SCHILLER
Modérons les transports d'une ivresse insensée ; Le passage est bien court de la joie aux douleurs; La mort aime à poser sa main loui de el glacée
Sur des fronts couronnés de fleurs.
Demain, souillés de cendre, humbles, courbant nos têtes,
Le vain souvenir de nos fêles
Sera pour nous presque un remords ; Nos jeux seront suivis de pompes sépulcrales ; Car chez nous , malheureux ! l'hymne des Saturnales
Sert de prélude au chant des Morts.
ODES
Fuis les banquets : fais trêve à ton joyeux délire ,
Paris, triste cité ! détourne tes regards
Vers le ciniue où l'on voit aux accords de la lyre
S'unir les prestiges des arts.
Chœurs , inlerrompez-vous ; cessez , danses légères ;
Qu'on change en torches funéraires
Ces feux purs, ces brillants flambeaux ; — Dans cette enceinte, auprès d'une couche sanglante, J'entends un prêtre saint dont la voix chancelante
Dit la prière des tombeaux !
Sous ces lambris frappés des éclats de la joie, Près d'un lit oCi soupire un mourant étendu, D'une famille auguste, au désespoir en proie,
Je vois le corlége éperdu.
C'est un père à genoux , c'est un frère en alarmes ,
Une sœur qui n'a point de larmes
Pour calmer ses sombres douleurs; Car ses afFn ux revers ont , dès son j)lus jeune âge , Dans ses yeux , enflammés d'un si mâle courage ,
Tari la source de ses pleurs.
Sur l'échafaud , aux cris d'un sénat sanguinaire. Sa mère est morte en reine et son père en héros : Elle a vu dans les fers périr son jeune frère ,
El n'a pu trouver dos bourreaux.
Et quand des rois ligués la main brisa ses chaînes ,
Longtemps , sur des rives lointaines ,
Elle a fui nos bords désolés , Elle a revu la France aprts tant de misères , Pour apprendre , en rentrant au palais de ses pères ,
Que ses maux n'étaient pas comblés .'
Plus loin, c'est une épouse... Ob! qui peindra ses craintes. Sa force , ses doux soins , son amour assidu ? Hélas ! et qui dira ses lamentables plaintes.
Quand tout espoir sera perdu ?
Quels éfaiful nos transports , ô vierge de Sicile ,
Quand naguère ;1 la main docile
Berry joignit sa noble main !
Devais-tu donc, princesse, en touchant ce rivage , Voir si tôt succéder le crêpe du veuvage
Au chaste voile de l'hymen !
Berry, quand nous vantions ta paisible conquête, Nos chants ont réveillé le dranon endormi ; L'Anarchie en ijrondant a relevé sa tè(e ,
Et l'enfer même en a frémi.
Elle a rugi : soudain , du milieu des ténèbres.
Clément poussa des cris funèbres :
Ravaillac agita ses fers :
Et le monstre , étendant ses deux ailes livides , Aux applaudissemenls des ombres régicides ,
S'envola du fond des enfers!
Le Démon , vers nos bords tournant son vol funeste , Voulut , brisant ces lis qu'il fléirit tant de fois , Épuiser d'un seul coup le déplorable reste
D'un sang trop fertile en bons rois.
Longtemps le sbire obscur qu'il arma pour son crime ,
Rêveur, autour de la victime
Promena ses affreux loisirs , Enfin le ciel permet ([ue son vœu s'accomplisse : Pleurons tous , car le meiutre a choisi pour complice
Le tumulte de nos plaisirs !
Le fer brille... un cri part : guerriers, volez aux armes ! C'en est fait : la duchesse accourt en pâlissant ; Son bras soutient Rerry qu'elle arrose de larmes ,
Et qui l'inonde de son sang.
Dressez un lit funèbre : est-il quelque espérance ?...
Hélas ! un lugubre silence
A condamné son triste éi)oux.
Assistez le , Madame , en ce moment horrible j Les soins cruels de l'art le rendront plus terrible ,
Les vôtres le rendront plus doux.
Mouar(|ueen cheveux blancs, hàte-toi , le temps presse j
Tu Bourbon va rentrer au sein de ses aïeux;
Viens , accours vers ce fils , l'espoir de la vieillesse :
Car la main doit fermer ses yeux !
Il a béni sa fille , A son amour ravie ;
Puis, des vanités de la vie
Il proclame un noble abandon ; Vivant , il pardonna ses maux ?i la patrie ; Et son dernier soujtir, digne du Dieu qu'il prie,
Est encore un cri de pardon.
Mort sublime ! ô regrets ! vois sa grande âme, et pleure ;
Porte au ciel tes cl imeurs , ô peuple désolé.
Tu l'as trop peu connu : c'est à sa dernière heure
Que le héros s'est révélé.
Pour consoler la Veuve , apportez l'Orpheline ;
Donnez sa fille à Caroline ,
La nature encore a ses droits.
Mais, quand périt l'espoir d'une tige féconde , Qui pourra consoler, dans sa terreur profonde,
La France, veuve de ses rois?
A l'horrible récit , quels cris expiatoires
Vont pousser nos guerriers , fameux par leur valeur !
L'Europe , qu'ébranlait le bruit de leurs victoires ,
Va retentir de leur douleur.
Mais toi , que diras-tu , chère et noble Vendée?
Si longtemps de sang inondée ,
Tes regrets seront superflus ; Et tu seras semblable à la mère accablée , Qui s'assied sur sa couche et pleure inconsolée ,
Parce que son enfant n'est plus !
Bientôl vers Saint-Denis, désertant nos murailles , Au bruit sourd des clairons, peuple, prêtres, soldais,
ODES
Nous suivrons à pas lents le char des funérailles ,
Entouré des chars des combats, [fêlas ! jadis souillé par des mains téméraires,
Saint-Denis , où donnaient ses pères ,
A vu déj;'i bien des forfaits ; 3u moins , puisse , à l'abri des complots parricides , >ous ces murs profanés , parmi ces tombes vides ,
Sa cendre reposer en paix !
[)'Enghien s'étonnera , dans les célestes sphères ,
De voir si tôt l'ami cher à ses jeunes ans ,
k qui le vieux Condé . i)rêt à quitter nos terres ,
Léguait ses devoirs bienfaisants.
i l'aspect de Berry, leur dernière espérance ,
Des rois que révère la France
Les ombres frémiront d'effroi ; )eux héros gémiront sur leurs races éteintes, Et le vainqueur d'Ivry viendra mêler ses plaintes
Aux pleurs du vainqueur de Tiocroy.
Linsi, Bourbon , au bruit du forfait sanguinaire ,
)n te vit vers d'Artois accourir désolé ;
}ar lu savais les maux que laisse au cœur d'un père
Un fils avant Và^e immolé.
Uais bientôt chancelant , dans ta marche incertaine ,
L'affieux souvenir de Vincenne
Vint s'offrir à tes sens glacés ; Pu pâlis , et d'Artois dans la douleur commune , Jembla presque oublier sa récente infortune ,
Pour plaindre les revers passés.
ilt loi , veuve éplorée , au milieu de l'orage , iltends des jours plus doux , espi're un sort meilleur ; •rends la sœur pour modèle , et puisse ton courage
Être aussi grand que ton malheur !
Pu porteras comme elle une urne funéraire ;
Comme elle . au sein du sanctuaire ,
Tu gémiras sur un cercueil ; ^'Hydre des factions , qui , sorti des ténèbres , i marqué pour la sœur tant d'époques funèbres ,
Te fait aussi Ion jour de deuil !
Pourtant , ô frêle appui de la tige royale ,
si Dieu par ton secours signale son pouvoir,
Tu peux sauver la France, et de l'Hydre infernale
Tromper encor l'affreux espoir.
Unsi , quand le Serpent , auteur de tous les crimes ,
Vouait d'avance aux noirs abîmes
L'homme que son forfait perdit , Le Seigneur abaissa sa farouche arrogance ; Une femme apparut , qui , faible et sans défense ,
Brisa du pied son front maudit !
Kévricr 1S20.
€)&f ^nïtime.