‹ uvres de Victor HugoChapitre 80 sur 599 · LES VIERGES DE VERDUN · texte numérisé non relu

LES VIERGES DE VERDUN

Le prêtre portera l'étole blanche et noire I-orsque les saints (lambeaux pour vous s'allumeront; Et de leurs lon^'s clievcux voilant leurs Fronts d'ivoire Les jeunes filles pleureront.

A. GIJIRACD.

Pourquoi m'apportez-vous ma lyre ,

Spectres légers? — que voulez-vous?

Fantastiques beautés , ce lugubre sourire

M'annonce-t-il votre courroux ?

Sur vos écbarpes éclatantes Pourquoi Hotte à longs plis ce crêpe menaçant ? Pourquoi sur des festons ces chaînes insultantes ,

Et ces roses teintes de sang?

Retirez-vous : rentrez dans les sombres abîmes

Ah! que me raonlrez-vous ?... quels sont ces trois tom- Quel est ce char affreux, surchargé de victimes? [beaux? Quels sont ces meurtriers couverts d'impurs lambeaux ? J'entends des chants de mort ; j'entends des cris de fêle.

Cachez-moi le char qui s'arrête !...

Cn fer lentement tombe à mes regards (roubles ; — J'ai vu couler du sang... Est-il bien vrai , parlez ,

Qu'il ait rejailli sur ma tête ?...

Venez-vous dans mon âme éveiller le remord ?

Ce sang... je n'en suis point coupable! Fuyez, Vierges; fuyez, famille déplorable... Lorsque vous n'étiez plus , je n'étais pas encor ! Qu'exigez-vous de moi ? J'ai pleuré vos misi'i'es : Dois-je donc expier les crimes de mes pères ?

Pourquoi troublez-vous mon repos ? .

Pourquoi m'apportez-vous ma lyre frémissante ? Demandez-vous des chants à ma voix innocente , Et des remords à vos bourreaux ?

Sous des murs entourés de cohortes sanglantes ,

Siège le sombre tribunal.

L'Accusateur se lève , et ses lèvres tremblantes

S'agitent d'un rire infernal.

C'est Tainville : on le voit , au nom de la patrie , Convier aux forfaits cette horde flétrie

D'assassins , juges à leur tour ;

Le besoin du sang le tourmente ; Et sa voix homicide h la hache fumante

Désigne les lêles du jour.

Il parle : — ses licteurs vers l'enceinte fatale Traînent les malheureux que sa fureur signale; Les portes devant eux s'ouvrent avec fracas ; Et trois vierges , de grâce et de pudeur parées ,

De leurs compagnes entourées ,

Paraissent parmi les soldats.

Le pi u|)le , qui se tait , frémit de son silence : Il plaint son esclavage en plaignant leurs malheurs,

Et repose sur l'innocence Ses regards , las du crime et troublés par ses pleurs.

Eh quoi ! quand ces beautés , lâchement accusées , Vers ces juges de mort s'avançaient dans les fers , Ces murs n'ont pas , croulant sous leurs voûtes brisées,

Rendu les monstres aux enfers!

Que faisaient nos guerriers?... Leur vaillance trompée Prêtait au vil couteau le secours de l'épée ; Ils sauvaient ces bourreaux quisouillaient leurs combats. Hélas ! un même jour, jour d'opprobre et de gloire , Voyait Morèau monter au char de la victoire ,

Et son père au char du trépas!

Quand nos chefs , entourés des armes étrangères ,

Couvrant nos cyprès de lauriers , Vers Paris lentement reportaient leurs bannières , Frédéric sur Verdun dirigeait ses guerriers. Verdun , premier rempart de la France opprimée , D'un roi libérateur crut saluer l'armée.

En vain tonnaient d'horribles lois :

Verdun se revêtit de sa robe de fête , Et , libre de ses fers , vint offrir sa conquête

Au monarque vengeur des rois.

Alors , Vierges , vos mains (ce fut là votre crime !) Des festons de la joie ornèrent les vainqueurs.

Ah ! pareilles à la victime , La hache à vos regards se cachait sous des fleurs ! Ce n'est pas tout: hélas ! sans chercher la vengeance , Quand nos bannis , bravant la mort et l'indigence, Combattaient nos tyrans encor mal affermis ,

ODES

Vos nobles cœurs ont plaint de si nobles misères ; Votre or a secouru ceux qui furent nos frères , Et n'étaient pas nos ennemis !

Quoi ! ce trait {ïlorieux , qui trahit leur belle âme ,

Sera donc l'arrêt de leur mori !

Mais non , l'Accusateur , que leur aspect enflamme ,

Tressaille d'un honteux transport.

Il veut , Vierges , au prix d'un affreux sacrifice , En taisant vos bienfaits , vous ravir au supplice ; 11' croit vos chastes cœurs par la crainte abattus. Du m^-pris qui le couvre acceptez le partage, Souillez-vous d'ini forfait, l'infàmc aréopage

Vous absoudra de vos vertus !

Répondez-moi, Vierges timides:

Qui d'un si noble orgueil arma ces yeux si doux? Dites , qui fit rouler dans vos regards humides

Les pleurs généreux du courroux?

Je le vois à votre courage :

Quand l'oppresseur qui vous outrage N'eût pas offert la honle en offrant son bienfait , Coupables de pitié pour des Français fidèles , Vous n'auriez pas voulu , devant des lois cruelles ,

Nier un si noble forfait !

C'en est donc fait : déjà sous la lugubre enceinte A retenti l'arrêt dicté par la fureur.

Dans un muet murmure , étouffé par la crainte , Le peuple qui l'écoute exhale son horreur. Regagnez des cachots les sinistres demeures,

0 Vierges ! encor quelques heures...

Ah ! priez sans effroi , votre âme est sans remord.

Coupez ces longues chevelures Où la main d'une mère enlaçait des fleurs pures , Sans voir qu'elle y mêlait les pavots de la mort !

Bientôt ces fleurs encor pareront votre tête ; Les anges vous rendront ces symboles touchants ; Votre hymne de trépas sera l'hymne de fête Que les Vierges du ciel rediront dans leurs chants. Vous verrez près de vous, dans ces chœurs d'innocence, Charlotte , autre Judith, qui vous vengea d'avance ; Cazolte , Elisabeth , si malheureuse en vain ; ElSombreuil, qui trahit |iar ses pâleurs soudaines Le sang glacé des morts circulant dans ses veines ; Martyres , dont l'encens plaît au Martyr divin !

Ici , devant mes yeux erraient des lueurs sombres ;

Des visions troublaient mes sens épouvantés ;

Les Spectres sur mon front balançaient dans les ombres

De longs linceuls ensanglantés.

Les trois tombeaux, le char, les échafauds funèbres ,

M'apparurent dans les ténèbres ; Tout rentra dans la nuit des siècles révolus j

Les Vierges avaient fui vers la naissante aurore ; Je me retrouvai seul , et Je pleurais encore Quand ma lyre ne chantait plus !

Octobre 1818.

^îï^e ^naixièmt.

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