‹ uvres de Victor HugoChapitre 93 sur 599 · LA LIBERTE · texte numérisé non relu

LA LIBERTE

Christus nos liberavit.

Quand l'impie a porté l'outrage au sanctuaire , Tout fuit le temple en deuil , de splendeur dépouillé ; Mais le prêtre fidèle , à genoux sur la pierre ,

Prodigue plus d'encens , répand plus de prière, Courbe plus bas son front devant l'autel souillé.

Non , sur nos tristes bords , ô belle voyageuse ! Sœur augusie des Rois , fille sainte de Dieu, Liberté ! pur flambeau de la gloire orageuse , Non 5 je ne t'ai point dit adieu !

Car mon luth est de ceux dont les voix importunes

Pleurent toutes les itiforlunes ,

Bénissent toutes les vertus.

Mes hymnes dévoués ne traînent point la chaîne Du vil gladiateur, mais ils vont dans l'arène

Du linceul des martyrs velus.

Dans l'âge oii le cœur porte un souffle magnanime , Où l'homme à l'avenir jette un défi sublime, Et montre à sa menace un sourire hardi ; Avant l'heure où périt la fleur de l'espérance ,

Quand l'âme , lasse de souffrance , Passe du frais matin à l'aride midi ;

Je disais : « Oh , salut ! vierge aimable et sévère ! » Le inonde , ô Liberté , suit tes nobles élans ; » Comme une jeune épouse il t'aime , et te révère

» Comme une aïeule en cheveux blancs ! » Salut ! tu sais , de l'âme écartant les entraves ,

» Descendre au cachot des esclaves

» Plutôt qu'au palais des tyrans ; » Aux concerts du Cédron mêlant ceux du Permesse, » Ta voix douce a toujours quelque illustre promesse

» Qu'entendent les héros mourants. »

Je disais. Souriant à mon ivresse austère ,

Je vis venir à moi les sages de la terre :

« Voici la Liberté ! plus de sang ! i)kis de pleurs !

» Les peuples réveillés s'inclinent devant elle.

» Viens, ô son jeune amant! car voici l'immortelle!...

Et j'accourus , portant des palmes et des fleurs.

0 Dieu ! leur Liberté , c'était un monstre immense , Se nommant Vérité parce qu'il était nu , Balbutiant les cris de l'aveugle démence ,

Et l'aveu du vice ingénu !

La fable eût pu donner à ses fureurs impies

L'ongle llétris-ant des Harpies

Et les mille bras d'Égéon.

La dépouille de Rome ornait l'impure idole. Le vautour remplaçait l'aigle à son Capitole,

L'Enfer peuplait son Panthéon.

Le Supplice hagard , la Torture écuraante ,

Lui conduisaient la Mort comme une heureuse amanle.

Le Monstre aux pieds foulait tout un peuple innocent; Et les sages menteurs , aux paroles divines , Soutenaient ses pas lourds , quand , parmi les ruines, Il chancelait , ivre de sang !

Mêlant les lois de Sparte aux fêtes de Sodome , Dans tous les attentats cherchant tous les fléaux , Par le néant de l'âme il croyait grandir l'homme ,

Et réveillait le vieux chaos.

Pour frapper leur couronne osant frapper leur tète ,

Des Rois , perdus dans la tempête.

Il brisait le trône avili; Et, de l'élernité lui laissant quelque reste , Daignait à Dieu , muet dans son exil céleste ,

Offrir un échange d'oubli !

Et les sages disaient : « Gloire à notre sagesse !

» Voici les jours de Rome et les temps de la Grèce !

» Nations , de vos Rois brisez l'indigne frein.

» Liberté ! n'ayez plus de maîtres que vous-même :

» Car nous tenons de toi notre pouvoir suprême ,

» Sois donc heureux et libre , ô peuple souverain !... »

Tyrans adulateurs ! caresses mensongères !

0 honte !... Asie , Afrique , où sont tous vos sultans ?

Que leurs sceptres sont doux et leurs chaînes légères

Près de ces bourreaux insultants !

Rends gloire , ô fouie abjecte, en tes fers assoupie ,

Au vil monstre d'Ethiopie ,

Par un fer jaloux mutilé ! Gloire aux muets cachés au harem du prophète ! Gloire à l'esclave obscur qui leur livre sa tête.

Du moins en silence immolé !

Le sultan , sous des murs de jaspe et de porphyre , Jetant à cent beautés un dédaigneux sourire , Foule la pourpre et l'or, et l'ambre et le corail ; Et de loin , en passant , le peuple peut connaître

Où sont les plaisirs de son maître , A la tète qui pend aux portes du sérail.

Peuple heureux! éveillant la révolte hardie,

Parmi ses toits troublés , dans l'ombre , bien souvent ,

L'inquiet janissaire égare l'incendie

Sur l'aile bruyante du vent.

Peuple heureux ! d'un visir sa vie est le domaine ;

Un poison , que la mort promène ,

Flétrit son rivage infecté; L'esclavage le courbe au joug de l'épouvante : Peuple trois fois heureux ! divins sages qu'on vante ,

Il n'a pas votre Liberté !

0 France ! c'est au ciel qu'en nos jours de colère ,

Quand l'impie a porlé l'oiilraffe au sancluaire , Tout fuit le tem|)Ie en deuil , de spleiuieur dépouillé Mais le prêtre fidùle , assis dans la i)Oussière , Piodi};ue plus d'encens , répand plus de prière , Courbe plus bas son front devant l'autel souillé.

Juilkl 1823.

^ûtft Sti^ïums,

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