‹ uvres de Victor HugoChapitre 79 sur 599 · LA VENDEE · texte numérisé non relu

LA VENDEE

Ave , Ceesar, moriluri te salutanl.

« Qui de nous , en posant une urne cinéraire , » N'a trouvé quelque ami pleurant sur un cercueil ; « Autour du froid tombeau d'une épouse ou d'un frère, » Qui de nous n'a mené le deuil ? »

— Ainsi , sur les malheurs de la France éplorée ,

Gémissait la Muse sacrée

Qui nous montra le ciel couvert , Dans ces chants où , planant sur Rome et sur Palmyre , SubUme , elle annonçait les douceurs du martyre

Et l'humble bonheur du désert !

Depuis , à nos tyrans rappelant tous les crimes , Et vouant aux remords ces cœurs sans repentirs , Elle a dit : « En ces temps la France eut des victimes j » Mais la Vendée eut des martyrs ! «

— Déplorable Vendée , a-t-on séché tes larmes ?

Marches-tu , ceinte de tes armes ,

Au premier rang de nos guerriers ?

Si l'Honneur, si la Foi n'est pas un vain fantôme , Montre-moi quels palais ont remplacé le chaume

De tes rustiques chevaliers !

Hélas! tu te souviens des jours de la misère ! Des flols de sang baignaient tes sUlons dévastés ,

ODES

Et le pied des coursiers n'y foulait de poussière

Que la cendre de tes cités !

Ceux-là qui n'avaient pu te vaincre avec l'épée

Semblaient , dans leur rajife trompée ,

Implorer l'enfer pour appui ; Et, roulant sur la plaine en torrents de fumée , Le vaste embrasement poursuivait ton armée,

Qui ne fuyait que devant lui !

La Loire vit alors , sur ses plages désertes , S'assembler les tribus des vengeurs de nos rois , Peuple qui ne pleurait , lier de ses nobles pertes ,

Que sur le Trône et sur la Croix.

C'étaient quelques vieillards fuyant leurs toits en flammes,

C'étaient des enfants et des femmes ,

Suivis d'un reste de héros ; Au milieu d'eux marchait leur Patrie exilée ; Car ils ne laissaient plus qu'une terre peuplée

De cadavres et de bourreaux.

On dit qu'en ce moment, dans un divin délire , Un vieux prêtre parut parmi ces tiers soldats, Comme un saint , chargé d'ans , qui parle du martyre

Aux nobles anges des combats; Tranquille , en proclamant de sinistres présages ,

Les souvenirs des anciens âges

S'éveillaient dans son cœur glacé ; Et , racontant le sort qu'ils devaient tous attendre, La voix de l'avenir semblait se faire entendre

Dans ses discours pleins du passé.

« Au-delà du Jourdain , après quarante années , « Dieu promit une terre aux enfants d'Israël ; » Au-delà de ces flots , après quelques journées ,

» Le Seigneur vous promet le ciel.

« Ces bords ne verront plus vos phalanges errantes.

» Dieu , sur des plaines dévorantes ,

» Vous prépare un tombeau lointain; 0 Votre astre doit s'éteindre , à peine à son aurore ; » Mais Samson expirant peut ébranler encore

» Les colonnes du Philistin !

0 Vos guerriers périront. Mais, toujours invincibles , » S'ils ne peuvent punir , ils sauront se venger : » Car ils verront encor fuir ces soldats terribles ,

» Devant qui fuyait l'étranger !

« Vous ne mourrez pas tous sous des bras intrépides :

i> Les uns , sur des nefs homicides ,

» Seront jetés aux flots mouvants ; »> Ceux-là promèneront des os sans sépulture, « Et cacheront leurs morts sous une terre obscure ,

» Pour les dérober aux vivants !

« Et vous ! ô jeune chef , ravi par la victoire

» Aux hasards de Mortagne , aux périls de Saumur , » L'honneur de vous frapper dans un combat sans gloire

» Rendra célèbre un bras obscur.

» Il ne sera donné qu'à bien peu de nos frères

■n De revoir, après tant de guerres ,

» La place oii furent leurs foyers ; « Alors ornant son toit de ses armes oisives , » Chacun d'eux attendra que Dieu rende à nos rives

» Les lis qu'il préfère aux lauriers.

« Vendée , ô noble terre ! ô ma tiiste patrie ! « Tu dois payer bien cher le retour de les rois ! » Avant que sur nos bords croisse la fleur chérie ,

» Ton sang l'arrosera deux fois.

» Mais aussi, lorsqu'un jour l'Europe réunie

o"De l'arbre de la tyrannie

» Aura brisé les rejetons , » Tous les rois vanteront leurscamps, leur flotteimniense, » Et, seul, le Roi Chrélien mettra dans la balance

» L'humble glaive des vieux Bretons I

» Grand Dieu ! — Si toutefois, après ces jours d'ivresse, » Blessant le cœur aigri du héros oublié , » Une voix insultante offrait à sa détresse

» Les dons ingrats delà pitié; » Si sa mère , et sa veuve , et sa fille, éplorées ,

» S'arrêtaient , de faim dévorées ,

» Au seuil d'un favori puissant , « Rappelant à celui qu'implore leur misère , » Qu'elles n'ont plus ce fils , cet époux et ce père

» Qui croyait leur léguer son sang;

« Si , pauvre et délaissé , le citoyen fidèle , « Lorsqu'un traître enrichi se rirait de sa foi , « Entendait au sénat calomnier son zèle

» Par celui qui jugea son Roi; » Si , pour comble d'affronts , un magistrat injuste ,

» Déguisant sous un nom auguste

« L'abus d'un insolent pouvoir , » Venait , de vils soupçons chargeant sa noble tête , » Lui demander ce fer, sa première conquête, —

« Peut-être son dernier espoir;

" Qu'il se résigne alors! — Par ses crimes prospères ,

» L'impie heureux insulte au fidèle souffrant :

» Mais que le juste pense aux forfaits de nos pères ,

» Et qu'il songe à son Dieu mourant.

» Le Seigneur veut parfois les triomphes du vice ;

« Il veut aussi , dans sa justice ,

» Que l'innocent verse des pleurs; » Souvent , dans ses desseins. Dieu suit d'étranges voies, 1) Lui qui livre Satan aux infernales joies ,

» Et Marie aux saintes douleurs ! »

Le vieillard s'arrêta. Sans croire à son langage , Us quittèrent ces bords pour n'y plus revenir ;

ODES

Et tous croyaient couvert des ténèbres de l'âge

L'esprit qui voyait l'avenir ! — Ainsi , faible en soldats , mais fort en renommée ,

Ce débris d'une illustre armée

Suivait sa bannière en lambeaux ; Et cesderniers Français, que rien ne put défendre, Loin de leur temple en deuil et de leur chaume en cendre,

Allaient conquérir des tombeaux !

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