‹ uvres de Victor HugoChapitre 78 sur 599 · DANS LES RÉVOLUTIONS · texte numérisé non relu

DANS LES RÉVOLUTIONS

Mourir sans vider mon carquois !

Sans i)ercer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange Ces bourreaux barbouilleurs de lois!...

ANDRÉ CuÉNiER. ïambe.

« Le vent chasse loin des campagnes « Le gland tombé des rameaux verts j » Chêne , il le bat sur les montagnes ; » Esquif, il le bal sur les mers.

" Jeune homme , ainsi le sort nous presse. » Ne joins pas , dans ta folle ivresse , « Les maux du monde à les malheurs ; » Gardons, coupables et viclimes , » Nos remords pour nos propres crimes , » Nos pleurs pour nos propres douleurs ! ■

Quoi! mes chants sont-ils téméraires?

Faut-il donc , en ces jours d'effroi .

Rester sourd aux cris de ses frères ?

Ne souffrir jamais que pour soi?

Non , le poète sur la terre Console , exilé volontaire , Les tristes humains dans leurs fers ; Parmi les peuples en délire , Il s'élance , armé de sa lyre , Comme Orphée au sein des enfers !

« Orphée , aux peines éternelles « Vint un moment ravir les morts ; « Toi , sur les têtes criminelles » Tu chantes l'hymne du remoi-ds.

» Insensé ! quel orgueil t'entraîne ?

» De quel droit viens-tu dans l'arène » Juger sans avoir combattu ?

« Censeur échappé de l'enfance , » Laisse vieillir ton innocence , « Avant de croire à ta vertu ? «

Quand le crime , Python livide , Brave, impuni, le frein des lois , La muse devient l'Euinénide :

.\pollon saisit son carquois!

Je cède au Dieu qui me rassure j J'ignore à ma vie encor pure

ODES

Quels maux le sort veut attacher ; Je suis sans orgueil mon étoile ; L'orage déchire la voile ; La voile sauve le nocher.

« Les hommes vont aux précipices ! » Tes chants ne les sauveront pas.

» Avec eux , loin des cieux propices , » Pourquoi donc égarer les pas ?

» Peux-lu , dès tes jeunes années , » Sans briser d'autres destinées , » Rompre la chaîne de tes jours?

n Épargne ta vie éphémère; » Jeune homme , n'as-lu pas de mère ?

» Poëte, n'as-tu pas d'amours? »

Eh bien ! à mes terrestres flammes , Si je meurs, les cieux vont s'ouvrir.

L'amour chaste agrandit les âmes , Et qui sait aimer sait mourir.

Le poëte, en des temps de crime, Fidèle aux justes qu'on opprime , Célèbre , imite les héros ; Il a , jaloux de leur martyre , Pour les victimes une lyre , Une tète pour les bourreaux !

« On dit que jadis le Poêle ,

» Chantant des jours encor lointains ,

« Savait à la terre inquiète

» Révéler ses futurs deslins.

n Mais toi , que peux-lu pour le monde ?

« Tu partages sa nuit profonde :

« Le ciel se voile et veut punir;

« Les lyres n'ont plus de prophète ,

« Et la Muse , aveugle et muette ,

» Ne sait plus rien de l'avenir ! »

Le mortel qu'un Dieu même anime Marche à l'avenir , plein d'ardeur ; C'est en s'élançant dans l'abîme Qu'il en sonde la profondeur. Il se prépare au sacrifice ; Il sait que le bonheur du vice Par l'innocent est expié ; Prophète à son jour mortuaire , La prison est son sanctuaire.

Et l'échafaud est son trépied !

0 Que n'es-tu né sur les rivages

» Des Abbas et des Cosroës,

» Aux rayons d'un ciel sans nuages ,

» Parmi le myrte et l'aloes !

0 Là , sourd aux maux que tu déplores ,

» Le poêle voit ses aurores

» Se lever sans trouble et sans pleurs ;

» Et la colombe , chère aux sages ,

» Porte aux vierges ses doux messages » Où l'amour parle avec des fleurs ! o

Qu'un autre au céleste martyre Préfère un repos sans honneur !

La gloire est le but où j'aspire ; On n'y va point par le bonheur.

L'alcyon , quand l'Océan gronde , Craint que les vents ne troublent l'onde Où se berce son doux sommeil ; Mais pour l'aiglon , fils des orages , Ce n'est qu'à travers les nuages Qu'il prend son vol vers le soleil !

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