‹ Œuvres de VoltaireChapitre 110 sur 125 · DE BOULAINVILLIERS · texte numérisé non relu

DE BOULAINVILLIERS

L'àBBE.

Jamais notre religion n'a dit le contraire.

LE COMTE

Je voudrais ne point trouver dans vos livres des idées contraires. Ces paroles cruelles, « Contrains-les ce d'entrer', j> dont on abuse avec tant de barbarie; et celles-ci , « Je suis venu apporter le glaive et non ce la paix ^; » et celles-là encore, a Que celui qui n'é- « coûte pas l'Église soit regardé comme un païen , ou cr comme un receveur des deniers publics "^ ; iv et cent maximes pareilles, effraient le sens commun et l'humanité.

Y a-t-il rien de plus dur et de plus odieux que cet autre discours': «Je leur parle en paraboles, afin a qu'en voyant ils ne voient point , et qu'en écoutant a ils n'entendent point?» Est-ce ainsi que s'expliquent la sagesse et la bonté éternelle?

Le Dieu de tout l'univers, qui se fait bomme pour éclairer et pour favoriser tous les hommes , a-t-il pu dire*: a Je n'ai été envoyé qu'au troupeau d'Israël,» c'est-à-dire à un petit pays de trente lieues tout au plus ?

Est-il possible que ce Dieu , à qui l'on fait payer la capitation, ait dit que ses disciples ne devaient rien payer; que les rois ' a ne reçoivent des impots que des «c étrangers, et que les enfants en sont exempts?»

* Luc, eh. »▼, ▼. i3. — ^Matthieu, cb. x, ▼. 34. — ' Idem, ch. xtiu , ▼. tjé — ^Iden, ch. un, ▼. i3« — * Idem, cb. xt, ▼. s4« — 'ldcin,Gh.xTff, ▼. 14* sS, a6.

Ces discours qui scandalisent sont expliqués par des passages tout différents.

LE COMTE

Juste ciel ! qu'est-ce qu'un Dieu qui a besoin de commentaire, et à qui l'on fait dire perpétuellement le pour et le contre? qu'est-ce qu'un législateur qui n'a rien écrit? qu'est-ce que quatre livres divins dont la date est inconnue, et dont les auteurs, si peu avérés, se contredisent à chaque page?

l'abbé.

Tout cela se concilie, vous dis-je. Mais vous m'avouerez du moins que vous êtes très content du discours sur la montagne.

LE COMTE

Oui; on prétend que Jésus a dit qu'on brûlera ceux qui appellent leur frère Raca*, comme vos théologiens font tous les jours. Il dit qu'il est venu pour accomplir la loi de Moïse, que vous avez en horreur \ Il demande avec quoi on salera si le sel s'évanouit ^ Il dit que bienheureux sont les pauvres d'esprit, parcoque le royaume des cieux est à eux '. Je sais encore qu'on lui fait dire qu'il faut que le blé"" pourrisse et meure en terre pour germer ; que le royaume des cieux est un grain de moutarde'; que c'est de l'argent mis à usure'; qu'il ne faut pas donner à diner à ses parents quand ils sont riches^. Peut-être ces expres-

* Matthieu, ch. v, v. aa. — ^ Idem, ibid., ▼. 1 7. — * Idem, ibid., ▼. i3. — ^ Idem, ibid., v. 3. — * V*tpùre de Paul aux Corinth,, ch. zt, t. 36. — fLuc, ch. xiri, V. 19. — * Matthieu, ch. xxv, v. 27. — ** Lue, cfa. ut, ▼. i*.

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sions avaient-elles un sens respectable dans la langue oïl Ton dit qu*elles furent prononcées; j'adopte tout ce qui peut inspirer la vertu : mais ayez la bonté de me dire ce que vous pensez d'un autre passage que voici ï :

ff C'est Dieu qui m'a formé; Dieu est partout et dans moi : oserai-je le souiller par des actions criminelles et basses, par des paroles impures, par d'infâmes désirs?

a Puissé-je, à mes derniers moments, dire à Dieu : O mon maître! ô mon père! tu as voulu que je souffrisse, j'ai souffert avec résignation; tu as voulu que je fusse pauvre, j'ai embrassé la pauvreté; tu m'as mis dans la bassesse, et je n'ai point voulu la grandeur; tu veux que je meure, je t'adore en mourant. Je sors de ce magnifique spectacle en te rendant grâce de m'y avoir admis pour me faire contempler Tordre admirable avec lequel tu régis l'univers.»

l'abbï.

Cela est admirable; dans quel Père de l'Église avezvous trouvé ce morceau divin? est-ce dans saint Cyprien, dans saint Grégoire de Nazianze, ou dans saint Cyrille?

LE COMTE

Non; ce sont les paroles d'un esclave païen, nommé Épictète ; et l'empereur Marc-Âurèle n'a jamais pensé autrement que cet esclave.

l'abbiî.

Je me souviens en effet d'avoir lu , dans ma jeunesse, des préceptes de morale dans des auteurs

> Voyez tome XLU , pige 3i3. B.

païens y qui me firent une grande impression : je vous avouerai même que les lois de Zaleucus , de Charondas, les conseils de Confucius, les commandements moraux de Zoroastrc, les maximes de Pythagore, me parurent dictés par la sagesse pour le bonheur du genre humain : il me semblait que Dieu avait daigné honorer ces grands hommes d'fnie lumière plus pure que celle des hommes ordinaires, comme il donna plus d'harmonie à Virgile, plus d'éloquence à Cicéron , et plus de sagacité à Archimède, qu'à leurs contemporains. J'étais frappé de ces grandes leçons de vertu que l'antiquité nous a laissées. Mais enfin tous ces gens-là ne connaissaient pas la théologie; ils ne savaient pas quelle est la différence entre un chérubin et un séraphin, entre la grâce efficace à laquelle on ne peut résister et la grâce suffisante qui ne suffit pas; ils ignoraient que Dieu était mort, et qu'ayant été crucifié pour tous, il n'avait pourtant été crucifié que pour quelques uns. Ah! monsieur le comte, si les Scipion, les Cicéron, lesCaton, les Epictète, les Antonin, avaient su que a le père a engendré le fils, ff et qu'il ne l'a pas fait; que l'esprit n'a été ni ente gendre ni fait, mais qu'il procède par spiration tan- « tôt du père et tantôt du fils; que le fils a tout ce « qui appartient au père, mais qu'il n'a pas la patercc nité; » si, dis-je, les anciens, nos maîtres en tout, avaient pu connaître cent vérités de cette clarté et de cette force; enfin, s'ils avaient été théologiens, quels avantages n'auraient-ils pas procurés aux hommes! La consubstantialité surtout, monsieur le comte, la transsubstantiation, sont de si belles choses! Plût

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au ciel que Scipion, Cicëron^ et Marc-Aurèle, eussent approfondi ces vérités ! ils auraient p|i être grandsvicaires de monseigneur l'archevêque, ou syndics de la Sorbonne.

LE COMTE

Çà, dites-moi en conscience, entre nous et devant Dieu, si vous pensez que les aroes de ces grands hommes soient à la broche, éternellement rôties par les diables , en attendant qu'elles aient trouvé leur corps qui sera éternellement rôti avec elles; et cela pour n'avoir pu être syndics de Sorbonne, et grands-vicaires de monseigneur l'archevêque ?

l'abbé.

Vous m'embarrassez beaucoup ; car a hors de l'É- « glise point de salut. »

Nul oe doit plaire au ciel que nous et nos amis>.

a Quiconque n'écoute pas l'Église, qu'il soit comme a un païen ou comme un fermier général '. » Scipion et Marc-Aurèle n'ont point écouté l'Église; ils n'ont point reçu le concile de Trente; leurs âmes spirituelles seront rôties à jamais; et quand leurs corps dispersés dans les quatre éléments seront retrouvés, ils seront rôtis à jamais aussi avec leurs âmes. Rien ifest plus clair, comme rien n'est plus juste: cela est positif.

D'un autre côté, il est bien dur de brûler éternellement Socrate, Aristide, Pythagore, Épictète, les An-

> Parodie du Ten de Molière {Femmes sapantes, m, «).

Nul n'aan d« l*«|irit hors dom •! ms amU. B. * Matthieu , eh. xviii, t. >7.

tonins, tous ceux dont la vie a été pure et exemplaire, et d'accorder la béatitude éternelle à Tame et au corps de François Ravaillac, qui mourut en bon chrétien, bien confessé, et muni d'une grâce efficace ou suffisante. Je suis un peu embarrassé dans cette affaire; car enfin je suis juge de tous les hommes; leur bonheur ou leur malheur éternel dépend de moi, et j'aurais quelque répugnance à sauver Ravaillac et à damner Scipion.

Il y a une chose qui me console, c'est que nous autres théologiens nous pouvons tirer des enfers qui nous voulons; nous lisons dans les Actes de sainte Thècley grande théologienne, disciple de saint Paul, laquelle se déguisa en homme pour le suivre, qu'elle délivra de l'eufer son amie Faconille, qui avait eu le malheur de mourir païenne*.

Le grand saint Jean Damascène rapporte que le grand saint Macaire , le même qui obtint de Dieu la mort d'Arius par ses ardentes prières , interrogea un jour dans un cimetière le crâne d'un païen sur son salut : le crâne lui répondit que les prières des théologiens soulageaient infiniment les damnés**.

Enfin nous savons de science certaine que le grand saint Grégoire, pape, tira de l'enfer Tame de Tempereur Trajan "" : ce sont là de beaux exemples de la miséricorde de Dieu.

LE COMTE

Vous êtes un goguenard ; tirez donc de l'enfer, par

* Voyez Damascène, Orat. de us quiinpaee dormierunt, p. 585.

^ Jpud Grab, Spiciieg,, tome I.

*^ Eucologe, c. 96, et aUi Ub. grœc, Damascène, page 588.

D£ BOVLA.11IVILLISHS. I767. 5'J l

yo8 saintes prières, Henri lY, qui mourut sans sacre* ment comme un païen, et mettez*Ie dans le ciel avec Ravaillac le bien confessé; mais mon embarras est de savoir comment ils vivront ensemble, et quelle mine ils se feront.

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