‹ uvres de Victor HugoChapitre 94 sur 599 · LA GUERRE D ESPAGNE · texte numérisé non relu

LA GUERRE D ESPAGNE

Sine clade viclor.

182 ODES

A fui la Liberté , mère des saints exploits ; Il faut , pour réfléciiir cet astre tutélaire , Que , pur dans tous ses flots , le fleuve populaire Coule à l'ombre du trône appuyé sur les lois.

Un dieu du joug du mal a délivré le monde. Parmi les opprimés il vint prendre son ran{î; Rois ! — en vœux fraternels sa parole est féconde ;

Peuple ! — il fut pauvre , humble et souffrant. La Liberté sourit à toutes les victimes ,

A tous les dévoûments sublimes ,

Sauveurs des états secourus ; A ses yeux la Vendée est sœur des Tliermopyles : Et le même laurier, dans les mêmes asiles,

Unit Malesberbe et Codrus.

Oh ! que la Royauté , puissante et vénérable , Fille, aux cheveux blanchis , des âges révolus j Perçant de ses clartés leur nuit impénétrable ,

Où tant d'astres ne brillent plus ; Soumettant l'aijîle au cygne et l'autour aux colombes ;

S'élevant de lombes en tombes.

Géant que grandit son fardeau ; Consacrant sur l'autel le fer dont elle est ceinte , Et mêlant les rayons de l'auréole sainte

Aux fleurons du royal bandeau ;

Oh 1 que la Royauté , peuples , est douce et belle ! — A force de bienfaits elle achète ses droits.

Son bras fort , quand bouillonne une foule rebelle ,

Couvre les sceptres d'une croix.

Ce colosse d'airain , de ses mains séculaires ,

Dans les nuages populaires ,

Lève un phare aux feux éclatants; Et, liant au passé l'avenir qu'il féconde , Pose à la fois ses pieds, en vain battus de l'onde ,

Sur les deux rivages du temps.

Aussi , que de malheurs suprêmes Elle impose aux infortunés , Oui , sous le joug des diadèmes Courbèrent leurs fronts condamnés !

Il faut que leur cœur soit sublime.

Affrontant la foudre el l'abîme , Leur nef ne doit pas fuir l'écueil.

Un Roi digne de la couronne Ne sait pas descendre du trône , Mais il sait descendre au cercueil.

Il faut, comme un soldat , qu'un prince ail une épée. Il faut , des faciions quand l'astre inq)ur a lui , Que , nuit et jour, bravant leur attente trompée ,

Un glaive veille auprès de lui ; Ou que de son armée il se fasse un cortège;

Oue son fier palais se protège

D'un camp au front étincelant; Car de la Royauté la Guerre est la compagne : On ne peut te briser, sceptre de Charlemagne ,

Sans briser le fer de Roland !

Roland ! — N'est-il pas vrai , noble élu de la Guerre , Que ton ombre, éveillée aux cris de nos guerriers , Aux champs de Roncevaux lorsqu'ils passaient naguère.

Les prit pour d'anciens chevaliers ?

Car le héros , assis sur sa tombe célèbre ,

Les voyait , vers les bords de l'Èbre

Déployant leur vol immortel , Du haut des monts , pareils à l'aigle ouvrant ses ailes , Secouer, pour chasser de nouveaux infidèles ,

L'éclatant cimier de Martel !

Mais un autre héros encore , Pelage , l'effroi des tyrans , Pelage , autre vainqueur du Maure , Dans les cieux saluait nos rangs.

Au char où notre gloire brille , Il attelait de la Caslille Le vieux lion , fier et soumis ; Répétant noire cri d'alarmes , Il mêlait sa lance à nos armes , Et sa voix nous disait : Amis !

Des pas d'un conquéranl l'Espagne encor fumante

Pleurait, prosliluée ù notre Liberté,

Entre les bras sanglr.nts de l'effroyable amante ,

Sa royale virginité.

Ce peuple allier, chargé de despotes vulgaires ,

Maudissait , épuisé de guerres ,

Le monstre , en ses champs accouru ; Si las des vils tribuns et des tyrans serviles , Que lui-même appelait l'étranger dans ses villes ,

Sans frémir d'être secouru !

Les Français sont venus : — du Rliin jusqu'au Bosphore, Peuples de l'aquilon , du couchant , du midi , Pourquoi , vous dont le front, que l'effroi trouble encore,

Se courba sous leur pied hardi ; Nations de la veille à leur chaîne échappées,

Qu'on vil tomber sous leurs épées ,

Ou qui par eux avez vécu ; Empires , potentats , cités, royaumes , princes ! Pourquoi , puissants Étals , qui fûtes nos provinces ,

Me demander s'ils ont vaincu ?

Ils ont appris à l'anarchie

Ce que pèse le fer gaulois ;

Mais par eux l'Espagne affranchie

Ke peut rougir de leurs exploits ;

Tous les peuples , que Dieu seconde ,

Quand l'hydre , en désastres féconde ,

Tourne vers eux son triple dard ,

Ont , ligués contre sa furie ,

Le temple pour même patrie ,

La croix pour commun étendard.

Pourtant que désormais Madrid taise à l'histoire Les succès trop longtemps par son orgueil redits , Et le royal captif que l'ingrate victoire

Dans ses murs envoya jadis.

Cadix nous a vengés de l'affront de Pavie.

A l'ombre d'un héros ravie

La gloire a rendu tous ses droits ; Oubliant quel Français a porté ses entraves, La fière Espagne a vu si les mains de nos braves

Savent briser les fers des rois!

Préparez , Castillans , des fêtes solennelles ,

Des murs de Sarragosse aux Champs d'Almonacid.

Mêlez à nos lauriers vos palmes fraternelles;

Chantez Bayard , — chantons le Cid !

Qu'au vieil Escurial le vieux Louvre réponde ;

Que votre drapeau se confonde

A nos drapeaux victorieux. Que Gadès éditîe un autel sur sa plage !

Que de lui-même , aux monts d'où se leva Pelage , S'allume un feu mystérieux !

Pour témoigner de leurs paroles ,

Où sont ces nouveaux Décius ?

Le brasier attend les Scévoles !

Le gouffre attend les Curlius !

Quoi, traînant leurs fronts dans la poudre,

Tous , de Bourbon qui tient la foudre ,

Embrassent les sacrés genoux !...' —

Ah ! la victoire est généreuse ,

Leur cause inique est malheureuse ,

Ils sont vaincus , ils sont absous !

Un Bourbon pour punir ne voudrait pas combattre. Le droit de son triomphe est toujours le pardon. Pourtant des factions que son bras vient d'abattre

Il éteint le dernier brandon.

Oh ! de combien de maux , peuples, il vous délivre !

Hélas ! à quels forfaits se livre

Le Monstre à ses pieds frémissant !

Nous qui l'avons vaincu , nous fûmes sa conquête. Nous savons , lorsque tombe une royale tête ,

Combien il en coule de sang !

0 nos guerriers , venez ! vos mères sont contentes ! Vos bras , terreur du monde , en deviennent l'appui. Assez on vit crouler de trônes sous vos tentes !

Relevez les rois aujourd'hui !

Dieu met sur votre char son arche glorieuse ;

Votre tente victorieuse

Est son tabernacle immortel; Des saintes légions votre étendard dispose ; Il veut que votre casque à sa droite repose

Entre les vases de l'autel !

C'en est fait : loin de l'espérance

Chassant le crime épouvanté ,

Les cieux commettent à la France

La garde de la Royauté.

Son génie, éclairant les trames,

Luit comme la lampe aux sept flammes,

Cachée aux temples du Jourdain ;

Gardien des trônes qu'il relève ,

Son glaive est le céleste glaive

Qui flamboie aux portes d'Éden !

Novembre 1823.

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