‹ uvres de Victor HugoChapitre 77 sur 599 · NOVEMBRE · texte numérisé non relu

NOVEMBRE

Je lui dis : la rose du jardin , comme lu sais, dure i)eu ; et la saison des roses est bien vite écoulée.

Sadi.

Quand l'Automne , abrégeant les jours qu'elle dévore. Éteint leurs soirs de flamme et glace leur aurore , Quand Novembre de brume inonde le ciel bleu , Que le bois tourbillonne et ([u'il neige des feuilles , 0 ma muse ! en mon âme alors tu te recueilles , Comme un enfant transi qui s'approche du feu.

Devant le sombre hiver de Paris qui bourdonne , Ton soleil d'orient s'éclipse et t'abandonne , Ton beau rêve d'Asie avorte , et tu ne vois, Sous tes yeux , que la rue au bruit accoutumée , Brouillard à ta fenêtre , et longs flots de fumée Qui baignent en fuyant l'angle noirci des toits.

Alors s'en vont en foule et sultans et sultanes , Pyramides, palmiers, galères capitanes, Et !e tigre vorace et le chameau frugal , Djinns au vol furieux , danses des bayadères , L'Arabe qui se penche au cou des dromadaires , Et la fauve girafe au galop inégal !

Alors , éléphants blancs chargés de femmes brunes, Cités aux dômes d'or où les mois sont des lunes. Imams de Mahomet , mages , prêtres de Bel , Tout fuit, tout disparaît : — plus de minaret maure, Plus de sérail fleuri , plus d'ardente Gomorrhe Qui jette un reflet rouge au front noir de Babel !

C'est Paris , c'est l'hiver. — A ta chanson confuse Odalisques , émirs , pachas , tout se refuse. Dans ce vaste Paris le klephte esta l'étroit; Le Nil déborderait ; les rose du Bengale Frissonnent dans ces champs où se tait la cigale : A ce soleil brumeux les péris auraient froid.

Pleurant ton Orient , alors, muse ingénue,

Tu viens à moi , honteuse , et seule , et presque nue.

— N'as-tu pas, me dis-tu , dans ton cœur jeune encor

Quelque chose à chanter , ami ? car je m'ennuie

A voir ta blanche vitre où ruisselle la pluie ,

Moi qui dans mes vitraux avais un soleil d'or !

ORIENTALES

Puis, tu prends mes deux mains dans lesmains diaphanes, Et nous nous asseyons , et loin des yeux profanes , Entre mes souvenirs je t'offre le plus doux , Mon jeune âfje , et ses jeux , et l'école mutine , Et les serments sans tin de la vierge enfantine , Aujourd'iuii mère lienreuse aux l)ras d'un autre époux.

Je te raconte aussi comment , aux Feuillantines, Jadis tintaient pour moi les cloches argentines; Comment , jeune et sauvage , errait ma liberté , Et qu'à dix ans , parfois , resté seul à la brune , Rêveur , mes yeux cherchaient les deux yeux de la lune, Comme la fleur qui s'ouvre aux tièdes nuits d'été.

Puis tu me vois du pied, pressant l'escarpolette ,

Oui d'un vieux marronnier fait crier le squelette Et vole , de ma mère éternelle terreur! Puis je te dis les noms de mes amis d'Espagne , Madrid , et son collège où l'ennui t'accompagne , Et nos combats d'enfants pour le grand empereur!

Puis encor mon bon père , ou quelque jeune fille Morte à quinze ans, à l'âge où l'œil s'allume et brille! Mais surtout tu le plais aux premières amours , Frais papillons dont l'aile, en fuyant rajeuni», Sous le doigt qui la fixe esl si vite ternie , Essaim doré qui n'a qu'un jour dans tous nos jours!

15 novembre 1828.

ODES

BALLADES

li).

ODES

ET

BALLADES

La première édition de ces Odes (juin 18!2â) était ►recédée des réflexions qu'on va lire :

<i II y a deux intentions dans la publication de ce livre , l'intention littéraire et l'intention politique; mais, dans la pensée de l'auteur, la dernière est la conséquence de la première , car l'histoire des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses.

11 On pourra voir dans l'arrangement de ces Odes une division qui , néanmoins , n'est pas méthodiquement tracée. Il a semblé à Tauleur que les émotions d'une âme n'étaient pas moins 1 fécondes pour la poésie que les révolutions d'un I empire.

1) Au reste, le domaine de la poésie est illimité. Sous le monde réel , il existe un monde idéal , qui se montre resplendissant à l'œil de ceux que des méditations graves ont accoutumés à voir dans les choses plus que les choses. Les beaux ouvrages de poésie en tout genre , soit en vers , 1 soit en prose , qui ont honoré notre siècle , ont 1 révélé cette vérité, à peine soupçonnée aupara- 1 vaut , que la poésie n'est pas dans la forme des > idées, mais dans les idées elles-mêmes. La

Il poésie, c'est tout ce qu'il y a d'intime dans

i> tout. 1)

Il est permis peut-être aujourd'hui à l'auteur d'ajouter à ce peu de lignes quelques autres observations sur le but qu'il s'est proposé en composant ces Odes.

Convaincu que tout écrivain, dans quelque sphère que s'exerce son esprit, doit avoir pour objet principal d'être utile , et espérant qu'une intention honorable lui ferait pardonner la témérité de ses essais , il a tenté de solenniser quelques-uns de ceux des principaux souvenirs de notre époque qui peuvent être des leçons pour les sociétés futures. Il a adopté, pour consacrer ces événements, la forme de l'Ode , parce que c'était sous cette forme que les inspirations des premiers poètes ap~ paraissaient jadis aux premiers peuples.

Cependant l'Ode française, généralement accusée de froideur et de monotonie, paraissait peu propre à retracer ce que les trente dernières années de notre histoire présentent de touchant et de terrible, de sombre et d'éclatant, de monstrueux et de merveilleux. L'auteur de ce recueil , en réfléchissant sur cet obstacle , a cru découvrir que cette froideur n'était point dans l'essence de l'Ode, mais seulement dans la forme que lui ont jusqu'ici donnée les poètes lyriques. Il lui a semblé que la cause de cette monotonie était dans l'abus des

ODES ET BALLADES

apostrophes, des exclamations, de prosopopées, et autres figures véhémentes que l'on prodiguait dans l'Ode ; moyens de chaleur qui glacent lorsqu'ils sont trop multipliés, et étourdissent au lieu d'émouvoir. Il a donc pensé que , si l'on plaçait le mouvement de l'Ode dans les idées plutôt que dans les mots , si de plus on en asseyait la composition sur une idée fondamentale quelconque qui fût appropriée au sujet, et dont le développement s'appuyât dans toutes ses parties sur le développement de l'événement qu'elle raconterait; en substituant aux couleurs usées et fausses de la mythologie païenne les couleurs neuves et vraies de la théogonie chrétienne, on pourrait jeter dans TOde quelque chose de l'intérêt du drame, et lui faire parler en outre ce langage austère , consolant et religieux, douta besoin une vieille société qui sort encoretoute chancelante des saturnales de l'athéisme et de l'anarchie.

Voilà ce que l'auteur de ce livre a tenté , mais sans se flatter du succès; voilà ce (pi'il ne pouvait dire à la première édition de son recueil, de peur que l'exposé de ses doctrines ne j)arùt la défense de ses ouvrages. Il peut, aujourd'hui que ses Odes ont subi l'épreuve hasardeuse de la publication, livrer au lecteur la pensée qui les a inspirées, et qu'il a eu la satisfaction de voir déjà , sinon approuvée, du moins comprise en partie. Au reste, ce qu'il désire avant tout, c'est qu'on ne lui croie pas la prétention de frayer une route ou de créer un genre.

La plupart des idées qu'il vient d'énoncer s'appliquent principalement aux sujets historiques traités dans ce recueil; mais le lecteur pourra, sans qu'on s'étende davantage , remarquer dans le reste le même but littéraire et un semblable système de composition.

On arrêtera ici ces observations préliminaires, qui exigeraient un volume de développement, et auxquelles on ne fera peut-être pas attention ; mais il faut toujours parler comme si l'on devait être entendu, écrire comme si l'on devait être lu , et penser comme si l'on devait être médité:

Décembre 1822.

Voici de nouvelles preuves pour ou contre le système de composition lyrique indiqué ailleurs (1) par l'auteur de ces Odes. Ce n'est pas sans une défiance extrême qu'il les présente à l'examen des gens de goût; car, s'il croit à des théories nées d'études consciencieuses et de méditations assidues, d'un autre côté, il croit fort peu à son talent. Il prie donc les hommes éclairés de vouloir bien ne pas étendre jusqu'à ses doctrines littéraires l'arrêt qu'ils seront sans doute fondés à prononcer contre ses essais poétiques. Aristote n'est-il pas innocent des tragédies de l'abbé d'Aubignac?

Cependant, malgré son obscurité, il a déjà eu la douleur de voir ses principes littéraires , qu'il croyait irréprochables , calomniés ou du moins mal interprétés. C'est ce qui le détermine aujourd'hui à fortifier cette publication nouvelle d'une déclaration simple et loyale, laquelle le mette à l'abri de tout soupçon d'hérésie dans la querelle qui divise aujourd'hui le public lettré. Il y a maintenant deux partis dans la littérature comme dans l'Ktat, et la guerre poéticpie ne parait pas devoir être moins acharnée que la guerre sociale n est furieuse. Les deux camps semblent plusimpatirntsde combattre que de traiter. Ils s'obstinent à ne vouloir point parler la même langue; ils n'ont d'autre langage que le mot d'ordre à l'intérieur et le cri de guerre à l'extérieur. Ce n'est pas le moyen de s'entendre.

Quelques voix importantes néanmoins se sont élevées, depuis quelque temps, parmi les clameurs des deux armées. Des conciliateurs se sont présentés avec de sages paroles entre les deux fronts d'attaque. Ils seront peut-être les premiers immolés , mais n'importe ! C'est dans leurs ran^js que l'auteur de ce livre veut être placé , dût-il y être confondu. Il discutera , sinon avec la même autorité, du moins avec la même bonne foi. Ce n'est pas qu'il ne s'attende aux imputations les plus étranges, aux accusations les plus singulières. Dans le trouble où sont les esprits , le danger de parler est plus grand encore que celui de se taire; mais, quand il s'agit d'éclairer et d'être éclairé , il faut regarder où est le devoir , et non où est le pé;il : il se résigne donc. Il agitera, sans hésitation, les questions les plus redoutées , et , comme le petit

(I) f'ovcî la noie précédente.

ODES ET BALLADES

•nfant thébain, il osera secouer la peau du lion. Et d'abord, pour donner quelque dignité à cette liscussion impartiale, dans laquelle il cherche la umière bien plus qu'il ne l'apporte, il répudie DUS ces ternies de convention que les partis se récitent réciproquement, comme des ballons vides, ignés sans signification, expressions sans expresion, mots vagues que chacun définit au besoin de es haines ou de ses préjugés , et qui ne servent de aisons qu'à ceiLX qui n'en ont pas. Pour lui, ilignore )rofondément ce que c'est que le genre, classifue et que \egenre romantique. Selon une femme le génie , qui , la première , a prononcé le mot de ittérature 7'0?nantique en France, cette division e rapporte aux deux grandes ères du monde, 'elle qui a précédé rétablissement du christialisme et celle qui Va suivi (1). D'après le sens ittéral de cette explication , il semble que le Pa- '•adis perdu serait un poëme classique^ et la Uenriade une œuvre romantique. Il ne paraît pas démontré que les deux mots importés par madame de Staël soient aujourd'hui compris de cette Façon.

En littérature , comme en toute chose , il n'y a [jue le bon et le mauvais , le beau et le difforme , le vrai et le faux. Or , sans établir ici de comparai- 5ons qui exigeraient des restrictions et des développements , le beau (2) dans Shakspeare est tout aussi classique (si classique signifie digne d'être ?ludié ) que le beau dans Racine ; et le faux dans V^oltaire est tout aussi romantique (si romantique kcut dire mauvais) que \t faux dans Calderon. Ce sont là de ces vérités naïves qui ressemblent plus encore à des pléonasmes qu'à des axiomes : mais où n'est-on pas obligé de descendre pour convaincre l'entêtement et pour déconcerter la mauvaise foi?

On objectera peut-être ici que les deux mots de guerre ont depuis quelque temps changé encore d'acception , et que certains critiques sont convenus d'honorer désormais du nom de classique toute production de l'esprit antérieure à notre époque, tandis que la qualification de romantique serait spécialement restreinte à cette littérature qui grandit et se développe avec le dix-neuvième siècle. Avant d'examiner en quoi cette littérature est propre à notre siècle , on demande en quoi elle peut avoir mérité ou encouru une désignation exceptionnelle. Il est reconnu que chaque littérature

(1) De l'Allemagne.

(.2) Il est inutile de ilOclarer que celte expression est emplojée ici dans toute son étendue.

s'empreint plus oti moins profondément du ciel , des mœurs et de l'histoire du peuple dont elle est l'expression. Il y a donc autant de littératures diverses qu'il y a de sociétés différentes. David , Homère , Virgile, le Tasse , Milton et Corneille, ces hommes dont chacun représente une poésie et une nation , n'ont de commun entre eux que le génie. Chacun d'eux a exprimé et a fécondé la pensée publique dans son pays et dans son temps. Chacun d'eux a créé pour sa sphère sociale un monde d'idées et de sentiments, approprié au mouvement et à l'étendue de cette sphère. Pourquoi donc envelopper d'une désignation vague et collective ces créations qui, pour être toutes animées de la même âme, la vérité, n'en sont pas moins dissemblables, et souvent contraires dans leurs formes, dans leurs éléments et dans leurs natures? Pourquoi en même temps cette contradiction bizarre de décerner à une autre littérature, expression imparfaite encore d'une époque encore incomplète, l'honneur ou l'outrage d'une qualification également vague, mais exclusive, qui la sépare des littératures qui l'ont précédée ? Comme si elle ne pouvait être pesée que dans l'autre plateau de la balance ! Comme si elle ne devait être inscrite que sur le revers du livre! D'où lui vient ce nom de romantique? Est-ce que vous lui avez découvert quelque rapport bien évident et bien intime avec la langue romance ou romane?... Alors expliquez-vous; examinons la valeur de cette allégation : prouvez d'aboid qu'elle est fondée ; il vous restera ensuite à démontrer qu'elle n'est pas insignifiante.

Mais on se garde fort aujourd'hui d'entamer de ce côté une discussion qui pourrait n'enfanter que le ridiculus mus; on veut laisser à ce mot de ro- 7nantique xmcei'iam vague fantastique et indéfinissable qui en redouble Ihorreur. Aussi , tous les anatbèmes lancés contre d'illustres écrivains et poètes contemporains peuvent-ils se réduire à cette argumentation : — « Nous condamnons la littéra- 1) tuie du dix-neuvième siècle, parce qu'elle est I) romantique.... — Et pourquoi est-elle romanti- » que? — Parce qu'elle est la littérature du dixi> neuvième siècle. i> — On ose affirmer ici, après un mûr examen , que l'évidence d'un tel raisonnement ne parait pas absolument incontestable.

Abandonnons enfin cette question de mots, qui ne peut suffire qu'aux esprits superficiels dont elle est le risible labeur. Laissons en paix la procession des rhéteurs et des pédagogues apporter gravement de l'eau claire au tonneau vide. Souhaitons longue haleine à tous ces pauvres Sisyphes essoufflés , qui

ODES ET BALLADES

vont roulant et roulant sans cesse leur pierre au haut (Tune butte :

Palus ùiamabilis iindâ Alligat, et novies Styx interfusa coercet.

Passons , et abordons la question de choses , car la frivole querelle des romantiques et des classiques n'est que la parodie d'une importante discussion, qui occupe aujourd'hui les esprits judicieux et les âmes méditatives. Ouitlons donc la Bat rnchomyomachic pour V Iliade. Ici du moins les adversaires peuvent espérerde s'entendre, parce qu'ils en sont dignes. 11 y a une discordance absolue entre les rats et les grenouilles, tandis qu'un intime raj)port de noblesse et de grandeur existe entre Achille et Hector.

Il faut en convenir, un mouvement vaste et profond travaille intérieurement la littérature de ce siècle. Quclqueshommesdisl ingués s'en étonnent, et il n'y a i)récisénK'nt dans tout cela d'étonnant que leur surprise. Ku effet, si après une révolution politique qui a frappé la société dans toutes ses sommités et dans toutes ses racines, qui a touché à toutes les gloires et à toutes les infamies, qui a tout désuni et tout mêlé , au point d'avoir dressé l'échafaud à l'abri de la tente , et mis la hache sous la garde du glaive ; après une commotion effrayante qui n'a rien laissé dans le cœur des hommes qu'elle n'ait remué, rien dans Tordre des choses qu'elle n'ait déplacé; si, disons-no'us, après un si prodigieux événement , nul changement n'apparaissait dans l'esprit et dans le caractère d'un peuple, n'est-ce pas alors cpi'il faudrait s'étonner et d'un étonnement sans bornes?... — Ici se présente une objection spécieuse et déjà développée avec une conviction respectable par des hommes de talent et d'autorité. C'est précisément, disent-ils, parce que cette révolution littéraire est le résultat de notre révolution politique , que nous en déplorons le triomphe , que nous en condamnons les œuvres. — Cette conséquence ne parait pas juste. La littérature actuelle peut-être en partie le résultat de la révolution, sans en être Vexpression. La société, telle que l'avait faite la révolution , a eu sa littérature, hideuse et inepte comme elle. Cette littérature et cette société sont mortes ensemble et ne revivront plus. L'ordre renaît de toutes parts dans les institutions; il renaît également dans les lettres. La religion consacre la liberté : nous avons des citoyens. La foi épure l'imagination : nous avons des poètes. La vérité revient partout, dans les

mœurs, dans les lois, dans les arts. La littérature nouvelle est vraie. Et qu'importe qu'elle soit le résultat de la révolution? La moisson est-elle moins belle , parce qu'elle a mûri sur le volcan ? Quel rapport trouvez-vous entre les laves qui ont consumé votre maison et l'épi de blé qui vous nourrit?

Les plus grands poètes du monde sont venus après de grandes calamités piddiques. Sans parler des chantres sacrés, toujours inspirés par des malheurs passés ou futurs , nous voyons Homère apparaître après la chute de Troie et les catastrophes de l'Argolide; Virgile, après le triumvirat. Jeté au milieu des discordes des Guelfes et des Gibelins , Dante avait été proscrit avant d'être poète. Milton rêvait Satan chez Cromwell. Le meurtre de Henri IV précéda Corneille. Racine , Molière , lîoilcau . avaient assisté aux orages de la Fronde. Ai)rès la révolution française, ChiUeaubriand s'élève, et la proportion est gardée.

Kl ne nous étonnons point de cette liaison remar- (|uable entre les grandes époques politiques et les belles époques lilléraires. La marche sombre et imposante des événements par lesquels le pouvoir d'en haut se manifeste aux pouvoirs d'ici-bas, l'unité éternelle de leur cause, l'accord solennel de leurs résultats, ont quelque chose qui frappe profondément la pensée. (]e qu'il y a de sublime et d'immortel dans l'homme se réveille comme en sursaut, au bruit de toutes ces voix merveilleuses qui avertissent de Dieu. L'esprit des peuples, en un religieux silence, entend longtemps retentir de catastrophe en catastrophe la parole mystérieuse qui témoigne dans les ténèbres :

.Idmonet , et magnâ testatur voce per umbras.

Quelques âmes choisies recueillent cette parole et s'en fortifient. Quand elle a cessé de tonner dans les événements, elles la font éclater dans leurs inspirations, et c'est ainsi que les enseignements célestes se continuent par des chants. Telle est la mission du génie ; ses élus sont ces sentinelles laissées par le Seigneur sur les tours de Jérusalem, et qui ne se tairont ni jour ni nuit.

La littérature présente , telle que l'ont créée les Chateaubriand, les Staël, les La Mennais , n'appartient donc en rien à la révolution. De même que les écrits sophistiques et déréglés des Voltaire, des Diderot et des Helvétius, ont été d'avance l'expression des innovations sociales écloses dans la décrépitude du dernier siècle, la littérature

ODES ET BALLADES

actuelle, que l'on attaque avec tant d'instinct d'un côté etsi peu desagacité de l'autre, est l'expression anticipée de la société religieuse et monarchique qui sortira sans doute du milieu de tant d'anciens débris, de tant de ruines récentes. Il faut le dire et le redire , ce n'est pas un besoin de nouveauté qui tourmente les esprits , c'est un besoin de vérité, et il est immense.

Ce besoin de vérité, la plupart des écrivains supérieurs de l'époque tendent à le satisfaire. Le goiit, qui n'est autre chose que Vautofi'te en littérature , leur a enseigné que leurs ouvrages , vrais pour le fond, devaient être également vrais dans la forme ; sous ce l'apport , ils ont fait faire un pas à la poésie. Les écrivains des autres peuples et des autres temps , même les admirables portes du grand siècle , ont trop souvent oublié dans l'exécution le principe de vérité dont ils vivifiaient leur composition. On rencontre fréquemment dans leurs plus beaux passages des détails empruntés à des mœurs, à des religions , ou à des époques trop étrangères au sujet. Ainsi \ horloge qui , au grand amusement de Voltaire, désigne au Brutus de Shakspeare l'heure oii il doit frapper César, cette horloge ^ qui existait, comme on voit, bien avant qu'il y eût des horlogers , se retrouve , au milieu d'une brillante description des dieux mythologiques, placée par Boileau à la main du Temps. Le cafion, dont Calderon arme les soldats d'Héraclius-, et Milton les archanges de ténèbres , est tiré , dans VOde sur Namur, par dix mille vaillants Alcides qui en font pétiller les remparts. Et certes, puisque les Alcides du législateur du Parnasse tirent du canon, le Satan de Milton peut à toute force considérer cet anachronisme comme de bonne guerre. Si, dans un siècle littéraire encore barbare, le père Lemoyne, auteur d'un poëme de Saint-Louis, fait sonner les vespres sicilie?inespav les cors des noires Emnenides, un âge éclairé nous montre J.-B. Rousseau envoyant (dans son Ode au comte de Luc, dont le mouvement lyrique est fort remarquable) un prophète /idèlejnsque chez les dieux interroger le Sort; et, en trouvant fort ridicules les Néréides dont Camoens obsède les compagnons de Gama, on désirerait, dans le célèbre Passage du Rhin de Boileau (I), voir autre chose que des

(1) I.es personnes de bonne foi comprenJront aisément pourquoi nous citons ici fréquemment le nom de Boileau. Les fautes de goiM, dans un homme d'un goût aussi pur, ont quelque chose de frappant qui les rend d'un utile exemple. 11 faut que l'absence de vérité soit bien contraire à la poésie, puisqu'elle dépare même les vers de Boileau. Quant aux critiques malveillants , qui voudraient voir dans ces citations un manque de respect à un

Naïades craintives fuir devant Louis , par la grâce de Dieu , roi de France et de Navarre , accompagné de ses maréchaux-des-camps-et-armées.

Des citations de ce genre se prolongeraient à l'infini, mais il est inutile de les multiplier. Si de pareilles fautes de vérité se présentent fréquemment dans nos meilleurs auteurs , il faut se garder de leur en faire un crime. Ils auraient pu sans doute se borner à étudier les formes pures des divinités grecques, sans leur emprunter leurs attributs païens. Lorsqu'à Rome on voulut convertir en saint Vierre un Jupiter olympien, on commença du moins par ôter au maître du tonnerre l'aigle qu'il foulait sous ses pieds. Mais quand on considère les immenses services rendus à la langue et aux lettres par nos premiers grands poètes , on s'humilie devant leur génie, et on ne se sent pas la force de leur reprocher un défaut de goût. Certainement ce défaut a été bien funeste, puisqu'il a introduit en France je ne sais quel genre faux , qu'on a fort bien nommé le ge^ire scolastique , genre qui est au classique ce que la superstition et le fanatisme sont à la religion , et qui ne contrebalance aujourd'hui le triomphe de la vraie poésie que par l'autorité respectable des illustres maîtres chez lesquels il trouve malheureusement des modèles. On a rassemblé ci-dessus quelques exemples pareils entre eux de ce faux goût , empruntés à la fois aux écrivains les plus opposés, à ceux que les scolastiques appellent classiques et à ceux qu'ils qualifient de i^omantiques ; ou espère par là faire voir que, si Calderon a pu pécher par excès d'ignorance, Boileau a pu faillir aussi par excès de science ; et que si , lorsqu'on étudie les écrits de ce dernier, on doit suivre religieusement les règles imposées au langage par le critique (1) , il faut en

grand nom, ils sauront que nul ne pousse plus loin que l'auteur de ce livre l'estime pour cet excellent esprit. Boileau partage avec notre Racine le mérite unique d'avoir fixé la langue française , ce qui suffirait pour prouver que lui aussi avait un génie créateur.

(1) Insistons sur ce point, afin d'ôter tout prétexte aux malvojatits. S'il est utile et parfois nécessaire de rajeunir quelques tournures usées , de renouveler quelques vieilles expressions , et peut-être d'essayer encore d'embellir notre versification par la plénitude du mètre et la pureté de la rime, on ne saurait trop répéter que là doit s'arrêter l'esprit de perfectionnement. Toute innovation contraire à la nature de notre prosodie et au génie de notre langue doit être signalée comme un attentat aux premiers princi|)es du goût.

Après une si franche déclaration , il sera sans doute permis de faire observer ici aux hyper-critiques que le vrai taleut regarde avec raison les règles comme la limite qu'il ne faut jamais franchir, et non comme le sentier qu'il faut toujours suivre. Elles rappellent incessamment la pensée vers un centre unique , le beau; mais elles ne la circonscrivent pas. Les règles sont en littérature ce que sont les lois en morale ; elles ne peuvent tout

ODES ET BALLADES

même temps se garder scnipuleusemenl d'adopter les fausses couleurs employées quelquefois par le poète.

Et remarquons en passant que. si la littérature du grand siècle de Louis-le-Grand eût invoqué le christianisme au lieu d'adorer les dieux païens ; si ses poètes eussent été ce qu'étaient ceux des temps primitifs , des prêtres chantant les grandes choses de leur religion et de leur patrie , le triomphe des doctrines sophistiques du dernier siècle eût été beaucoup plus difficile, peut-être même impossible. Aux premières attaques des novateurs, la religion et la morale se fussent réfugiées dans le sanctuaire des lettres, sous la garde de tant de grands hommes. Le goût national, accoutumé à ne point séparer les idées de religion et de poésie, eût répudié tout essai de poésie irrégulière, et flétri cette monstruosité non moins comme un sacrilège littéraire cpie comme un sacrilège social. Qui peut calculer ce qui fût arrivé de la philosnp/iic , si la cause (k Dieu , défendue en vain par la vertu , eût été aussi

plaldée par le génie? 'Mais la France n'eut pas

ce bonheur; ses poêles nationaux étaient presque tous des poètes païens , et notre littérature était plutôt l'expression d'une société Idolâtre et démocrali([ue que d'une société monarchique et chrétienne. Aussi les philosophes parvinrent-ils , en moins d'un siècle, à chasser des cœurs une religion qui n'était pas dans les esprits.

C'est surtout à réparer le mal fait par les sophistes que doit s'attacher aujourd'hui le poète; il doit marcher devant les peuples comme une lumière , et leur montrer le chemin. Il doit les ramener à tous les grands principes d'ordre, de morale et d'honneur; et. pour que sa puissance leur soit douce, il faut que toutes les fibres du cœur humain vibrent sous ses doigts comme les cordes d'une lyre. Il ne sera jamais l'écho d'aucune parole, si ce n'est de celle de Dieu. Il se rappellera toujours ce que ses prédécesseurs ont trop oublié , que lui aussi il a une religion et une patrie. Ses chants célébreront sans cesse les gloires et les infortunes de son pays, les austérités et les ravissements de son culte , afin que ses aïeux et ses contemporains recueillent quelque chose de son génie et de son âme, et que, dans la postérité, les autres

prévoir. Un homme ne sera jamais réputé vertueux , parce qu'il aura borné sa conduite à l'observance du Code. Un poêle ne sera jamais réputé grand , parce qu'il se sera contenté d'écrire suivant les règles. La morale ne résulte pas des lois , mais de la religion et de la vertu. La littérature ne vit pas seulement par le goût ; il faut qu'elle soit vivifiée par la poésie et fécondée par le génie.

peuples ne disent pas de lui : « Celui-là chantait dans une terre barbare. »

In qitâ scribebat , barbara terra fuit!

Février 1824.

Pour la première fois , l'auteur du Recueil de compositions lyriques . dont les Odes et Ballades font partie , a cru devoir séparer les genres de ces compositions par une division marquée.

Il continue à comprendre sous le titre d'Odes toute inspiration purement religieuse, toute étude purement antique, toute traduction d'un événement contemporain ou d'une impression personnelle. Les pièces qu'il intitule Ballades ont un caractère différent : ce sont des esquisses d'un genre capricieux ; tableaux, rêves, scènes, récits; légendes superstitieuses, traditions populaires. L'auteur, en les composant, a essayé de donner quelque idée de ce que pwivaient être les poèmes des premiers troubadours du moyen âge, de ces rapsodes chrétiens (jui n'avaient au monde que leur épée et leur guitare, et s'en allaient, de château en château, payant l'hospitalité avec des chants.

S'il n'y avait beaucoup trop de pompe dans ces expressions, l'auteur dirait, pour compléter son idée, qu'il a mis plus de son âme dans les Odes, plus de sou imagination dans les Ballades.

Au reste, il n'attache pas à ces classifications plus d'importance qu'elles n'en méritent. Beaucoup de personnes, dont l'opinion est grave, ont dit que ses Odes n'étaient pas des odes; soit. Beaucoup d'autres diront sans doute, avec non moins de raison , que ses Ballades ne sont pas des ballades; passe encore. Qu'on leur donne tel autre titre qu'on voudra , l'auteur y souscrit d'avance.

A cette occasion , mais en laissant absolument de côté ses propres ouvrages , si imparfaits et si incomplets, il hasardera quelques réflexions.

On entend tous les jours, à propos de productions littéraires, parler de la dignité de tel genre, des convenatices de tel autre, des limites de celui-ci, des latitudes de celui-là : la tragédie interdit ce

ODES ET BALLADES

jue le roman permet ; la chanson tolère ce que We défend, etc. L'anteur de ce livre a le malheur le ne rien comprendre à tout cela ; il y cherche des hoses et n'y voit qiie des mots : il lui semble que e qui est réellement beau et vrai est beau et vrai lartout ; que ce qui est dramatique dans un roman era dramatique sur la scène ; que ce qui est lyrique lans un couplet sera lyrique dans une strophe; u'enfin et toujours, la seule distinction véritable ans les œuvres de l'esprit est celle du bon et du lauvais. La pensée est une terre vierg^e et féconde ont les productions veulent croître librement , et our ainsi dire au hasard, sans se classer, sans aligner en plates-bandes, comme les bouquets ans un jardin classique de Le Nôtre , ou comme ;s fleurs du langage dans un traité de rhétorique.

Il ne faut pas croire pourtant que cette libcrlc oive produire le désordre; bien au contraire, éveloppons notre idée. Comparez un moment au irdin royal de Versailles, bien nivelé, bien taillé, ien nettoyé , bien ratissé , bien sablé , tout plein e petites cascades, de petits bassins, de petits bosuets, de tritons de bronze folâtrant en cérémonie ir des océans pompés à grands frais dans la eine , de faunes de marbre courtisant les dryades légoriquement renfermées dans une multitude ifs coniques, de lauriers cylindriques, d'oranîrs sphériques , de myrtes elliptiques , et d'autres ■bres dont la forme naturelle , trop triviale sans îute, a été gracieusement corrigée par la serpette 1 jardinier; comparez ce jardin si vanté à une rêt primitive du Nouveau-Monde, avec ses ar- •es géants , ses hautes herbes , sa végétation pronde, ses mille oiseaux de mille couleurs, ses rges avenues où l'ombre et la lumière ne se jouent le sur de la verdure, ses sauvages harmonies, ses •ands fleuves qui charrient des îles de fleurs, ses imenses cataractes qui balancent des arcs-en-ciel! His ne dirons pas : Oii est la magnificence? où t la grandeur ? où est la beauté? mais simplement : 1 est l'ordre? où est le désordre? Là, des eaux ptives ou détournées de leur cours ne jaillissant le pour croupir ; des dieux pétrifiés ; des arbres msplantés de leur sol natal, arrachés de leur mat, privés même de leur forme, de leurs fruits,

forcés de subir les grotesques caprices de la rpe et du cordeau ; partout enfin l'ordre naturel ntrarié , interverti , bouleversé , détruit. Ici , au ntraire , tout obéit à une loi invariable ; un Dieu inble vivre en tout. Les gouttes d'eau suivent U" pente et font des fleuves qui feront des mers ; 5 semences choisissent leur terrain et produisent

une forêt. Chaque plante , chaque arbuste , chaque arbre naît dans sa saison, croit en son lieu, produit son fruit, meurt à son temps. La ronce même y est belle. Nous le demandons encore : Où est l'ordre?

Choisissez donc du chef-d'œuvre du jardinage ou de l'œuvre de la nature , de ce qui est beau de convention ou de ce qui est beau sans les règles , d'une littérature artificielle ou d'une poésie originale !

On nous objectera que la forêt vierge cache dans ses magnifiques solitudes mille animaux dangereux, et que les bassins marécageux du jardin français recèlent tout au plus quelques bêtes insipides. C'est un malheur sans doute; mais à tout prendre, nous aimons mieux un crocodile qu'un crapaud ; nous préférons une barbarie de Shakspeare à une ineptie de Campistron.

Ce qu'il est très-important de fixer , c'est qu'en littérature comme en politique , l'ordre se concilie merveilleusement avec la liberté; il en est même le résultat. Au reste , il faut bien se garder de confondre l'ordre avec la régularité. La régularité n(! s'attache qu'à la forme extérieure; l'ordre résulte du fond même des choses, delà disposition intelligente des éléments intimes d'un sujet. La régularité est une combinaison matérielle et purement humaine ; l'ordre est pour ainsi dire divin. Ces deux qualités si diverses dans leur essence marchent fréquemment l'une sans l'autre. Une cathédrale gothique présente un ordre admirable dans sa naïve irrégularité; nos édifices français modernes, auxquels on a si gauchement appliqué l'architecture grecque ou romaine, n'offrent qu'un désordre régulier. Un homme ordinaire pourra toujours faire un ouvrage régulier; il n'y a que les grands esprits qui sachent ordonner une composition. Le créateur qui voit de haut ordonne ; l'imitateur qui regarde de près régularise : le premier procède selon la loi de sa nature , le dernier suivant les règles de son école. L'art est une inspiration pour l'un; il n'est qu'une science pour l'autre. En deux mots , et nous ne nous opposons pas à ce qu'on juge d'après cette observation les deux littératures dites classique et romantique, la régularité est le goût de la médiocrité , l'ordre est le goût du génie.

Il est bien entendu que la liberté ne doit jamais être l'anarchie; que l'originalité ne peut en aucun cas servir de prétexte à l'incorrection. Dans une œuvre littéraire , l'exécution doit être d'autant plus irréprochable que la conception est plus har-

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die. Si vous voiiloz avoir raison autrement que les autres, vous devez avoir dix fois raison. Plus on dédaigne la rhétorique , phis il sied de respecter la grammaire. On ne doit détrôner Aristole que pour faire régner Vaugelas; et il faut aimer l'^r^ poétique de Boileau , sinon pour les principes , du moins pour le style. Un écrivain qui a quelque souci de la postérité cherchera sans cesse à purifier sa diction , sans effecer toutefois le caractère par lequel son expression révèle l'individualité de son esprit. Le néologisme n'est d'ailleurs qu'une triste ressource pour l'impuissance. Des fautes de langue ne rendront jamais une pensée ; et le style est comme le cristal : sa pureté fait son éclat.

L'auteur de ce Recueil développera peut-être ailleurs tout ce qui n'est ici qu'indiqué. Qu'il lui soit permis de déclarer, avant de terminer, que l'esprit d'imitation, recommandé par d'autres comme le salut des écoles, lui a toujours paru le fléau de l'art; et il ne condamnerait pas moins l'imitation qui s'attache aux écrivains dits y'otnantiqucs que celle dont on poursuit les auteurs dits classiques. Celui qui imite un poëte romo?itiqne \\c\'m\t nécessairement un classique, puisqu'il imite (1). Oue vous soyez l'écho de Racine ou le reflet de Shakspeare, vous n'êtes toujours qu'un écho et qu'un reflet. Quand vous viendrez à bout de calquer exactement un homme de génie , il vous manquera toujours son originalité, c'est-à-dire son génie. Admirons les grands maîtres ; ne les imitons pas. Faisons autrement. Si nous réussissons, tant mieux; si nous échouons, qu'importe?

(1) Ces mots sont employés ici dans racceplion à demi comprise, bien que non définie, qu'on leur donne le plus généralement.

Il existe certaines eaux qui , si vous y plongez une fleur , un fruit, un oiseau, ne vous les rendent au bout de quehpie temps que revêtus d'une épaisse croûte de piei're sous laquelle on devine encore , il est vrai, leur forme primitive; mais le parfum, la saveur, la vie, ont disparu. Les pédantesques enseignements , les préjugés scolasti(jues, la contagion de la routine, la manie d'imitation, produisent le même effet. Si vous y ensevelissez vos facultés natives, votre imagination, votre pensée, elles n'en sortiront pas. Ce que vous en retirerez conservera bien peut-être quelque apparence d'esprit, de talent, de génie; mais ce sera pétrifié.

A entendre des écrivains qui se proclament classiques , celui-là s'écarte de la route du vrai et du beau qui ne siiil pas servilement les vestiges que d'autres y ont imprimés avant lui. Erreur! ces écrivains confondent la routine avec l'art; ils prennent l'ornière pour le chemin.

Le poète ne doit avoir (ju'un modèle, la nature; qu'un guide , la vérité. 11 ne doit pas écrire avec ce qui a été écrit, mais avec son âme et avec son cœur. De tous les livres qui circulent entre les mains des hommes, deux seuls doivent être étudiés par lui , Homère et la Bible. C'est que ces deux livres vénérables, les premiers de tous par leur date et par leur valeur , presque aussi anciens que le monde , sont eux-mêmes deux mondes pour la pensée. On y retrouve en quelque sorte la création tout entière considérée sous son double aspect, dans Homère par le génie de l'homme, dans la Bible par l'esprit de Dieu.

Octobre 1826.

ODES

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