIX INTÉRIEURES

De ce fleuve argenté dont on entend l'écume , Une église échouée à demi dans la briime !

0 spectacle ! — ainsi meurt ce que les peuples font ! Ou'un tel passé pour l'âme est un gouffre profond ' Pour ce passant pieux quel poids que noire histoire! Surtout si tout à coup réveillant sa mémoire , L'année a ce soir-là ramené dans son cours Une des grandes nuits , veilles de nos grands jours , Où l'empereur , rêvant un lendemain de gloire , Dormait en attendant l'aube d'une victoire !

liOrsqu'eiifin , faligué de songes , vers minuit ,

Las d'écouter au seuil de ce monde détruit ,

Après s'être accoudé longtemps . oui)liaiit l'heure ,

Au bord de ce néant immense où rien ne pleure ,

11 aura lentement regagné son chemin ;

Quand dans ce grand désert , pur de tout pas humain ,

Rien ne troublera plus cette pudeur (jue Home

Ou Paris ruiné doit avoir devant l'homme ;

Lorsque la solitude , enfin libre et sans bruit ,

Pourra continuer ce qu'elle fait la nuit ,

Si quelque être animé veille encor dans la plaine ,

Peut-être verra-l-il, comme sous une haleine,

Soudain un pâle éclair de ta tète jaillir ,

Et la colonne au loin répondre et tressaillir !

Et ses soldats de cuivre et tes soldats de pierre

Ouvrir subitement leur pesante i»aui»ière !

Et toussenlre-lieurler , réveil miraculeux!

Tels que d'anciens guerriers d'un âge fabuleux

Çu'un noir magicien , loin des temps où nous sommes ,

Jadis aurait fait marbre et qu'il referait hommes !

Alors l'aigle d'airain à ton faite endormi ,

Superbe , et tout à coup se dressant à demi ,

Sur ces héros baignés du feu de ses prunelles

Secouera largement ses ailes éternelles!

D'où viendra ce réveil ? d'où viendront ces clartés ?

Et ce vent qui , soufflant sur ces guerriers sculptés ,

Les fera remuer sur ta face hautaine

Comme tremble un feuillage autour du tronc d'un chêne?

Qu'importe ! Dieu le sait. Le mystère est dans tout.

L'un â l'autre à voix basse ils se diront : Debout !

Ceux de quatre-vingt-seize et de mille huit cent onze,

Ceux que conduit au ciel la spirale de bronze ,

Ceux que scelle à la terre un socle de granit,

Tous , poussant au combat le cheval qui hennit ,

Le drapeau qui se gonfle et le canon qui roule ,

A l'immense mêlée ils se rueront en foule !

Alors on entendra sur ton mur les clairons ,

Les bombes , les tambours , le choc des escadrons ,

Les cris et le bruit sourd des plaines ébranlées ,

Sortir confusément des pierres ciselées,

Et du pied au sommet du pilier souverain

Cent batailles rugir avec des voix d'airain !

Tout à coup, écrasant l'ennemi qui s'effare ,

La victoire aux cent voix sonnera sa fanfare.

De la colonne à toi les cris se répondront.

Et puis tout se taira sur votre double front ,

Une rumeur de fête emplira la vallée ,

Et Notre-Dame au loin , aux ténèbres mêlée,

Illuminant sa croix ainsi qu'un labarum ,

Vous chantera dans l'ombre un vague Te Deum !

Monument ! Voilà donc la rêverie immense Qu'à ton ombre déjà le poète commence ! Piédestal qu'eût aimé Bélénus ou Mithra ! Arche aujoiud'hui guerrière , un jour religieuse Rêve en pierre ébauché ! porte prodigieuse D'un palais de géants qu'on se figurera !

Quand d'un lierre poudreux je couvre tes sculptures. Lorsque je vois , au fond des époipies futures, La liste des héros sur ton mur constellé Reluire et rayonner, malgré les destinées , A travers les rameaux des profondes années , Comme à travers un bois brille un ciel étoile ;

Quand ma pensée ainsi , vieillissant ton attique, Te fait de l'avenir un passé magnifique , Alors sous ta grandeur je me courbe effrayé , J'admire, et, fils pieux, passant que l'art anime, Je ne regrette rien devant ton mur sublime Que Phidias absent et mon père oublié '

Février 1837.

Wxtn tôt ionjotXTs la.

Quand l'été vient , le pauvre adore !

L'été, c'est la saison de feu , C'est l'air tiède et la fraîche aurore ; L'été , c'est le regard de Dieu.

L'été , la nuit bleue et profonde S'accouple au jour limpide et clair; Le soir est d'or, la plaine est blonde; On entend des chansons dans l'air.

L'été , la Nature éveillée Partout se répand en tous sens.

Sur l'arbre en épaisse feuillée , Sur l'homme en bienfaits caressants.

LES VOIX INTERIEURES

Tout ombrage alors semble dire :

Voyageur , viens le reposer !

Elle met dans l'aube un sourire , Elle met dans l'onde un baiser.

Elle cache et recouvre d'ombre , Loin du monde sourd et moqueur.

Une lyre dans le bois sombre , Une oreille dans notre cœur !

Elle donne vie et pensée Aux pauvres de l'hiver sauvés , Du soleil ù pleine croisée , Et le ciel pur qui dit : Vivez !

Sur les chaumières dédaignées Par les maîtres et les valets , Joyeuse , elle jette à poignées Les fleurs qu'elle vend aux palais.

Son luxe aux pauvres seuils s'étale.

Ni les parfums ni les rayons N'ont peur, dans leur candeur royale , De se salir à des haillons.

Sur un toit où l'herbe frissonne Le jasmin veut bien se poser.

Le lys ne méprise personne, Lui qui pourrait tout mépriser !

Alors la masure où la mousse Sur l'humble chaume a débordé Montre avec une fierté douce Son vieux mur de roses brodé.

L'aube alors de clartés baignée, Entrant dans le réduit profond , Dore la toile d'araignée Entre les poutres du plafond.

Alors l'âme du pauvre est pleine.

Humble , il bénit ce Dieu lointain Dont il sent la céleste haleine Dans tous les souffles duTnatin !

L'air le réchauffe et le pénètre.

II fête le printemps vainqueur.

Un oiseau chante à sa fenêtre , La gaîlé chaule dans son cœur !

Alors , si l'orphelin s'éveille ,

Sans toit , sans mère , et priant Dieu ,

Une voix lui dit à l'oreille :

« Eh bien ! viens sous mon dôme bleu !

» Le Louvre est égal aux Chaumières Sous ma coupole de saphirs.

Viens sous mou ciel plein de lumières , Viens sous mon ciel plein de zéphirs !

)) J'ai connu ton père et ta mère Dans leurs bons et leurs mauvaisjours.

Pour eux la vie était amère , Mais moi je fus douce toujours.

» C'est moi qui sur leur sépulture Ai mis l'herbe qui la défend. Viens , je suis la grande nature !

Je suis l'aïeule , et toi l'enfant.

» Viens , j'ai des fruits d'or, j 'ai des roses , J'en remplirai tes petits bras, Je te dirai de douces choses , Et peut-êlre tu souriras !

» Car je voudrais te voir sourire , Pauvre enfant si triste et si beau !

Et puis tout bas j'irais le dire A ta mère dans son tombeau ! "

Et l'enfant , à cette voix tendre , De la vie oubliant le poids , Rêve et se hâte de descendre Le long des coteaux dans les bois.

Là du plaisir tout a la forme ; L'arbre a des fruits , l'herbe a des fleurs ; Il entend dans le chêne énorme Rire les oiseaux querelleurs.

Dans l'onde il mire son visage ; Tout lui parle ; adieu son ennui !

Le buisson l'arrête au passage , Elle caillou joue avec lui.

Le soir, point d'hôtesse cruelle Qui l'accueille d'un front hagard.

Il trouve l'étoile si belle Qu'il s'endort à son doux regard 1

— Oh ! qu'en dormant rien ne t'oppresse ! Dieu sera là pour ton réveil ! — La lune vient qui le caresse Plus doucement que le soleil.

Car elle a de plus molles trêves Pour nos travaux et nos douleurs.

Elle fait éclore les rêves , Lui ne fait naître que les fleurs !

Oh ! quand la fauvette dérobe

Son nid sous les rameaux penchants,

Lorsqu'au soleil séchant sa robe

Mai tout mouillé rit dans les champs ,

LES VOIX INTERIEURES

J'ai souvent pensé dans mes veilles Que la nature au front sacré Dédiait tout bas ses merveilles A ceux qui l'hiver ont pleuré !

Pour tous et pour le méchant même Elle est bonne, Dieu le permet , Dieu le veut , mais surtout elle aime Le pauvre que Jésus aimait !

Toujours sereine et pacifique , Elle offre à Tau^jusle indi^jent Des dons de reine magnifique, Des soins d'esclave intelligent!

A-t-il faim? au fruit de la branche Elle dit : — Tombe , 6 fruit vermeil ! A-t-il soif?— Que l'onde s'épanche!

A-t-il froid ?— Léve-toi, soleil !

Mais hélas ! juillet fait sa gerbe ; L'été, lonlomrnt effacé, Tombe feuille à feuille dans l'herbe Et jour îi jour dans le passé.

Puis octobre peid sa dorure ; Et les bois dans les lointains bleus Couvrent de leur rousse fourrure L'épaule des coteaux frileux.

L'hiver des nuages sans nombre Sort, et chasse l'été du ciel, Pareil au temps, ce faucheur sombre Qui suit le semeur éternel !

Le pauvre alors s'effraie et prie.

L'hiver, hélas , c'est Dieu qui dort ; C'est la faim livide et maigrie Qui tremble auprès du foyer mort!

Il croit voir une main de marbre Qui , mutilant le jour obscur, Retire tous les fruits de l'arbre Et tous les rayons de l'azur.

Il pleure, la nature est morte !

0 rude hiver ! ô dure loi !

Soudain un ange ouvre sa porte Et dit en souriant : C'est moi !

Cet ange qui donne et qui tremble , C'est l'aumône aux yeux de douceur , Au front crédule, et qui ressemble A la foi dont elle est la sœur !

(( Je suis la Charité, Tamio » Oui se réveille avant le jour, « Quand la nature est rendormie , » Et que Dieu m'a dit : A ton tour !

» Je viens visiter ta chaumière

» Veuve de l'été si charmant !

» Je suis fille de la prière.

» J'ai des mains qu'on ouvre aisément.

» J'accours, caria saison est dure,

n J'accours , car l'indigent a froid !

» J'accours, car la liùde verdure

« Ne fait plus d'ombre sur le toit !

» Je prie et jamais je n'ordonne.

i> Chère à tout homme , quel qu'il soit,

n Je laisse la joie A qui donne,

0 Et je l'apporte à qui reçoit. «

0 figure auguste et modeste , Où le Seigneur mêla pour nous Ce que l'ange a déplus céleste , Ce que la femme a de plus doux !

Au lit du vieillard solitaire Elle penche un front gracieux , Et rien n'est plus beau sur la terre, Et rien n'est plus grand sous les cieux

Lorsque, réchauffant leurs poitrines Entre SCS genoux triomphants , Elle tient dans ses mains divines Les pieds nus des petits enfants !

Elle va dans chaque masure , Laissant au pauvre réjoui Le vin , le pain frais , l'huile pure Et le courage épanoui !

Et le feu ! le beau feu folâtre , A la pourpre ardente pareil , Qui fait qu'amené devant l'àtre , L'aveugle croit rire au soleil !

Puis elle cherche au coin des bornes , Transis par la froide vapeur, Ces enfants qu'on voit nus et mornes Et se mourant avec stupeur.

Oh ! voilà surtout ceux qu'elle aime ! Faibles fronts dans l'ombre engloutis !

Parés d'un triple diadème , Innocents, pauvres et petits !

Ils sont meilleurs que nous ne sommes ! Elle leur donne en même temps ,

LES VOIX INTERIEURES

Avec le paiu qu'il faut aux hommes Le baiser qu'il faut aux enfants !

Tandis que leur faim secourue Mange ce pain de pleurs noyé , Elle étend sureux dans la rue Son bras des passants coudoyé.

Et si, le front dans la lumière, Un riche passe en ce moment , Parle bord de sa robe altière Elle le tire doucement !

Puis pour eux elle prie encore L'a grande foule au cœur étroit , La foule qui, dès qu'on l'implore, S'en va comme l'eau qui décroît !

« — Oh ! malheureux celui qui chante » Un chant joyeux, peut-être impur, » Pendant que la bise méchante » Mord un pauvre enfant sous son mur !

» Oh ! la chose triste et fatale ,

» Lorsque chez le riche hautain

« Un grand feu tremble dans la salle ,

» Reflété par un grand festin ,

» De voir , quand l'orgie enrouée

» Dans la pourpre s'égaie et rit ,

» A peine une toile trouée

» Sur les membres de Jésus-Christ!

n Oh ! donnez-moi pour que je donne !

» J'ai des oiseaux nus dans mon nid.

» Donnez, méchants. Dieu vous pardonne ;

» Donnez, ô bons , Dieu vous bénit !

» Heureux ceux que mon zèle enflamme !

» Qui donne aux pauvres prête à Dieu.

» Le bien qu'on fait parfume l'àme ;

« On s'en souvient toujours un peu !

» Le soir , au seuil de sa demeure ,

» Heureux celui qui sait encor

» Ramasser un enfant qui pleure ,

» Comme im avare un sequin d'or !

» Le vrai trésor rempli de charmes ,

» C'est un groupe pour vous priant

» D'enfants qu'on a trouvés en larmes

» Et qu'on a laissés souriant !

» Les biens que je donne à qui m'aime » Jamais Dieu ne les retira.

» L'or que sur le pauvre je sème >) Pour le riche au ciel germera ! »

Oh ! que l'été brille ou s'éteigne , Pauvres , ne désespérez pas .

Le Dieu (lui souffrit et (jui règne A mis ses pieds où sont vos pas !

Pour vous couvrir il se dépouille ; Bon même pour l'homme fatal Qui, comme l'airain dans la rouille , Va s'endurcissant dans le mal !

Tendre , même en buvant l'absinthe , Pour l'impie au regard obscur Qui l'insulte sans plus de crainte Qu'un passant qui raie un vieux mur !

Ils ont beau traîner sur les claies Ce Dieu mort dans leur abandon ; Ils ne font couler de ses plaies Qu'un intarissable pardon.

Il n'est pas l'aigle altier qui vole , Ni le grand lion ravisseur ; Il compose son auréole D'une lumineuse douceur !

Quand sur nous une chaîne tombe , Il la brise anneau par anneau.

Pour l'esprit il se fait colombe , Pour le cœur il se fait agneau !

Yous pour qui la vie est mauvaise, Espérez ! il veille sur vous !

Il sait bien ce que cela pèse , Lui qui tomba sur ses genoux !

Il est le Dieu de l'Évangile j Il tient votre cœur dans sa main , Et c'est une chose fragile Qu'il ne veut pas briser, enfin !

Lorsqu'il est temps que l'été meure Sous l'hiver sombre et solennel , Même à travers le ciel qui pleure On voit son sourire éternel !

Car sur les familles souffrantes , L'hiver, l'été, la nuit, le jour.

Avec des urnes différentes Dieu verse à grands flots son amour !

Et dans ses bontés éternelles Il penche sur l'humanité Ces mères aux triples mamelles , La nature et la charité !

Février 1837.

LES VOIX INTÉRIEURES

« Oh ! vivons ! disent-ils dans leur enivrement. Voyez la longue tnble et le festin charmant

Qui rayonne dans nos demeures !

Nous semons tous nos biens n'importe en quels sillons! Riches , nous dépensons, nous perdons , nous pillons

Nos onces d'or j jeunes, nos heures.

» Jette ta vieille Bible , ù jeune homme pieux !

Quitte église et collège, et viens chez nous ! — Joyeux ,

Entour(js de cent domestiques.

Buvant, chantant, riant, nous n'insultons pas Dieu, Et nous lui permettons de montrer son ciel bleu

Par le cintre de nos portiques !

»> De quoi te servira ton labeur ennuyeux ? Sais-tu ce que diront les belles aux doux yeux Dont le sourire vaut un trône ?

— 0 jeune homme inutile! — Et puis elles riront.

— Oh ! que de peine il prend pour donner à son front

La couleur de son livre jaune !

» Nous, éblouis de feux, de concerts, de seins nus, Nous vivons ! — Nous avons des bonheurs inconnus

A la foule avare et grossière , Quand dans l'orchestre, où rien ne grandit qu'en trem- La fanfare, tantôt montant, tantôt croulant, [blant,

S'entle en onde ou vole en poussière !

» L'homme ;> tout ce qu'il fait dans tous les temps mêla La musique et les chants. — Amis, c'est pour cela

Que la Guerre qui nous enivre, Noble déesse à qui tout enfants nous songions. Fait chanter en avant des sombres légions

Les clairons aux bouches de cuivre !

« 0 rois, pour vous la guerre et pour nous le plaisir ! Vous vivez par l'orgueil et nous par le désir.

Nous avons tous notre part d'âmes.

Nous avons, les uns craints et les autres aimés, Vous les empires , nous les boudoirs parfumés,

Vous les hommes et nous les femmes.

n Prêtres, mages, docteurs, savants, nous font pitié ! Pauvres songeurs qui vont expliquant à moitié

L'ombre dont l'éternel se voile, Tantôt lisant un livre et hués des valets. Tantôt assis la nuit sur le toit des palais,

Épelant d'étoile en étoile !

n Fous qui cherchent un centre au globe obscur du ciel! — Nous, rions ! — Il n'est rien ici-bas de réel Que ce que tient la main de l'homme.

Donnons leur saint bonheur pour les plaisirs maudits , Pour une Eve au front pur leur vague paradis. Et leur sphère poiw une pomme !

» Qu'est-ce que la science à côté de l'amour ? L'hiver donne la neige et le soleil le jour.

Aimons ! chantons ! trêve aux paroles.

Préférons, puisqu'enfin nos cœurs flambent encor. Aux discours larmoyants le choc des coupes d'or.

Aux vieux sages les belles folles !

» Nature, nous buvons aux flots que tu répands ! Toujours nous nous hâtons de jouir aux dépens

Dû penseur prudent qui diffère ; Nous ne songeons, prenant les biens sans les choisir, Qu'à dissoudre ici-bas toute chose en plaisir.

Quant ù Dieu, nous le laissons faire ! «

Le sage cependant, qui songe à leur destin, Ramasse tristement les miettes du festin ,

Tandis que l'un l'autre ils s'enchantent j Puis il donne ce pain aux pauvres oubliés, . Aux mendiants rêveurs, en leur disant : — Priez,

Priez pour ces hommes qui chaulent !

21 ïlir^gik.

0 Virgile ! ô podte ! ô mon maître divin ! Viens, quittons cette ville au cri sinistre et vain Qui, géante, et jamais ne fermant la paupière. Presse un fleuve écumant entre ses flancs de pierre, Lutèce, si petite au temps de tes Césars , Et qui jette aujourd'hui, cité pleine de chars , Sous le nom éclatant dont le monde la nomme. Plus de clarté qu'Athène et plus de bruit que Rome.

Pour loi qui dans les bois fais, comme l'eau des cieux

Tomber de feuille en feuille un vers mystérieux.

Pour toi, dont la pensée emplit ma rêverie.

J'ai trouvé, dans une ombre où rit l'herbe fleurie.

Entre Bue et Meudon, dans un profond oubli,

— Et quand je dis Meudon, suppose Tivoli! —

J'ai trouvé, mon poëte, une chaste vallée

A des coteaux charmants nonchalamment mêlée,

Retraite favorable à des amants cachés ,

Faite de flots dormants et de rameaux penchés.

Où midi baigne en vain de ses rayons sans nombre

La grotte et la forêt, frais asiles de l'ombre !

LES VOIX INTERIEURES

Pour toi je l'ai cliercliée , un matin, fier, joyeux, Avec l'amour au cœur et l'aube dans les yeuxj Pour toi je l'ai cherchée, accompajïné de celle Qui sait tous les secrets que mon âme recèle, Et qui, seule avec moi sous les bois chevelus, Serait ma Lycoris si j'étais ton Gallus.

Car elle a dans le cœur celte Heur large et pure,

L'amour mystérieux de ranti([ue nature !

Elle aime comme nous, maître, ces douces voix,

Ce bruit de nids joyeux qui sort des sombres bois,

Et le soir, tout au fond de la vallée étroite.

Les coteaux renversés dans le lac qui miroite,

Et quand le couchant morne a perdu sa rougeur,

Les marais irrités des pas du voyageur,

Et l'humble chaume, et l'antre obstrué d'herbe verte,

Et qui semble une bouche avec terreur ouverte.

Les eaux, les prés, les monts, les refuges charmants.

Et les grands horizons pleins de rayonnements !

Maître ! puisque voici la saison des pervenches.

Si tu veux, chaque nuit, eu écartant les branches,

Sans éveiller d'échos à nos pas hasardeux,

Nous irons tous les trois, c'est-à-dire tous deux,

Dans ce vallon sauvage , et de la solitude.

Rêveurs, nous surprendrons la secrète attitude.

Dans la brune clairière où l'arbre au tronc noueux

Prend le soir un profil humain et monstrueux,

Nous laisserons fumer, à côté d'un cytise.

Quelque feu qui s'éteint sans pâtre qui l'attise,

El, l'oreille tendue à leurs vagues chansons.

Dans l'ombre, au clair de lune, à travers les buissons,

Avides, nous pourrons voir à la dérobée

Les satyres dansants qu'imite Alphésibée.

Mars 18...

Venez que je vous parle , ô jeune enchanteresse ! Dante vous eût faite ange et Virgile déesse. Vous avez le front haut , le pied vif et charmant , Une bouche qu'entr'ouvre un bel air d'enjoûment. Et vous pourriez porter, fière entre les plus fières , La cuirasse d'azur des antiques guerrières. Tout essaim de beautés, gynécée ou sérail , Madame , admirerait vos lèvres de corail. Cellini sourirait à votre grâce pure, Et, dans un vase grec sculptant votre figure , 11 vous ferait sortir d'un beau calice d'or. D'un lys qui devient femme en restant lys encor, Ou d'un de ces lotus qui lui doivent la vie , Étranges fleurs de l'art que la nature envie!

Venez que je vous parle , ô belle aux yeux divins ! Pour la |)reiniôre fois quand près de vous je vins, Ce fut un jour doré. Ce souvenir, madame , A-t-il comme en mon cœur son rayon dans votre ûme ? Vous souriez. Mettez votre main dans ma main , Venez. Le printemps rit, l'ombre est sur le chemin, L'air est tiède, et là-bas , dans les forêts prochaines , La mousse épaisse et verte abonde au pied des chênes,

Avril 18...

IP entrant qm la ùnttte était omette ,

PoCHe ! ta fenêtre était ouverte au vent ,

Quand celle à qui tout bas ton cœur parle souvent

Sur ton fauteuil posait sa tête :

— « Oh ! disait-elle , ami ne vous y fiez pas ! n Parce que maintenant , attachée à vos pas ,

« Ma vie à votre ombre s'arrête ;

« Parce que mon regard est fixé sur vos yeux ; « Parce que je n'ai plus de sourire joyeux

» Que pour votre grave sourire j « Parce que , de l'amour me faisant un linceul , n Je vous offre mon cœur comme un livre où vous seul

« Avez encor le droit d'écrire ;

« 11 n'est pas dit qu'enfin je n'aurai pas un jour » La curiosité de troubler votre amour

n Et d'alarmer votre œil sévère , » Et l'inquiet caprice et le désir moqueur » De renverser soudain la paix de votre cœur

« Comme un enfant renverse un verre !

n Hommes ! vous voulez tous qu'une femme ait longtemps » Des fiertés, des hauteurs ; puis vous êtes contents,

i> Dans votre orgueil que rien ne brise , n Quand , aux feux de l'amour qui rayonne sur nous, n Pareille à ces fruits verts «[ue le soleil fait doux,

n La hautaine devient soumise !

» Aimez-moi d'être ainsi ! — Ces hommes , ô mon roi , » Que vous voyez passer si froids autour de moi,

" Empressés près des autres femmes, « Je n'y veux pas songer, car le repos vous plaît j « Mais mon œil endormi ferait , s'il le voulait ,

« De tous ces fronts jaillir des fiainmes ! »

Elle parlait , charmante et fière et tendre encor. Laissant sur le dossier de velours à clous d'or

LES VOIX LNTÉRÏEURES.

Déborder sa manche traînante , Et toi tu croyais voir à ce lieaii front si doux Sourire ton vieux livre ouvert sur tes yenoux ,

Ton Iliade rayonnante !

Beau livre que souvent vous lisez tous les deux ! Elle aime comme toi ces combats hasardeux

Où la guerre agite ses ailes.

Femme , elle ne hait pas, en t'y voyant rêver. Le poëte qui chante Hùlùne, et fait lever

Les plus vieux devant les plus belles.

Elle vient là , du haut de ses jeunes amours , Regarder quehjuefois dans le tlol des vieux jours

Quelle ouibre y fait celle chimère ; Car, ainsi que d'un mont lombcnt de vives eaux, Le passé imirnnirniil sort et coule ù ruisseaux

De (on tlanc , ô géant Homère !

FCvrier 18...

2, ^Ibfrt ^incT.

Dans les vieilles for{'(s ofi la sève à grands flols

Court du fût noir de l'aulne au tronc blanc des bouleaux,

Bien des fois, n'est-ce pas.^ à travers la clairière ,

Pâle , effaré , n'osant regarder en arrière ,

Tu t'es hâté tremblant et d'un pas convulsif,

0 mon maître Albert Dure , ô vieux peintre pensif !

On devine , devant tes tableaux cpi'on vénère ,

Que dans les noirs taillis ton œil visionnaire

Voyait distinctement , par l'ombre recouverts ,

Le faune aux doigts palmés, le sylvain aux yeux verts ,

Pan , qui revêt de fleurs l'anfre où tu te recueilles ,

Et l'antique dryade aux mains pleines de feuilles.

Une forêt pour toi c'est un monde hideux.

Le songe et le réel s'y mêlent tous les deux.

Là se penchent rêveurs les vieux pins, les grands ormes

Dont les rameaux tordus font cent coudes difformes,

Et dans ce groupe sombre agité par le vent

Rien n'est tout à fait mort ni tout à fait vivant.

Le cresson boit ; l'eau court ; les frênes sur les pentes ,

Sous la broussaille horrible et les ronces grimpantes ,

Contractant lentement leurs pieds noueux el noirs ;

Les fleurs au cou de cygne ont les lacs pour miroirs ;

Et sur vous qui passez et l'avez réveillée ,

Mainte chimère étrange à la gorge écaillée ,

D'un arbre entre ses doigts serrant les larges nœuds ,

Du fond d'un antre obscur fixe un œil lumineux. 0 végétation ! esprit ! matière ! force ! Couverte de peau rude ou de vivante écorce !

Aux bois , ainsi que toi , je n'ai jamais erré , Maître , sans qu'en mon cœur l'horreur ait pénétré , Sans voir tressaillir rherbc, et , par le vent bercées , Pendre à tous les rameaux de confuses pensées. Dieu seul , ce grand lémoin des faits mystérieux, Dieu seul le sait . souvent , en de sauvages lieux , J'ai senti , moi (|u'échauffe une secrète flamme , Comme moi palpiter et vivre avec une âme , Et rire , et se parler dans l'ombre à demi-voix , Les chênes monstrueux qui remplissent les bois.

Avril 1837.

Puisqu'ici bas toute âme

Domie à (iuei(iu'un Sa musi(|uc , sa flamme ,

Ou son parfum ;

Puisqu'ici toute chose

Donne toujours Son épine ou sa rose

.4 ses amours;

Puisqu'avril donne aux chênes

In bruit charmant ; Que la nuit donne aux peines

L'oubli dormant ;

Puisque l'air à la branche

Donne l'oiseau j Que l'aube à la pervenche

Donne un peu d'eau ;

Puisque , lorsqu'elle arrive

S'y reposer , L'onde a mère à la rive

Donne un baiser j

Je te donne à cette heure ,

Penché sur toi , La chose la meilleure

Que j'aie en moi !

Reçois donc ma pensée ,

Triste d'ailleurs , Qui , comme une rosée ,

T'arrive en pleurs !

LES VOIX I?iTERIEURES.

Reçois mes vœux sans nombre ,

0 mes amours !

Reçois la flamme ou l'ombre

De tous mes jours !

Mes transports pleins d'ivresses ,

Purs de soupçons !

Et toutes les caresses

De mes chansons !

Mon esprit qui sans voile

Vogue au hasard , Et qui n'a pour étoile

Que ton regard !

Ma muse que les heures

Bercent rêvant , Qui , pleurant quand (u pleures ,

Pleure souvent !

Reçois , mon bien céleste ,

0 ma beauté , Mon cœur dont rien ne reste ,

L'amour ôlé!

0 poiite ! je vais dans ton âme blessée Remuer jusqu'au fond la profonde pensée.

Tu ne l'avais pas vue encor, ce fut un soir ,

A l'heure où dans le ciel les astres se font voir,

Qu'elle apparut soudain à les yeux , fraîche et belle

Dans un lieu radieux qui rayonnait moins qu'elle.

Ses cheveux pétillaient de mille diamants ;

Un orchestre tremblait à tous ses mouvements

Tandis qu'elle enivrait la foule haletante,

Blanche avec des yeux noirs , jeune, grande, éclatante.

Tout en elle était feu qui brille , ardeur qui rit.

La parole parfois tombait de son esprit

Comme un épi doré du sac de la glaneuse ,

Ou sortait de sa bouche en vapeur lumineuse.

Chacun se récriait, admirant tour à tour

Son front plein de pensée éclose avant l'amour.

Son sourire entr'ouvert comme une vive aurore ,

Et son ardep.te épaule , cl , plus ardents encore ,

Comme les soupiraux d'un centre étincelant ,

Ses yeux où l'on voyait luire son cœur brûlant. Elle allait et passait comme un oiseau de flamme , Mettant sans le savoir le feu dans plus d'une âme , El dans les yeux fixés sur tous ses pas charmants Jetant de toutes parts des éblouissements !

Toi, tu la contemplais, n'osant approcher d'elle, Car le baril de poudre a peur de l'étincelle.

Mai 1837.

XIU

Jeune homme , ce méchant fait une lâche guerre. Ton indignation ne l'épouvanle guère. [cœur,

Crois-moi donc, laisse en paix Jeune homme au noble Ce Zoïle à l'œil faux , ce malheureux moqueur. Ton mépris? mais c'est l'air qu'il respire. Ta haine? La haine est son odeur , sa sueur, son haleine. Il sait qu'il peut souiller sans peur les noms fameux, Et que pour qu'on le louche il est trop venimeux. 11 ne craint rien ; pareil au champignon difforme Poussé dans une nuit au pied d'un chêne énorme , Qui laisse les chevreaux autour de lui paissant Essayer leur dent folle à l'arbuste innocent ; Sachant qu'il porte en lui des vengeances trop sûres , Tout gonflé de poison il attend les morsures.

Février 1836.

:?l»nl. — 21 fixruiô 6.

Louis , voici le temps de respirer les roses ,

Et d'ouvrir bruyamment les vitres longtemps closes ;

Le temps d'admirer en rêvant Tout ce que la nature a de beautés divines Qui Hollent sur les monts , les bois et les ravines

Avec l'onde , l'ombre et le vent !

Louis , voici le temps de reposer son âme

Dans ce calme sourire empreint de vague flamme

Qui rayonne au front du ciel pur ; De dilater son cœur ainsi qu'une eau qui fume , El d'en faire envoler la nuée et la brume

A travers le limpide azur !

LES VOIX INTÉRIEURES

0 Dieu ! que les amaïUs sous les vertes feuillées S'en ailleiU, par rhiver pauvres ailes mouillées !

Qu'ils errent , joyeux cl vaincjueurs !

Que le rossi{;nol clianfe, oiseau dont la voix tendre Contient de l'harinonie assez pour en répandre

Sur tout l'amour qui sort des cœurs !

Que, blé qui monte, enfant qui joue, eau qui murmure, Fleur rose où le semeur rêve une pêche mûre.

Que tout semble rire ou prier !

Que 1-e chevreau {jourmand , furlif et jdeln de grâces , De quelque arbre incliné mordant les feuilles basses ,

Fasse accourir le chevrier !

Qu'on songe aux deuils passés en se disant : Qu'était-ce ? Que rien sous le soleil ne garde de tristesse!

Qu'un nid chante sur les vieux troncs ! Nous , tandis que de joie au loin tout vibre et tremble , Allons dans la forci , et là, marchant ensemble,

Si vous voulez , nous songerons ,

Nous songerons ions deux à cette belle fille

Qui dort hVbas sous l'herbe où le bouton d'or brille ,

Où l'oiseau cherche un grain de mil, El qui voulait avoir, et qui , triste chimère ! S'était fait cet hiver promettre par sa mère

Une robe verte en avril.

Avril 1837.

£a ï)acl)£.

Devant la blanche ferme où parfois vers midi Un vieillard vient s'asseoir sur le seuil attiédi , Où cent poules gaîinent mêlent leurs crêtes rouges , Où , gardiens du sommeil, les dogues dans leurs bouges Écoutent les chansons du gardien du réveil , Du beau coq vernissé qui reluit au soleil , Une vache était là , tout à l'heure arrêtée. Superbe , énorme , rousse et de blanc tachetée , Douce comme une biche avec ses jeunes faons', Elle avait sous le ventre un beau groupe d'enfants , D'enfants aux dents de marbre, aux cheveux en brous- Frais, et plus charbonnés que de vieilles murailles. [sailles , Qui , bruyants , tous ensemble , à grands cris ajtpelant D'autres qui , tout petits , se hâtaient en tremblant , Dérobant sans pitié quelque laitière absente. Sous leur bouche joyeuse et peut-être blessante Et sous leurs doigts pressant le lait par mille trous , Tiraient le pis fécond de la mère au poil roux.

Elle , bonne et puissante et de son trésor pleine , Sous leurs mains par moments faisaient frémira peine Son beau flanc plus ombré qu'un flanc de léopard , Distraite , regardait vaguement quelque part.

Ainsi , Nature ! abri de tonte créature !

0 mère universelle! indulgente Nature!

Ainsi . tous à la fois , mystiques et charnels ,

Cherchant l'ombre et le lait sous tes flancs éternels ,

Nous sommes là , savants , poètes , pêle-mêle ,

Pendus de toutes parts à ta forte mamelle !

Et tandis qu'affamés , avec des cris vainqueurs ,

A tes sources sans fin désaltérant nos cœurs ,

Pour en faire plus tard notre sang et notre àine ,

Nous aspirons à flots ta lumière et ta flamme ,

Les feuillages , les monts , les prés verts , le ciel bleu ,

Toi , sans te déranger , lu rêves à ton Dieu !

Mal 1837.

]pa90c.

C'était un grand château du temps de Louis treize. Le couchant rougissait ce palais oublié. Chaque fenêtre au loin , transformée en fournaise , Avait perdu sa forme et n'était plus que braise. Le toit disparaissait dans les rayons noyé.

Sous nos yeux s'étendait , gloire antique abattue , Un de ces parcs dont l'herbe inonde le chemin , Où dans un coin , de lieire à demi revêtue. Sur un |)iédestal gris , l'hiver . morne statue , Se chauffe avec un feu de marbre sous sa main.

0 deuil ! le grand bassin dormait , lac solitaire. Un Neptune verdàtre y moisissait dans l'eau. Les roseaux cachaient l'onde et l'eau rongeait la terre. Et les arbres mêlaient leur vieux branchage austère , D'où tombaient autrefois des rimes pour Boileau.

On voyait i»ar moments errer dans la futaie ' De beaux cerfs qui semblaient regretter les chasseurs ; Et, pauvres marbres blancs qu'un vieux tronc d'arbre Seules, sous la charmille, hélas! changée en haie, [étaie, Soupirer Gabrielle et Vénus , ces deux sœurs !

Les manteaux relevés par la longue rapière , Hélas ! ne i»assaient plus dans ce jardin sans voix ; Les tritons avaient l'air de fermer la paupière j

LES VOIX INTÉRIEURES

Et, dans l'ombre, entr'ouvrant ses mâchoires de pierre, Un vieux antre ennuyé bâillait au fond du bois.

Et je vous dis alors : — Ce château dans son ombre A contenu l'amour, frais comme en voire cœur , Et la gloire , et le rire , et les fêtes sans nombre , Et toute celte joie aujourd'hui le rend sombre , Comme un vase noircit rouillé par sa liciueur.

Dans cet antre , où la mousse a recouvert la dalle , Venait , les yeux baissés et le sein palpitant, Ou la belle Caussade ou la jeune Caudale Qui , d'un royal amant conquête féodale , En entrant disait Sire , et Louis en sortant.

Alors comme aujourd'hui , pour Caudale ou Caussade , La nuée au ciel bleu mêlait son blond duvet , Un doux rayon dorait le toit grave et maussade , Les vitres flamboyaient sur toute la façade, Le soleil souriait , la nature rêvait !

Alors comme aujourd'hui, deux cœurs unis, deux âmes. Erraient sous ce feuillage où tant d'amour a lui ; Il nommait sa duchesse un ange entre les femmes ; Et l'œil plein de rayons et l'œil rempli de flammes S'éblouissaient l'un l'autre , alors comme aujourd'hui !

Au loin dans le bois vague on entendait des rires. C'étaient d'autres amants , dans leur bonheur plongés. Par moments un silence arrêtait leurs délires. Tendre , il lui demandait : D'où vient que tu soupires ? Douce , elle répondait : D'où vient que vous songez ?

Tous deux , l'ange et le roi , les mains entrelacées , Ils marchaient , fiers , joyeux , foulant le vert gazon , Ils mèlaientleurs regards,leur souffle, leurs pensées... — 0 temps évanouis ! ô splendeurs éclipsées ! 0 soleils descendus derrière l'horizon !

Boïth un mtt.

Près du pêcheur qui ruisselle , Quand tous deux , au jour baissant Nous errons dans la nacelle , Laissant chanter l'homme frêle Et gémir le flot puissant ;

Sous l'abri que font les voiles Lorsque nous nous asseyons ,

Dans cette ombre où tu te voiles Quand ton regard aux étoiles Semble cueillir des rayons ;

Quand tous deux nous croyons lire Ce que la nature écrit , Réponds , ù loi que j'admire , D'où vient que mon cœur soupire?

D'où vient que ton front sourit?

Dis? d'où vient qu'à cha<|ue lame, Comme une coupe de fiel , La pensée emplit mon âme?

C'est que moi je vois la rame Tandis que lu vois le ciel!

C'est que je vois les flots sombres , Toi, les astres enchantés !

C'est que , perdu dans leurs nombres , Hélas , je compte ies ombres Quand lu comptes les clartés !

Chacun , c'est la loi suprême , Rame , hélas ! jusqu'à la tin.

Pas d'homme , à fatal problème !

Qui ne laboure ou ne sème Sur quelque chose de vain !

L'homme est sur un flot qui gronde.

L'ouragan tord son manteau.

Il rame en la nuit profonde , Et l'espoir s'en va dans l'onde Par les fentes du bateau.

Sa voile que le vent troue Se déchire à tout moment, De sa route l'eau se joue , Les obstacles sur sa proue Écument incessamment !

Hélas ! hélas ! tout travaille Sous tes yeux, ô Jehova !

De quelque côté qu'on aille , Partout un flot qui tressaille , Partout un homme qui va !

Où vas-tu? — Vers la nuit noire.

Où vas-tu ? — Vers le grand jour.

Toi ? — Je cherche s'il faut croire.

Et toi? — Je vais à la gloire.

Et toi? — Je vais à l'amour.

Vous allez tous à la tombe !

Vous allez à l'inconnu !

Aigle , vautour , ou colombe , Vous allez où tout retombe Et d'où rien n'est revenu !

LES VOIX INTÉRIEURES

Vous allez où vont encore Ceux (jiii font le plus de lirnil !

Où va la Heur ([u'avril dore !

Vous allez où va l'aurore !

Vous allez où va la nuit !

A quoi bon toutes ces peines ?

Pourquoi tant de soins jaloux ?

Buvez l'onde des fontaines , Secouez le pland des chênes, Aimez , et rendormez-vous !

Lorsqu'ainsi que des abeilles On a travaillé toujours ; Qu'on a rêviî des merveilles j Lors(iu'on a sur bien des veilles Amoncelé bien des jours;

Sur votre plus belle rose , Sur votre lys le plus beau , Savez-vous ce qui se pose ?

C'est l'oubli pour toute chose , Pour tout homme le tombeau !

Car le Seigneur nous retire Les fruits A peine cueillis.

Il dit : Échoue ! au navire.

11 dit ;1 la flamme : Expire ?

Il dit à la fleur : Piilis! —

11 dit au guerrier qui fonde :

— Je sarde le dernier mot.

Monte, monte, ô roi du monde ?

La chute la plus profonde Pend au sommet le plus haut. —

II a dit à la mortelle :

— Vite ! éblouis ton amant.

Avant de mourir sois belle.

Sois un instant étincelle , Puis cendre éternellement ! —

Cet ordre auquel tu t'opposes T'enveloppe et l'engloutit.

Mortel , plains-toi si lu l'oses , Au Dieu qifi lit ces deux choses , Le ciel grand , l'homme petit !

Chacun , qu'il doute ou qu'il nie , Lutte en frayant son chemin ; Et l'éternelle harmonie Pèse comme une ironie Sur tout ce tumulte humain !

Tous ces faux biens qu'on envie Passent comme un soir de mai.

^'ers l'ombre , hélas ! tout dévie.

Que reste-t-il de la Ti€ Excepté d'avoir aimé !

Ainsi je courbe ma tétc Quand tu redresses ton front.

Ainsi , sur l'onde inquiète , J'écoute , sombre pof le , Ce que les flots me diront.

Ainsi , pour qu'on me réponde , J'interroge avec effroi ; Et dans ce gouffre où je sonde La fange se mêle à l'onde... — Oh ! ne fais pas comme moi !

Que sur la vague troublée J'abaisse un sourcil hagard ; Mais toi . belle à me voilée , Vers l'espérance étoilée Lève un tranquille regard !

Tu fais bien. Vois lescieux luire , Vois les astres s'y mirer.

Un inslinct là-haut t'attire.

Tu regardes Dieu sourire; Moi, je vois l'homme pleurer!

septembre IR.

Dans Virgile parfois , dieu tout près d'être un ange. Le vers porte à sa cime une lueur étrange. C'est que, rêvant déjà ce qu'à présent on sait , 11 chantait presque à l'heure où Jésus vagissait. C'est qu'à son insu même il est une des âmes Que l'Orient loinlain teignait de vagues flammes. C'est qu il est un des cœurs que, déjà, sous les cieux , Dorait le jour naissant du Christ mystérieux !

Dieu voulait qu'avant tout , rayon du Fils de l'homme , L'aube de Bethléem blanchît le front de Rome.

Mars 1837.

LES VOIX INTÉRIEURES

21 mx tïcijc.

Jeune homme ! je te plains ; et cependant j'admire Ton grand parc enchanté qui semble nous sourire , Qui fait, vu de Ion seuil , le tour de l'horizon , Grave ou joyeux suivant le jour et la saison , Coupé d'herbe et d'eau vive , et remplissant huit lieues De ses vagues massifs et de ses ombres bleues. J'admire Ion domaine , et pourtant je le plains ! Car dans ces bois touffus de tant de grandeur pleins , Où le printemps épanche un faste sans mesure , Quelle plus misérable et plus pauvre masure Qu'un homme usé , flétri , mort i)our l'illusion , Riche et sans volupté , jeune et sans passion , Dont le cœur délabré , dans ses recoins livides, N'a plus qu'un triste amas d'anciennes coupes vides. Vases brisés qui n'ont rien gardé que l'ennui , Et d'où l'amour, la joie et la candeur ont fui !

Oui, tu me fais pitié, toi qui crois faire envie ! Ce splendide séjour sur Ion cœur, sur ta vie, Jette une ombre ironique, et rit en écrasant Ton front terne et chétif d'un cadre éblouissant.

Dis-moi, crois-tu, vraiment, posséder ce royaume D'ombre et de fleurs, où l'arbre arrondi comme un dôme, L'étang, lame d'argent que le couchant fait d'or, L'allée entrant au bois comme un noir corridor, Et là, sur la forêt, ce mont qu'une tour garde. Font un gioupe si beau pour Tâme qui regarde ! Lieu sacré pour qui sait dans l'immense univers, Dans les prés, dans les eaux et dans les vallons verts. Retrouver les profils de la face éternelle Dont le visage humain n'est qu'une ombre charnelle !

Que fais-tu donc ici ? jamais on ne te voit , Quand le matin blanchit l'angle ardoisé du toit, Sortir, songer, cueillir la Heur, coupe irisée Que la plante à l'oiseau tend pleine de rosée, Et parfois l'arrêter, laissant pendre à ta main Un livre interrompu, debout sur le ciiemin, Quand le bruit du vent coupe en strophes incertaines Cette longue chanson qui coule des fontaines.

Jamais tu n'as suivi de sommets en sommets] La ligne des coteaux qui fait rêver ; jamais Tu n'as joui de voir, s Jr l'eau qui le reflète. Quelque saule noueux tordu comme un athlète. Jamais, sévère esprit au mystère attaché,

Tu n'as questionné le vieux orme penché Qui regarde à ses pieds toute la plaine vivre , Comme un sage qui rêve attentif à son livre.

L'été, lorsque le jour est par midi frappé,

Lorsque la lassitude a tout enveloppé ,

A l'heure où l'andalouse et l'oiseau font la sieste ,

Jamais le faon peureux, tapi dans l'antre agreste,

Ne te voit , à pas lents, loin de l'homme importun.

Grave, et comme ayant peur de réveiller quelqu'un,

Errer dans les forêts ténébreuses et douces

Où le silence dort sur le velours des mousses.

Que te fait tout cela ? les nuages des cieux ,

La verdure et l'azur sont l'ennui de tes yeux.

Tu n'es pas de ces fous qui vont , et qui s'en vantent,

Tendant partout l'oreille aux voix qui i)artout chantent,

Rendant grâce au Seigneur d'avoir fait le printemps ,

Qui ramassent un nid, ou contemplent longtemps

Quelque noir chani|)ignon , monstre étrange de l'herbe.

Toi, comme un sac d'argent, tu vois passer la gerbe.

Ta futaie, en avril, sous ses bras plus nombreux

A l'air de réclamer bien des pas amoureux ,

Bien des cœurs soupirants , bien des têtes pensives ;

Toi, qui jouis aussi sous ses branches massives ,

Tu songes , calculant le taillis qui s'accroît ,

Que Paris, ce vieillard qui, l'hiver, a si froid,

Attend sous ses vieux quais percés de rampes neuves,

Ces longs serpents de bois qui descendent les fleuves !

Ton regard voit, tandis que notre œil flotte au loin,

Les blés d'or en farine et la prairie en foin;

Pour toi le laboureur est un rustre qu'on paye j

Pour toi toute fumée ondulant, noire ou gaie,

Sur le clair paysage, est un foyer impur

Où l'on cuit quelque viande à l'angle d'un vieux mur.

Quand le soir tend le ciel de ses moires ardentes.

Au dos d'un fort cheval assis, jambes pendantes,

Quand les bouviers hàlés, de leurs bras vigoureux.

Piquent tes bœufs géants qui par le chemin creux

Se hâtent pêle-mêle et s'en vont à la crèche.

Toi , devant ce tableau, tu rêves à la brèche

Qu'il faudra réparer, en vendant tes silos.

Dans ta rente qui tremble aux pas de don Carlos !

Au crépuscule , après un long jour monotone, Tu t'enfermes chez toi. Les tièdes nuits d'automne Versent leur chaste haleine aux coteaux veloutés. Tu n'en sais rien. D'ailleurs, qu'importe! A tes côtés. Belles, leurs bruns cheveux appliqués sur les tempes, Fronts roses empourprés par le reflet des lampes, Des femmes aux yeux purs sont assises , formant Un cercle frais qui brode et cause doucement ; Toutes, dans leurs discours où rien n'ose apparaître, Cachant leurs vœux, leur âme et leur cœur que peut-être Embaume un vague amour , fleur qu'on ne cueille pas , Parfum qu'on sentirait en se baissant tout bas. Tu n'en sais rien. Tu fais , parmi ces élégies Tomber ton froid sourire . ou , sous quatre bougies,

LES VOIX I^TÉRTEURES.

D'autres hommes et toi , dans un coin attablés Autour d'un tapis vert, bruyants , vous querellez Les caprices du whist , du brelan ou de l'hombre. — La fenêtre est pourtant pleine de lune et d'ombre!

0 risible insensé î vraiment , je te le dis , Cette terre , ces prés , ces vallons arrondis , Nids de feuilles et d'herbe où jasent les villages , Ces blés où les moineaux fout leius Joyeux pillages , Ces champs qui , l'hiver même , ont d'austères appas , Ne t'appartiennent point : tu ne les comprends pas.

Vois-tu , tous les passants , les enfants , les portes ,

Sur qui ton bois répand ses ombres inquiètes ,

Le pauvre jeune peintre éjiris de ciel et d'air,

L'amant i»Ieiu d'un seul nom , le sage au cœur amer ,

Qui vieiuieul rafraîchir dans celte solitude,

Hélas ! l'un son amour et l'aulrc son élude ,

Tous ceux qui , savourant la beauté de ce lieu ,

Aiment , en quillanl l'homme , à s'approcher de Dieu ,

Et qui , laissant ici le bruit vague et morose

Des troubles de leur âme, y prennent quelque chose

De l'immense repos de la création ,

Tous ces hommes , sans or et sans ambition ,

Et dont le pied |>()udreux ou tout mouillé par l'herbe

Te fait rire emporté |)ar ton landau superbe ,

Sont dans ce parc louRu , que tu crois sous la loi ,

Plus riches , i»lus chez eux , plus les maîtres que loi ,

Ouoicpie de leur forêt que ta main grille et mure

Tu puisses couper l'ombre et vendre le murnuire !

Pour eux rien n'est stérile en ces asiles frais.

Poin- qui -les sait cueillir tout a des dons secrets.

De partout sort un flot de sagesse abondante.

L'es|)ril qu'a déserlé la passion grondante ,

Médite à l'arbre mort, aux débris du vieux pont.

Tout objet dont le bois se compose répond

A quelcjne objet pareil dans la forêt de l'àme.

Un feu de paire éteint parle à l'amour en tlamme.

Tout donne des conseils au penseur , jeune ou vieux.

On se pique aux chardons ainsi qu'aux envieux ;

La feuille invile à croître; el l'onde , en coulant vite ,

Avertit qu'on se hàle et que l'heure nous quitte.

Pour eux rien n'est muet, rien n'est froid, rien n'est mort.

Un peu de plume en sang leur éveille un remord ;

Les sources sont des pleurs; la fleur qui boit aux fleuves

Leur dit : Souvenez-vous , ô pauvres âmes veuves !

Pour eux l'antre profond cache un songe étoile ;

Et la nuit , sous l'azur d'un beau ciel constellé ,

L'arbre sur ses rameaux comme à travers ses branches,

Leur montre l'aslre d'or et les colombes blanches ,

Choses douces aux cœurs pai- le malheur ployés ,

Car l'oiseau dit : Aimez ! et l'étoile : Croyez !

Voilà ce que chez toi verse aux âmes souffrantes La chaste obscurité des branches murmurantes ! Mais toi, qu'en fais-tu ? dis. —Tous les ans, en flots d'or,

Ce murmure , cette ombre , ineffable trésor , Ces bruits de vent qui joue et d'arbre cpii tressaille , Vont s'enfouir au fond de ton coffre qui bâille j Et tu changes ces bois où l'amour s'enivra. Toute cette nalure en loge à l'Opéra !

Encor si la musi(|ue arrivait à ton âme ! Mais entre l'art et toi l'or met son mur infâme. L'esprit (jui comprend l'art comprend le reste aussi. Tu vas donc dormir là ; sans te douter ((u'ainsi Que tous ces verts trésors que dévore ta bourse , Gluck est une foret et Mozart une source.

Tu dors ; et quand parfois la mode , en souriant ,

Te dit : Admire , riche ' alors , joyeux , criant.

Tu surgis , demandant conunent l'auteur se nomme,

Pourvu (|ue toutefois la muse soit un homme !

Car lu te roidiras dans ton étrange orgueil

Si l'on t'apporte , un soir , quelque musique en deuil ,

Urne (|iie la pensée a chauffée à sa flauune,

Beau vase où s'est versé tout le cœur d'une femme.

0 seigneur malvenu de ce superbe lieu ! Caillou vil incrusté dans ces rubis en feu .' Maître pour qui ces champs sont pleins de sourdes haines! Gui parasite enflé de la sève des chênes ! Pauvre riche ! — Vis donc , puisque cela pour toi C'est vivre. Vis sans cœur, sans pensée el sans foi. Vis pour l'or , chose vile , et l'orgueil , chose vaine. Végète , loi qui n'as que du sang dans la veine, Toi (jui ne sens pas Dieu frémir dans le roseau , Regarder dans l'aurore et chanter dans l'oiseau ! Car , — et bien (|ue tu sois celui <pn rit aux belles Et , le soir , se récrie aux romances nouvelles , — Dans les coteaux penchants où fument les hameaux , Près des lacs , près des fleurs , sous les larges rameaux. Dans tes pro|)res jardins, tu vas aussi stupide, Aussi peu clairvoyant dans ton instinct cupide , Aussi sourd à la vie , à l'harmonie , aux voix , Qu'un loup sauvage errant au milieu des grands bois !

Mai 1837.

Regardez : les enfants se sont assis en rond. Leur mère est à coté, leur mère au jeune front

Qu'on prend pour une sœur aînée; Inquiète , au milieu de leurs jeux ingénus , De sentir s'agiter leurs chiffres inconnus

Dans l'urne de la destinée.

Près d'elle naît leur rire et finissent leurs pleurs. Et son cœur est si pur el si pareil aux leurs , Et sa lumière est si choisie

LES VOTX INTÉRIEURES.

Qu'en passant à travers les rayons de ses jours , La vie aux mille soins , laborieux et lourds , Se transfigure en poésie !

Toujours elle les suit , veillant et regardant j Soit que janvier rassemble au coin de Tâtre ardent

Leur joie aux plaisirs occupée ; Soit qu'un doux vent de mai , qui ride le ruisseau , Remue au-dessus d'eux les feuilles , vert monceau

D'où tombe une ombre découpée.

Parfois , lorsque passant près d'eux , un indigent Contemple avec envie un beau hochet d'argent

Que sa faim dévorante admire , La mère est là ; pour faire , au nom du Dieu vivant , Du hochet une aumône , un ange de l'enfant ,

Il ne lui faut qu un doux sourire !

Et moi qui, mère, enfants, les vois tous sous mes yeux, Tandis quaujjrès de moi les petits sont joyeux

Comme des oiseaux sur les grèves , Mon cœur gronde et bouillonne , et je sens lentement , Couvercle soulevé par un flot écumant,

S'entr'ouviir mon front plein de rêves.

Dans ce jardin antique où les grandes allées Passent sous les tilleuls si chastes . si voilées. Que toute fleur qui s'ouvre y semble un encensoir, Où , marquant tous ses pas de l'aube jusqu'au soir, L'heure met tour à tour dans les vases de marbre Les rayons du soleil et les ombres de l'arbre , Anges , vous le savez , oh ! comme avec amour, Rêveur, je regardais dans la clarté du jour Jouer l'oiseau <[ui vole et la branche qui plie , Et de quels doux peusers mou àme était remplie , Tandis que Ihumble enfant , dont je baise le front , Avec son pas joyeux pressant mon i)as moins prompt , Marchait en m'entrainant vers la grotte où le lierre Met une barbe verte au vieux fleuve de pierre !

Février 1837.

21 tfSQ xïisjraîtaE envoies.

Enfants !— Oh ! revenez ! Tout à l'heure . imprudent ,

Je vous ai de ma chambre exilés en grondant .

Banque et tout hérissé de paroles moroses.

Et qu'aviez-vous donc fait , bandits aux lèvres roses ?

Quel crime? quel exploit? quel forfait insensé?

Quel vase du Japon en mille éclats i)risé?

Quel vieux portrait crevé ? quel beau missel gothique

Enrichi par vos mains d'un dessin fantastique ?

Non , rien de tout cela. Vous aviez seulement ,

Ce matin , restés seuls dans ma chambre un moment ,

Pris parmi ces papiers que mon esprit colore ,

Quelques vers, groupe informe, embryons près d'éclore.

Puis vous les aviez mis , prompts à vous accorder ,

Dans le feu , pour jouer , pour voir, pour regarder

Dans une cendre noire errer des étincelles ,

Comme brillent sur l'eau de nocturnes nacelles ,

Ou comme, de fenèlre en fenêtre , on peut voir

Des lumières courir dans les maisons le soir.

Voilà tout. Vous jouiez et vous croyiez bien faire.

Belle perte , en effet ! beau sujet de colère !

Une strophe , mal née au doux bruit de vos jeux ,

Qui remuait les mots d'un vol trop orageux !

Une ode qui chargeait d'une rime gonflée

Sa stance paresseuse en marchant essoufflée !

De lourds alexandrins l'un sur l'autre enjambant

Comme des écoliers qui sortent de leur banc !

Un autre eût dit : — Merci ! Vous ôtez une proie

Au feuilleton méchant qui bondissait de joie

Et d'avance poussait des rires infernaux

Dans l'antre qu'il se creuse au bas des grands journaux.—

Moi , je vous ai grondés. Tort grave et ridicule !

Nains charmants que n'eût pas voulu fâcher Hercule

Moi , je vous ai fait peur. J'ai, rêveur triste et dur.

Reculé brusquement ma chaise jusqu'au mur.

Et , vous jetant ces noms dont l'envieux vous nomme,

J'ai dit : Allez-vous-en ! laissez-moi seul ! — Pauvre

Seul ! le beau résultat ! le beau triomphe ! seul ' [homme 1

Comme on oublie un mort roulé dans son linceul ,

Vous m'avez laissé là , l'œil fixé sur ma porte ,

Hautain, grave et puni.— Mais vous, que vous importe l

Vous avez retrouvé dehors la liberté ,

Le grand air, 1.^ beau i)arc, le gazon souhaité ,

L'eau courante où l'on jette une herbe à l'aventure,

Le ciel bleu , le printemps , la sereine nature ,

Ce livre des oiseaux et des bohémiens ,

Ce poème de Dieu qui vaut mieux que les miens ,

Où l'enfant peut cueillir la fleur, strophe vivante,.

LES VOIX INTERIEURES

Sans qu'une grosse voix lont à coup l'épouvante !

Moi , je suis resté seul , toute joie ayant fui ,

Seul avec ce pédant qu'on appelle l'ennui.

Car, depuis le matin assis dans l'anliclianibre.

Ce docteur, né dans Londres, un dimanche, en décembre,

Qui ne vous aime pas, ô mes pauvres petits.

Attendait pour entrer que vous fussiez sortis.

Dans l'angle où vous jouiez il est là qui soui)ire.

Et je le vois bâiller, moi <|ni vous voyais rire !

Que faire ? lire lui livre ? oh non ! — dicter des vers ?

A quoi bon ? — Émaux bleus ou blancs, céladons verts,

Sjihére qui fait tourner tout le ciel sur son axe ,

Les beaux insectes peints sur mes lasses de Saxe ,

Tout m'ennuie , et je pense à vous. En vérité,

Vous partis , j'ai perdu le soleil . la gaîlé ,

Le bruit joyeux «pii fait ((u'on n-ve, le délire

De voir le (ou( pelit s'aider au d(ti[jt pour lire ,

Les fronts |)l('ins de candeur (|ui disent toujours oui ,

L'éclat de rire franc , sincère , épanoui ,

yui met subitement des perles sur les lèvres ,

Les beaux grands yeux naïfs admirant mon vieux Sèvres,

La curiosité qui cherche à tout savoir,

El les coudes qu'on pouase en disant : Viens donc voir !

Oh ! certes , les esjirils , les syli)lies et les fées Que lèvent dans ma chambre ai)p(trle p,ir ItoiifFées, Les gnomes a(xrouj)is là-haul , près du |)lafond , Dans les angles obscurs que mes vieux livres font , Les lutins familiers , nains à la longue échine , Qui parlent dans les coins à mes vases de Chine, Tout l'invisible essaim de ces démons joyeux, A dû rire aux éclats, (piaiid b'i , devant leurs yeux. Ils vous ont vus saisir dans la boite aux ébauches Ces hexamètres nus , boiteux , difformes, gauches, Les traîner au grand jour, pauvres hiboux fâchés, El puis, battant des mains, autour du feu penchés , De tous ces corps hideux soudain tirant uneàme. Avec ces vers si laids faire une belle flamme !

Espiègles radieux que j'ai fait envoler, Oh ! revenez ici chanter, danser, i)arler. Tantôt, groupe folâtre , ouvrir un gros volume , Tantôt courir, pousser mon bras qui lient ma plume, Et faire dans le vers que je viens retoucher Saillir soudain un angle aigu comme un clocher Que perce tout à coup un horizon de plaines. Mon àrne se réchauffe à vos douces haleines; Revenez près de moi , souriant de plaisir. Bruire et gazouiller, et sans peur obscurcir Le vieux livre oià je lis de vos ombres penchées, Folies têtes d'enfants ! gaités effarouchées !

J'en conviens, j'avais tort, et vous aviez raison. Mais qui n'a quelquef(»is grondé hors de saison? 11 faut être indulgent, nous avons nos misères. Les petits pour les grands ont tort d'être sévères.

Enfants ! chaque matin, votre âme avec amour

S'ouvre à la joie ainsi que la fenêtre au joqr.

Beau miracle, vraiment, que l'enfant, gai sans cesse,

Ayant tout le bonheur, ait toute la sagesse !

Le destin vous caresse en vos commencements ;

Vous n'avez (ju'à jouer et vous êtes charmants. [mes

Mais nous, nous qui pensons, nous qui vivons, nous som-

Hargneux, tristes, mauvais, ô mes chers petits hommes'

On a ses jours d'humeur, de déraison, d'ennui.

Il pleuvait ce matin. Il fait froid aujourd'hui.

Un nuage mal fait dans le ciel tout A l'heure

A passé. Que nous veut celle cloche cpii pleure?

Puis, on a dans le cœur quebpie remords. Voilà

Ce qui nous rend méchants. Vous saurez tout cela ,

Quand l'âge à votre tour ternira vos visages ,

Quand vous serez plus i;rands, c'esl-à-dire moins sages.

J'ai donc eu tort. C'est dit. Mais c'est assez punir,

Mais il faut pardonner, mais il faut revenir.

Voyons, faisons la paix, je vous prie à mains jointes.

Tenez, crayons, pajtiers, mon vieux conq»assans pointes,

Mes laques et mes grès, qu'une vilre défend,

Tous ces hochets de l'homme enviés par lenfant,

Mes gros chinois ventrus faits comme des concombres ,

Mon vieux tableau, trouvé sous d'antiques décombres,

.levons livrerai tout, vous toucherez à tout!

Vous pourrez sur ma table élre assis ou debout,

El cbiinter, et traîner, sans que je me récrie,

Mon grand fauteuil tle chêne et de tapisserie,

Et sur mon banc sculpté jeter tous à la fois

Vos jouets anguleux qui déchirent le bois !

Je vous laisserai même, et gaîmenl. et sans crainte ,

0 prodige ! en vos mains tenir ma bible peinte.

Que vous n'avez touchée encor qu'avec terreur,

Où l'on voit Dieu le père en habit d'empereur !

Et puis, brûlez les vers dont ma table est semée ,

Si vous tenez à voir ce qu'ils font de fumée !

Brûlez ou déchirez ! — je serais moins clément

Si c'était (-hez Méry, le poète charmant ,

Que Marseille la grecque, heureuse et noble ville.

Blonde tille d'Homère, a fait tils de Virgile.

Je vous dirais : — « Enfants ! ne touchez que des yeux

A ces vers qui demain s'envoleront aux deux.

Ces papiers, c'est le nid, retraite caressée,

Où du poêle ailé rampe encor la pensée.

Oh ! n'en approchez pas ! car les vers nouveau-nés ,

Au manuscrit natal encore emprisonnés,

Soutîient entre vos mains innocemment cruelles.

Vous leur blessez le pied, vous leur froissez les ailes ;

Et, sans vous eu douter, vous leur faites ces maux

Que les petits enfants font aux petits oiseaux. » —

Mais qu'importe les miens ! — Toute ma poésie, C'est vous, et mon esprit suit votre fantaisie. Vous êtes les reflets et les rayonnements Dont j'éclaire mon vers si sombre par moments.

LES VOIX INTERIEURES

âl

Enfants, vous dont la vie est faite d'espérance. Enfants, vous dont la joie est faite d'ignorance, Vous n'avez pas souffert et vous ne savez pas , Quand la pensée en nous a niarcliépas à pas, Sur le poCle morne et fatigué d'écrire, Quelle douce chaleur répand votre sourire. Combien il a besoin, quand sa tête se rompt, De la sérénité qui luit sur votre front ; Et quel enchantement l'enivre et le fascine , Quand le charmant hasard de (juelque cour voisine Où vous vous ébattez sous un arbre penchant , Mêle vos joyeux cris à son douloureux chant ! Revenez donc, hélas ! revenez dans mon ombre, Si vous ne voulez pas que je sois triste et sombre , Pareil, 'dans l'abandon où vous m'avez laissé, Au pécheur d'Étrétat, d'un long hiver lassé. Qui médite appuyé sur son coude, et s'ennuie De voir à sa fenêtre un ciel rayé de pluie.

Avril 1837.

Moi , rêvant à vous seuls, je contemple et je sonde L'amour que j'ai pour vous dans mon âme profonde, Amour doux et puissant qui toujours m'est resté. Et cette grande mer est petite à côté.

Juillet 183fi. — St-Val-en-C. Écrit au bord de la mer.

A quoi je songe ? — Hélas ! loin du toit où vous êtes.

Enfants, je songe à vous ! à vous, mes jeunes têtes,

Espoir de mon été déjà penchant et mûr.

Rameaux dont, tous les ans, l'ombre croît sur mon mur,

Douces âmes à peine au jour épanouies.

Des rayons de votre aube encor tout éblouies !

Je songe aux deux petits qui pleurent en riant,

Et qui font gazouiller sur le seuil verdoyant.

Comme deux jeunes fleurs qui se heurtent entr'elles,

Leurs jeux charmants mêlés de charmantes querelles 1

Et puis, père inquiet, je rêve aux deux aînés

Qui s'avancent déjà de plus de flot baignés,

Laissant pencher parfois leur tête encor naïve,

L'un déjà curieux, l'autre déjà pensive!

Seul et triste au milieu des chants des matelots.

Le soir, sous la falaise, à cette heure où les flots,

S'ouvrant et se fermant comme autant de narines,

Mêlent au vent des cieux mille haleines marines,

Où l'on entend dans l'air d'ineffables échos

Qui viennent de la terre ou qui viennent des eaux.

Ainsi je songe ! — à vous, enfants, maison, famille,

A la table qui rit, au foyer qui pétille,

A tous les soins pieux que répandent sur vous

Votre mère si tendre et votre aïeul si doux !

Et tandis qu'à mes pieds s'étend, couvert de voiles,

Le limpide océan, ce miroir des étoiles.

Tandis que les nochers laissent errer leurs yeux

De l'infini des mers à l'infini des cieux,

Hîu ttttii qn^jon jcnkn'îfaït la vntr 0am la voix.

Quels sont ces bruits sourds ?

Écoutez vers l'onde Cette voix profonde Qui pleure toujours Et qui toujours gronde, Quoiqu'un son plus clair Parfois l'interrompe... — Le vent de la mer SoufHe dans sa trompe !

Comme il pleut ce soir !

N'est-ce pas, mon hôte ?

Là-bas, à la côte, Le ciel est bien noir, La mer est bien haute!

On dirait l'hiver j Parfois on s'y trompe... — Le vent de la mer Souffle dans sa trompe.

Oh ! marins perdus !

Au loin, dans cette ombre.

Sur la nef qui sombre, Que de bras tendus Vers la terre sombre , Pas d'ancre de fer Que le Ilot ne rompe. — Le vent de la mer Souffle dans sa trompe.

Nochers imprudents !

Le vent dans la voile Déchire la toile Comme avec les dents !

Là-haut pas d'étoile !

L'un lutte avec l'air.

L'autre est à la pompe. — Le vent de la mer Soufïle dans sa trompe.

LES VOIX INTÉRIEURES

C'est toi, c'est ton feu Que le nocher rêve, Qiinnd le flot s'élève.

Chandelier (|ue Dieu Pose sur la grève !

Phare au rouge éclair Que la brume estompe !

Le vent de la mer Souffle dans sa trompe.

Juillet 1836.

^ftttanîra ma cet.

Ne vous effrayez pas. douce mère inquiète

Dont la bonté parfont dans la maison s'émietle,

De le voir si |)elit , si grave et si pensif.

Comme un pauvre oiseau blanc qui , seul sur un récif,

Voit l'Océan vers lui mouler du fond de l'ombre.

Il regarde déjà la vie immense ef sombre.

Il rêve de la voir s'avancer pas ii pas.

0 mère au cœur divin, ne vous effrayez pas ,

Vous en qui, — tant votre âme est un charmant mé-

L'ange voit un enfant et l'enfant voit un ange, [lange! —

Allons, mère, sans trouble et d'un air triomphant

Baisez-moi le grand front de ce petit enfant.

Ce n'est pas un savant, ce n'est pas un prodige ,

C'est un songeur; tant mieux. Soyez fière, vous dis-je !

La méditation du génie est la sœur.

Mère, et l'enfant songeur fait un homme penseur,

Et la pensée est tout, et la pensée ardente

Donne à Millon le ciel, donne l'enfer à Dante !

Un jour il sera grand. L'avenir glorieux Attend, n'en doutez i)as, l'enfant mystérieux Qui veut savoir comment chaque chose se nomme Et questionne tout, un mur autant qu'un homme. Qui sait si, ramassant à terre sans effort Le ciseau colossal de Michel-Ange mort , Il ne doit pas, livrant au granit des batailles, Faire au marbre étonné de superbes entailles ?

Ou, comme Bonaparte ou bien François premier , Prendre, joueur d'échecs, l'Europe pour damier? Qui sait s'il n'ira point, voguant à toute voile, Ajoutant à son œil, que l'ombre humaine voile , L'œil du long télescope au regard effrayant , Ou l'œil de la pensée encor plus clairvoyant , Saisir, dans l'azur vaste ou dans la mer profonde , Un astre comme Herschell , comme Colomb un monde ?

Qui sait ? Laissez grandir ce petit sérieux.

Il ne voit même pas nos regards curieux.

Peut-être que déjà ce pauvre enfant fragile

Rêve, comme rêvait l'enfant qui fut Virgile,

Au combat qui poursuit le potHe éclatant ;

Et qu'il veut, aussi lui, tenter, vaincre, et sortant

Par im chemin nouveau de la splière où nous sommet ,

Voltiger, nom ailé, sur les bouches des hommes.

Juin 1S35.

Jeime fille, l'amour, c'est d'abord un miroir Où la femme coquette et belle aime à se voir.

Et. gaie ou rêveuse, se penche; Puis, comme la vertu, (|uand il a votre cœur, Il en chasse le mal et le vice moqueur,

El vous fait l'âme pure et blanche;

Puis on descend un peu, le pied vous glisse... — alors C'est un abîme ! en vain la main s'attache aux bords ,

On s'en va dans l'eau qui tournoie ! — L'amour est charmant, pur, et mortel. N'y crois pas! Tel l'enfant . par un fleuve attiré pas à pas,

S'y mire, s'y lave et s'y noie.

Février 1837.

;?lpri0 nnt Ucintt tft IDontje,

Quand le poète peint l'enfer , il peint sa vie :

Sa vie , ombre qui fuit de spectres poursuivie ;

Forêt mystérieuse où ses pas effrayés

S'égarent à tâtons hors des chemins frayés;

Noir voyage obstrué de rencontres difformes ;

Spirale aux bords douteux, aux profondeurs énormes ,

Dont les cercles hideux vont toujours plus avant

Dans une ombre où se meut l'enfer vague et vivant!

Cette rampe se perd dans la brume indécise;

Au bas de chaque marche une plainte est assise ,

Et l'on y voit passer avec un faible bruit

Des grincements de dents blancs dans la sombre nuit.

Là sont les visions , les rêves , les chimères ;

Les yeux que la douleur change en sources amères j

LES VOIX INTERIEURES

L'amour, couple enlacé , triste et toujours brûlant, Qui dans un tourbillon passe une plaie au flanc ; Dans un coin la vengeance et la faim, sœurs impies , Sur un crâne rongé côte à côte accroupies j Puis la pâle misère , au sourire appauvri ; L'ambition , l'orgueil de soi-même nourri , Et la luxure immonde et l'avarice infâme , Tous les manteaux de plomb dont peut se charger l'âme! Plus loin , la lâcheté , la peur, la trahison Offrant des clefs à vendre et goûtant du poison ; Et puis , plus bas encore , et tout au fond du gouffre Le masque grimaçant de la Haine qui souffre !

Oui , c'est bien là la vie , ô poëte inspiré !

Et son chemin brumeux d'obstacles encombré.

Mais , pour que rien n'y manque, en cette route étroite,

Vous nous montrez toujours debout à votre droite

Le génie au front calme , aux yeux pleins de rayons,

Le Virgile serein qui dit : Continuons !

ÀOÙt 1R36.

XXVJII

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