‹ uvres de Victor HugoChapitre 81 sur 599 · QUIBERON · texte numérisé non relu

QUIBERON

Pudor inde et miseralio.

Tacit.

Par ses propres fureurs le Maudit se dévoile , Dans le Démon vainqueur on voit l'Ange proscrit ; L'anathème éternel , qui poursuit son étoile ,

Dans ses succès même est écrit.

Il est , lorsque des cicux nous oublions la voie ,

Des Jours que Dieu sans doute envoie

Pour nous rappeler les enfers , Jours sanglants qui , voués au triomphe du crime , Comme d'affreux rayons échappés de l'abîme ,

Apparaissent sur l'univers.

Poëtes qui toujours, loin du siècle oîi nous sommes , Chantres des pleurs sans fin et des maux mérités, Cherchez des attentais tels que la voix des hommes

N'en ait point encor racontés ; Si quelqu'un vient à vous , vantant la jeune France,

Nos exploits , notre tolérance ,

Et nos temps féconds en bienfaits , Soyez contents ; lisez nos récentes histoires , Évoquez nos vertus, interrogez nos gloires : —

Vous pourrez choisir des forfaits !

Moi, je n'ai point reçu de la Muse funèbre Votre lyre de bronze , ô chantres des remords ! Mais je voudrais flétrir les bourreaux qu'on célèbre ,

Et venger la cause des morts.

Je voudrais , un moment , troublant l'impur Génie ,

Arrêter sa gloire impunie

Qu'on pousse à l'immortalité ; Comme autrefois un Grec, malgré les vents rapides, Seul , retint de ses bras , de ses dents intrépides,

L'esquif sur les mers emporté !

ODES

Quiberon vit jadis , sur son bord solilaire, Des Français assaillis s'appnHer à mourir, Puis , devant les deux chefs , l'airain fumant se taire ,

Et les rangs désarmés s'ouvrir.

Pour sauver ses soldats l'un d'eux offrit sa tête ;

L'autre accepta celte con(|uête,

De leur traité sage inhumain ; Et nul {juerrier ne crut sa promesse frivole , Car devant les drapeaux , témoins de leur parole ,

Tous deux s'étaient donné la main !

La phalanjîe fidèle alors livra ses armes.

Ils marchaient : une armée environnait leurs pas ,

Et le peuple accourait, en répandant des larmes,

Voir ces preux , sauvés du Irépas.

Ils foulaient en vaincus les cham|)s de leurs ancêtres ;

Ce fut un vieux temple sans prêtres

Oui reçut ces ven[;eurs des rois ; Mais rimmble aulel manquait A la pieuse enceinte, Et pour se consoler, dans cette prison sainte

Leurs yeux en vain ciierciiaient la croix !

Tous prièrent ensemble , et d'une voix plainlive, Tous , se frappant le sein , gémirent à genoux ; Un seul ne pleurait pas dans la tribu captive :

C'était lui qui mourait pour tous!

C'était Sombreuil, leur chef : jeune et plein d'espérance,

L'heure de son trépas s'avance ;

Il la salue avec ferveur.

Le supplice , entouré des apprêts funéraires , Est beau pour un chrétien qui , seul , va pour ses frères

Expirer, semblable au Sauveur.

« Oh ! cessez , disait-il , ces larmes , ces reproches , « Guerriers ; votre salut prévient tant de douleurs ! « Combien ;"> votre mort vos amis et vos proches ,

n Hélas ! auraient versé de pleurs !

•' Je romps avec vos fers mes chaînes éphémères ;

» A vos épouses , à vos mères ,

» Conservez vos jours précieux.

« On vous rendra la paix , la liberté , la vie ; » Tout ce bonheur n'a rien que mon cœur vous envie :

>i Vous , ne m'enviez pas les cieux ! »

Le sinistre tambour sonna l'heure dernière ;

Les bourreaux étaient i)rèts : on vit Sombreuil partir.

La sœur ne fut point là pour leur ravir le frère , —

Et le héros devint martyr !

L'exhortant de la voix et de son saint exemple ,

Un évêque , exilé du temple ,

Le suivit au funeste lieu ; Afin que le vainqueur vît , dans son camp rebelle. Mourir, près d'un soldat à son prince fidèle ,

Un prêtre fidèle à son Dieu !

Vous pour qui s'est versé le sang expiatoire, Bénissez le Seigneur , louez l'heureux Sombreuil ; Celui qui monte au ciel , brillant de tant de gloire,

N'a pas besoin de chants de deuil !

Bannis . on va vous rendre enfin une patrie;

Captifs , la liberté chérie

Se montre à som dans l'avenir.

Oui , de vos longs malheurs chantez la fin prochaine ;• Vos prisons vont s'ouvrir, on brise votre chaîne ;

Chantez ! voire exil va finir.

En effet , — des cachots la porte A grand bruit roule. Un étendard paraît, qui Hotte ensanglanlé ; Des chefs et des soldais l'environnent en foule ,

En invoquant la Liberté !

« Quoi ! disaient les captifs , déjà l'on nous délivre ! «

Ouelquts-uns s'empressent de suivre

Les bourreaux devenus meilleurs.

M Adieu , leur criait-on , adieu . plus de souffrance; » Nous nous reverrons tous, libres, dans noire France ! »

Ils devaient se revoir ailleurs.

liienlôl , jusqu'aux prisons des captifs en prières.

Arrive un sourd fracas, par l'écho répété :

C'étaient leurs fiers vainqueurs qui délivraient leurs

Kt qui remplissaient leur traité ! [frères ,

Sans troubler le> proscrits , ce bruit vint les surprendre ;

Aucun d'eux ne savait com|»rendre

Qu'on pût se jouer des serments ; Ils disaient aux soldais : » Voire foi nous protège ! » Et pour loute réponse , un lugubre cortège

Les I raina sur des corps fumants ! '

Le jour fit place à l'ombre et la nuit à l'aurore ;

Hélas ! et pour mourir traversant la cité ,

Les crédules proscrits passaient , passaient encore.

Aux yeux du peuple éi)ouvanlé !

Chacun d'eux racontait , brûlant d'un saint délire ,

A ses conq)agnons de martyre

Les malheurs qu'il avait soufferts ; Tous succombaient sans peur, sans faste, sans murmure, Begrettant seulement qu'il fallût un parjure

Pour IrS Immoler dans les fers !

A coups multipliés la hache abat les chênes. Le vil chasseur, dans l'antre ignoré du soleil , Égorge lentement le lion dont les chaînes

Ont surpris le noble sommeil.

On massacra longtemps la tribu sans défense.

A 11 ur mort assistait la France ,

Jouet des bourreaux triomphants ; Comme jadis, aux pieds des idoles impures. Tour à lour, une veuve , en de longues tortures ,

Vit expirer ses sept enfants.

ODES

CV(aienl là les vertus d'un Sénat qu'on nous vante !

Le sombre Esprit du mal sourit en le créant ;

Mais ce corps aux cent bras, fort de notre épouvante ,

En son sein porlait son néant.

Le colosse de fer s'est dissous dans la fanfje.

L'Anarchie , alors que tout ciiange ,

Pense voir ses œuvres durer ; Mais ce Pygmalion , dans ses travaux frivoles, Ne peut donner la vie aux horribles idoles

Qu'il se fait pour les adorer.

On dit que, de nos jours, viennent , versant des larmes.

Prier au champ fatal où ces preux sont tombés

Les vierges, les soldats tiers de leurs jeunes armes ,

Et les vieillards lents et courbés.

Du ciel sur les bourreaux appelant l'indulgence ,

Là nul n'implore la venj^eance ,

Tous demandent le repentir ; Et chez ces vieux Bretons , témoins de tant de crimes , Le pèlerin qui vient invoquer les victimes

Souvent lui-même est un martyr !

Février 1821.

©îrje (Einquienu,

LOUJS XVII.

Capet, éveille-toi !

En ces temps-là , du ciel les portes d'or s'ouvrirent ; Du Saint des Saints ému les feux se découvrirent : Tous les cieux un moment brillèrent dévoilés j Et les élus voyaient , lumineuses phalanj^es , Venir une jeune âme entre déjeunes anges Sous les portiques étoiles.

C'était un bel enfant qui fuyait de la terre ; — Son œil bleu du malheur portait le signe austère : Ses blonds cheveux flottaient sur ses traits pâlissants ; Et les vierges du ciel , avec des chants de fête , Aux palmes du Martyre unissaient sur sa tète La couronne des innocents.

On entendit des voix qui disaient dans la nue :

— « Jeune ange , Dieu sourit à la gloire ingénue j

« Viens , rentre dans ses bras pour ne plus en sortir ; « Et vous , qui du Très-Haut racontez les louanges ,

" Séra|)hins , prophètes . archanges , [lyr ! »

" Courbez-vous , c'est un Roi ; chantez , c'est un Mar-

— « Où donc ai-je régné ? demandait la jeune ombre ; » Je suis un prisonnier, je ne suis point un roi.

« Hier je m'endormis au fond d'une tour sombre. » Où donc ai-je régné ? Seigneui', dites-le moi. « Hélas ! mon père est mort d'une mort bien amère ; " Ses bourreaux , ô mon Dieu , m'ont abreuvé de fiel ; » Je suis un orphelin ; je viens chercher ma mère , » Qu'en mes rêves j'ai vue au ciel. «

Les anges répondaient : — « Ton Sauveur te réclame, « Ton Dieu d'un monde im\ne a rappelé ton âme. » Fuis la terre insensée où l'on brise la Croix; >> Où jusque dans la mort descend le Régicide ,

» Où le Meurtre d'horreurs avide , » Fouille dans les tombeaux pour y chercher des rois ! »

— « Quoi ! de ma longue vie ai-je achevé le reste? » Disait-il ; « tous mes maux les ai-je enfin soufferts ? » Est-il vrai qu'un geôlier , de ce rêve céleste ,

« Ne viendra pas demain m'éveiiler dans mes fers ? » Caplif , de mes tourments cherchant la fin prochaine, » J'ai prié. Dieu veut-il enfin me secourir? » Oh ! n'est-ce pas un songe? A-t il brisé ma chaîne? 1) Ai-je eu le bonheur de mourir !

» Car vous ne savez point quelle était ma misère! '■> Chaque jour dans ma vie amenait des malheurs; » Et lorsque je pleurais , je n'avais pas de mère " Pour chanter à mes cris, pour sourire à mes pleurs. » D'un châtiment sans fin languissante victime , « De ma lige arraché comme un tendre arbrisseau , » J'étais proscrit bien jeune , et j'ignorais quel crime « J'avais commis dans mon berceau.

« Et pointant , écoutez : bien loin dans ma mémoire, » J'ai d'heureux souvenirs avant ces temps d'effroi j « J'entendais en dormant des bruits confus de gloire , » Et des peuples joyeux veillaient autour de moi. n Un jour tout disparut dans un sombre mystère ; » Je vis fuir l'avenir à mes deslins promis ; " Je n'étais qu'un enfant , faible et seul sur la terre, » Hélas ! et j'eus des ennemis !

'^ Ils m'ont jeté vivant sous des murs funéraires ; » Mes yeux voués aux pi; urs n'ont plus vu le soleil ; " Mais vous que je retrouve, anges du ciel, mes frères, " Vous m'avez visité souvent dans mon sommeil.

ODES

« Mes jours se sont flétris dans leurs mains meurtrières, n Seifînenr, mais les méchants sont toujours mallieureux; « Oh ! ne soyez pas sourd comme eux à mes prières, n Car je viens vous prier pour eux. •>

Et les anges chantaient : — « L'arche A toi se dévoile , « Suis nous: sur ton beau front nous mettrons une étoile. » Prends les ailes d'azur des chérubins vermeils. « Tu viendras avec nous bercer l'enfant qui pleure,

n Ou , dans leur brillante demeure , » D'un souffle lumineux rajeunir les soleils ! «

Soudain le chœur cessa , les élus écoulèrent : 11 baissa son regard par les larmes terni ; Au fond des cieux muets les mondes s'arrêtèrent , Et l'éternelle voix parla dans l'infini.

« 0 Roi , je t'ai gardé loin des grandeurs humiines. » Tu t'es réfugié du trône dans les chaînes.

» Va , mon fils , bénis tes revers.

» Tu n'as point su des rois Tesclavage suprême , » Ton front du moins n'est pas meurtri du diadème ,

» Si les bras sont meurtris de fers.

>^ Enfant , lu t'es courbé sous le poids de la vie ; » Et la terre , pourtant , d'es|)érancc et d'envie

» Avait entouré ton berceau !

n Viens, ton Seigneur lui-même eût ses douleurs divines, n El mon fils , comme loi , Roi couronné d'épines,

» Porta le sceptre de roseau! »

DOcenibre 1822.

^ÎTjf Bixumt.

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