LE OÎJNSR OU COUTE
qu'il a usurpé, les domaines que César Borgia ravit par le fer et par le poison, et qui sont retournés à rÉglise de Rome, pour laquelle il ne travaillait pas; on laisse Rome même aux papes, pareequ'on ne veut pas que l'empereur s'en empare; on lui veut bien payer encore des anoates, quoique ce soit un ridicule honteux et une simonie évidente; on ne vent pas faire d'éclat pour un subside si modique. Les hommes, subjugués par la coutume, ne roiftpent pas tout d'un coup un mauvais marché fait depuis près de trois siècles. Mais que les papes aient l'insolence d'envoyer, comme autrefois, des légats a latere ' pour imposer des décimes sur les peuples, pour excommunier les rois, pour mettre leurs états en interdit, pour donner leurs couronnes à d'autres , vous verrez comme on recevra un légat a latere : je ne désespérerais pas que le parlement d'Aix ou de Paris ne le fît pendre.
LE COUTE
Vous voyez combien de préjugés honteux nous avons secoués. Jetez les yeux à présent sur la partie la plus opulente de la Suisse, sur les sept Provinces- Unies, aussi puissantes que l'Espagne, sur la Grande- Bretagne, dont les forces maritimes tiendraient seules, avec avantage, contre les forces réunies de toutes les autres nations : regardez tout le nord de l'Allemagne, et la Scandinavie, ces pépinières intarissables de guerriers, tous ces peuples nousont passés de bien loin dans les progrès de la raison. Le sang de chaque tête de l'hydre qu'ils ont abattue a ferti-
> Sur ce mot, voyei ma note, tome XYl , page 35. B.
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lise leurs campagnes; rabolition des tnoines a peuple et enrichi leurs états : on peut certaîoenient faire en France ce qu'on a fait ailleurs ; la France en sera plus opulente et plus peuplée.
Eh bien ! quand vous auriez secoué en France la vermine des moines, quand on ne verrait plus de ridicules reliques, quand nous ne paierions plus à l'évéque de Rome un tribut honteux; quand même on mépriserait assez la consubstantialité et la procession du Saint-Esprit par le Père et le Fils, et la transsubstantiation, pour n'en plus parler; quand ces mystères resteraient ensevelis dans la Somme de saintThomas, et quand les contemptibles théologiens seraient réduits à se taire, vous resteriez encore chrétiens; vous voudriez en vain aller plus loin, c'est ce que vous n'obtiendrez jamais. Une religion de philosophes n'est pas faite pour les hommes.
M. FRJÉRRT. ^
« Est qttodam prodire teoDs, si non datur \a\tm. >
LiT. I, ép. I, vers 3a.
Je vous dirai avec Horace : Votre médecin ne vous donnera jamais la vue du lynx , mais souffrez qu'il vous ote une taie de vos yeux. Nous gémissons sous le poids de cent livras de chaînes, permettez qu'on nous délivre des trois quarts. Le mot de chrétien a' prévalu, il restera; mais peu-à-peu on adorera Dieu sans mélange, sans lui donner ni une mère, ni un fils, ni un père putatif, sans lui dire qu'il est mort par un siip[rfice infâme, sans croire qu'on fasse des
6oO LE DtnrER DU COMTE
dieux avec de la farine , enfin sans cet amas de superstitions qui mettent des peuples policés si au-dessous des sauvages. L'adoration pure de l'Être suprême commence à être aujourd'hui la religion de tous les honnêtes gens; et bientôt elle ' descendra dans une partie saine du peuple même.
l'abbé.
Ne craignez- vous point que l'incrédulité (dont je vois les immenses progrès) ne soit funeste au peuple en descendant jusqu'à lui , et ne le conduise-au crime ? Les hommes sont assujettis à de cruelles passions et à d'horribles malheurs; il leur faut un frein qui les retienne, et une erreur qui les console.
M. FRÉRET
Le culte raisonnable d'un Dieu juste, qui punit et qui récompense, ferait sans doute le bonheur de la société; mais quand cette connaissance salutaire d'un Dieu juste est défigurée par des mensonges absurdes et par des superstitions dangereuses, alors le remède se tourne en poison, et ce qui devrait effrayer le crime l'encourage. Un méchant qui ne raisonne qu'à demi (et il y en a beaucoup de cette espèce) ose nier, souvent le Dieu dont on lui .a fait une peinture révoltante.
Un autre méchant, qui a de grandes passions dans une ame faible, est souvent invité à l'iniquité par la sûreté du pardon que les. prêtres lui offrent. « De a quelque multitude énorme de crimçs que vous soyez ce souillé, confessez- vous à moi , et tout vous sera parce donné par les mérites d'un homme qui fut pendu « en Judée il y a plusieurs siècles. Plongez-vous, aprçs
DE BOtJLAIirVILLlEHS. I767. 6of
«cela, dans de nouveaux crimes sept fois soixante et «sept fois ^, et tout vous sera pardonné encore.» ITest-ce pas là véritablement induire en tentation ? n'est-ce pas aplanir toutes les voies de Tiniquitë? La Brinvilliers ne se confessait-elle pas à chaque empoisonnement qu'elle commettait ? Louis XI autrefois n'en usait-il pas de même ?
Les anciens avaient, comme nous, leur confession et leurs expiations; mais on n'était pas expié pour un second crime. On ne pardonnait point deux parricides. Nous avons tout pris des Grecs et des Romains, et nous avons tout gâté.
Leur enfer était impertinent , je l'avoue ; mais nos diables sont plus sots que leurs furies. Ces furies n'étaient pas elles-mêmes damnées; on les regardait comme les exécutrices, et non comme les victimes des vengeances divines. Être à -la -fois bourreaux et patients, brûlants et brûlés, comme le sont nos diables , c'est une contradiction absurde , digne de nous , et d'autant plus absurde que la chute des anges, ce fondemejit du christianisme, ne se trouve ni dans la ' Genèse j ni dans Y Évangile. C'est une ancienne fable des brachmanes.
Enfin , monsieur, tout le monde rit aujourd'hui de votre enfer, parcequ'il est ridicule; mais personne ne rirait d'un Dieu rémunérateur et vengeur, dont on espérerait le prix de la vertu, dont on craindrait, le châtiment du crime , en ignorant l'espèce des chà-
« Alluflioà au venet 34, chapitre xv de la Genitë : on lit dans le texte grée septante fois sepL Ci..
6oa LB BtirSR du CX>tfTE
timenU et des récompenses , mais en étant persuadé qu'il y en aura, parceque Dieu est juste.
LE COMTE
Il me semble que M, Fréret a fait assez entendre comment la religion peut être un frein salutaire. Je veux essayer de vous prouver qu'une religion pure est infiniment plus consolante que la vôtre.
Il y a des douceurs^ dites- vous, dans les illusions des âmes dévotes , je le crois ; il y en a aussi aux Petites-Maisons. Mais quels tourments quand ces âmes viennent à s'éclairer ! dans quel doute et dans quel désespoir certaines religieuses passent leurs tristes jours ! vous en avez été témoin y vous me l'avez dit vous-même : les cloîtres sont le séjour du repentir; mais, chez les hommes surtout, un cloître est le repaire de la discorde et de l'envie. Les moines sont des forçats volontaires qui se battent en ramant ensemble; j'en excepte un très petit nombre qui sont ou véritablement pénitents ou utiles; mais, en vé* rite , Dieu a-t*il mis l'homme et la femme sur la terre pour qu'ils traînassent leur vie dans des cachot», séparés les uns des autres à jamais? Est-ce là le but de la nature? Tout le monde crie contre les moines; et moi je les plains. La plupart, au sortir de l'enfance, ont fait pour jamais le sacrifice de leur liberté; et sur cent il y en a quatre-vingts au moins qui sèchent dan^ l'amertume. Où sont donc ces grandes consolations que votre religion donne aux hommes ? Un riche bénéficier est consolé, sans doute, mais c'est par son argent, et non par sa foi. S'il jouit de quel-
D£ B017LAINV1LLIEBS. I767. 6o3
que bonheur, il ne le goûte qu'en violant les règles de son état. Il nW heureux que comme homme du monde , et non pas comme homme d'église. Un père de famille, sage, résigne à Dieu, attaché à sa patrie, environné d'enfants et d'amis, reçoit de Dieu des bénédictions mille fois plus sensibles.
De plus, tout ce que vous pourriez dire en fiiveur des mérites de vos moines, je le dirais à bien plus forte raison des derviches, des marabouts, des fakirs, des bonzes* Ils font des pénitences cent fois plus rigoureuses; ils se sont voués à des austérités plus effrayantes; et œs chaînes de fer sous lesquelles ils sont courbés, ces bras toujours étendus dans la même situation, ces macérations épouvantables, ne sont rien encore en comparaison des jeunes femmes de l'Inde qui se brûlent sur le bûcher de leurs maris, dans le fol espoir de renaître ensemble.
Ne vantez donc plus ni les peines ni les consolations que la religion chrétienne fait éprouver. Convenez hautement qu'elle n'approche en rien du culte raisonnable qu'une famille honnête rend à TÉtre sa* préme sans superstition. Laissez là les cachots des couvents; laissez là vos mystères contradictoires et inutiles , l'objet de la risée aniverselle; prêchez Dieu et la morale, et je vous réponds qu'il y aura plus de vertu et plus de félicité sur la terre.
LA COMTESSE
Je suis fort de cette opinion.
M. FRÉRET
Et moi aussi, sans doute.
6o4 LK Dtir£R DU GOMTB
l'a BBÉ,
£h bien! puisqu'il faut vous dire mon secret, j'en suis aussi.
Alors le président de Maisons, l'abbé de Saint- Pierre, M. Dufay, M. Dumarsais, arrivèrent; et M. l'abbé de Saint-Pierre lut, selon sa coutume, ses Pensées du matin, sur chacune desquelles ou pourrait faire un bon ouvrage.
Pensées détachées de M. Vahbé de Sainte-Pierre.
La plupart des princes, des ministres, des hommes constitués en dignité, n'ont pas le temps de lire; ils méprisent les livres, et ils sont gouvernés par un gros livre qui est le tombeau du sens commun.
S'ils avaient su lire, ils auraient épargné au monde tous les maux que la superstition et l'ignorance ont causés. Si Louis XIV avait su lire , il n'aurait pas ré* voqué l'édit de Nantes.
Les papes et leurs suppôts ont tellement cru que leur pouvoir n'est fondé que sur l'ignorance, qu'ils ont toujours défendu la lecture du seul livre qui annonce leur religion; ils ont dit : Voilà votre loi, et nous vous défendons de la lire ; vous n'en saurez que ce que nous daignerons vous apprendre. Cette extravagante tyrannie n'est pas compréhensible; elle existe pourtant, et toute Bible en langue qu'on parle est défendue à Rome ; elle n'est permise que dans une langue qu'on ne parle plus.
Toutes les usurpations papales ont pour prétexte
DE BOULAIRVILLIERS. I767. 6o5
un misérable jeu de mots, uae équivoque des rues, une pointe qu'on fait dire à Dieu , et pour laquelle on donnerait le fouet à un écolier : «Tu es Pierre, et sur a cette pierre je fonderai mon assemblée '. »
Si on savait lire, on verrait en évidence que la religion n'a fait que du mal au gouvernement; elle en a fait encore beaucoup en France , par les persécutions contre les protestants ; par les divisions sur je ne sais quelle bulle ^, plus méprisable qu'une chanson du Pont-Neuf; par le célibat ridicule des prêtres; par la fainéantise des moines ; par les mauvais marchés faits avec l'évéque de Rome , etc.
L'Espagne et le Portugal , beaucoup plus abrutis que la France, éprouvent presque tous ces maux, et ont l'inquisition par-dessus, laquelle, supposé un enfer, serait ce que l'enfer aurait produit de plus exécrable.
En Allemagne, il y a des querelles interminables entre les trois sectes admises par le traité de Yestphalie : les habitants des pays immédiatement soumis aux prêtres allemands sont des brutes qui ont à peine à manger.
En Italie , cette religion qui a détruit l'empire romain n'a laissé que de la misère et de la musique, des eunuques, des arlequins, et des prêtres. On accable de trésors une petite statue noire appelée la Madone de Lorette; et les terres ne sont pas cultivées.
> BiaUhieu, ch. xti, t. kS. B.
>La bulle Unigemtus; voyez tome XX , page 4^9; XXH, 3o5-3o6 XXVII, 443. B.
6o6 LE DÎlfKR OU COMTE
La théologie est dans la religion ce que les poisons sont parmi les aliments.
Ayez des temples où Dieu soit adoré, ses bienfaits chantés, sa justice annoncée, la vertu recommandée : tout le reste n'est qu'esprit de parti , faction , imposture, orgueil , avarice, et doit être proscrit à jamais.
Rien n'est plus utile au public qu'un curé qui tient registre des naissances % qui procure des assistances aux pauvres, console les malades, ensevelit les morts ^ met la paix dans les familles, et qui n'est qu'un maître de morale. Pour le mettre en état d'être utile, il faut qu'il soit au-dessus du besoin , et qu'il ne lui soit pas possible de déshonorer son ministère en plaidant contre son seigneur et contre ses paroissiens, comme font tant de curés de campagne; qu'ils soient gagés par la province, selon l'étendue de leur paroisse, et qu'ils n'aient d'autres soins que celui de remplir leurs devoir».
Aien n'est plus inutile qu'un cardinal. Qu'est-ce qu'une dignité étrangère, conférée par un pritre étranger? dignité sans fonction, et qui presque toujours vaut cent mille écus de rente, tandis qu'un curé de campagne n'a ni de quoi assister les pauvres, ni de quoi se secourir lui-même.
Le meilleur gouvernement «st, sans contredit, celui qui n'admet que le pombre de prêtres nécessaire; car le superflu n'est qu'un fardeau dangereux. Jje meil-
< Voltaire, trop réservé ici, a été plus hardi un an après; Toyex, tome XLY une de mes notes sur A. B. €.(10** entretien). B.