LES VIERGES DE VERDUN
Le prêtre portera l'étole blanche et noire I-orsque les saints (lambeaux pour vous s'allumeront; Et de leurs lon^'s clievcux voilant leurs Fronts d'ivoire Les jeunes filles pleureront.
A. GIJIRACD.
Pourquoi m'apportez-vous ma lyre ,
Spectres légers? — que voulez-vous?
Fantastiques beautés , ce lugubre sourire
M'annonce-t-il votre courroux ?
Sur vos écbarpes éclatantes Pourquoi Hotte à longs plis ce crêpe menaçant ? Pourquoi sur des festons ces chaînes insultantes ,
Et ces roses teintes de sang?
Retirez-vous : rentrez dans les sombres abîmes
Ah! que me raonlrez-vous ?... quels sont ces trois tom- Quel est ce char affreux, surchargé de victimes? [beaux? Quels sont ces meurtriers couverts d'impurs lambeaux ? J'entends des chants de mort ; j'entends des cris de fêle.
Cachez-moi le char qui s'arrête !...
Cn fer lentement tombe à mes regards (roubles ; — J'ai vu couler du sang... Est-il bien vrai , parlez ,
Qu'il ait rejailli sur ma tête ?...
Venez-vous dans mon âme éveiller le remord ?
Ce sang... je n'en suis point coupable! Fuyez, Vierges; fuyez, famille déplorable... Lorsque vous n'étiez plus , je n'étais pas encor ! Qu'exigez-vous de moi ? J'ai pleuré vos misi'i'es : Dois-je donc expier les crimes de mes pères ?
Pourquoi troublez-vous mon repos ? .
Pourquoi m'apportez-vous ma lyre frémissante ? Demandez-vous des chants à ma voix innocente , Et des remords à vos bourreaux ?
Sous des murs entourés de cohortes sanglantes ,
Siège le sombre tribunal.
L'Accusateur se lève , et ses lèvres tremblantes
S'agitent d'un rire infernal.
C'est Tainville : on le voit , au nom de la patrie , Convier aux forfaits cette horde flétrie
D'assassins , juges à leur tour ;
Le besoin du sang le tourmente ; Et sa voix homicide h la hache fumante
Désigne les lêles du jour.
Il parle : — ses licteurs vers l'enceinte fatale Traînent les malheureux que sa fureur signale; Les portes devant eux s'ouvrent avec fracas ; Et trois vierges , de grâce et de pudeur parées ,
De leurs compagnes entourées ,
Paraissent parmi les soldats.
Le pi u|)le , qui se tait , frémit de son silence : Il plaint son esclavage en plaignant leurs malheurs,
Et repose sur l'innocence Ses regards , las du crime et troublés par ses pleurs.
Eh quoi ! quand ces beautés , lâchement accusées , Vers ces juges de mort s'avançaient dans les fers , Ces murs n'ont pas , croulant sous leurs voûtes brisées,
Rendu les monstres aux enfers!
Que faisaient nos guerriers?... Leur vaillance trompée Prêtait au vil couteau le secours de l'épée ; Ils sauvaient ces bourreaux quisouillaient leurs combats. Hélas ! un même jour, jour d'opprobre et de gloire , Voyait Morèau monter au char de la victoire ,
Et son père au char du trépas!
Quand nos chefs , entourés des armes étrangères ,
Couvrant nos cyprès de lauriers , Vers Paris lentement reportaient leurs bannières , Frédéric sur Verdun dirigeait ses guerriers. Verdun , premier rempart de la France opprimée , D'un roi libérateur crut saluer l'armée.
En vain tonnaient d'horribles lois :
Verdun se revêtit de sa robe de fête , Et , libre de ses fers , vint offrir sa conquête
Au monarque vengeur des rois.
Alors , Vierges , vos mains (ce fut là votre crime !) Des festons de la joie ornèrent les vainqueurs.
Ah ! pareilles à la victime , La hache à vos regards se cachait sous des fleurs ! Ce n'est pas tout: hélas ! sans chercher la vengeance , Quand nos bannis , bravant la mort et l'indigence, Combattaient nos tyrans encor mal affermis ,
ODES
Vos nobles cœurs ont plaint de si nobles misères ; Votre or a secouru ceux qui furent nos frères , Et n'étaient pas nos ennemis !
Quoi ! ce trait {ïlorieux , qui trahit leur belle âme ,
Sera donc l'arrêt de leur mori !
Mais non , l'Accusateur , que leur aspect enflamme ,
Tressaille d'un honteux transport.
Il veut , Vierges , au prix d'un affreux sacrifice , En taisant vos bienfaits , vous ravir au supplice ; 11' croit vos chastes cœurs par la crainte abattus. Du m^-pris qui le couvre acceptez le partage, Souillez-vous d'ini forfait, l'infàmc aréopage
Vous absoudra de vos vertus !
Répondez-moi, Vierges timides:
Qui d'un si noble orgueil arma ces yeux si doux? Dites , qui fit rouler dans vos regards humides
Les pleurs généreux du courroux?
Je le vois à votre courage :
Quand l'oppresseur qui vous outrage N'eût pas offert la honle en offrant son bienfait , Coupables de pitié pour des Français fidèles , Vous n'auriez pas voulu , devant des lois cruelles ,
Nier un si noble forfait !
C'en est donc fait : déjà sous la lugubre enceinte A retenti l'arrêt dicté par la fureur.
Dans un muet murmure , étouffé par la crainte , Le peuple qui l'écoute exhale son horreur. Regagnez des cachots les sinistres demeures,
0 Vierges ! encor quelques heures...
Ah ! priez sans effroi , votre âme est sans remord.
Coupez ces longues chevelures Où la main d'une mère enlaçait des fleurs pures , Sans voir qu'elle y mêlait les pavots de la mort !
Bientôt ces fleurs encor pareront votre tête ; Les anges vous rendront ces symboles touchants ; Votre hymne de trépas sera l'hymne de fête Que les Vierges du ciel rediront dans leurs chants. Vous verrez près de vous, dans ces chœurs d'innocence, Charlotte , autre Judith, qui vous vengea d'avance ; Cazolte , Elisabeth , si malheureuse en vain ; ElSombreuil, qui trahit |iar ses pâleurs soudaines Le sang glacé des morts circulant dans ses veines ; Martyres , dont l'encens plaît au Martyr divin !
Ici , devant mes yeux erraient des lueurs sombres ;
Des visions troublaient mes sens épouvantés ;
Les Spectres sur mon front balançaient dans les ombres
De longs linceuls ensanglantés.
Les trois tombeaux, le char, les échafauds funèbres ,
M'apparurent dans les ténèbres ; Tout rentra dans la nuit des siècles révolus j
Les Vierges avaient fui vers la naissante aurore ; Je me retrouvai seul , et Je pleurais encore Quand ma lyre ne chantait plus !
Octobre 1818.
^îï^e ^naixièmt.