‹ Œuvres de VoltaireChapitre 31 sur 125 · DES PREMIERS CHRÉTIENS* I · texte numérisé non relu

DES PREMIERS CHRÉTIENS* I

ne firent nul mal à l'apôtre. Eh bien , dit Pierre^ vous ▼oyez que je connaissais ses pensées , et qu*il ne eon* naissait pas les miennes.

Le magicien demanda sa revanche; il promit qu'il volerait dans les airs comme Dédale; on lui. assigna un jour; il vola en effet; mais saint Pierre pria Dieu avec tant de larmes, que Simon tomba et se eassa le cou. Néron , indigné d'avoir perdu un si bon ma* chiniste par les pi*ières de Simon Pierre, ne manqua pas de faire crucifier ce juif la tête en bas.

Qui croirait que cette histoire est contée non aeu» lement par Abdias, mais par deux autres chrétiens contemporains; Hégésippe, dont nous avons déjà parlé % et Marcel? mais ce Marcel ajoute de belles particularités de sa façon. Il ressemble aux écrivains d'évangile, qui se contredisent les uns les autres. Ce Marcel met Paul de la partie; il ajoute seulement que Simon le magicien , pour convaincre l'empereur de son savoir-faire, dit à ce prince: Faites-moi le plaisir de me couper la tête, et je vous promets de ressus» citer le troisième jour. I/empereur essaya la chose; on coupa la tête au magicien, qui reparut le troisième jour devant Néron avec la plus belle tête du monde sur ses épaules.

Que le lecteur maintenant fasse une réflexion avec moi; je suppose que les trois imbéciles Abdias, Hégésippe, et Marcel, qui racontent ces pauvretés, eussent été moins maladroits, qu'ils eussent inveuté des contes plus vraisemblables sur les deux Simons, ne seraient-ils pas regardés aujourd'hui comme des Pères

' Ci-dcMos, page 194. B.

I2lï CH. XX. 1>HI1ICIPA.LES IHPOSTDBSS , ETC.

de l'Église irréfragables ? Tous nos docteurs ne les citeraient-ils pas tous les jours comme. d'irréprochables témoins? ne prouverait-on pas à Oxford et en Sorbonne la vérité de leurs écrits par leur conformité avec les jàctes des apôtres, et la vérité des Actes des apôtres par ces mêmes écrits d'Abdias, d'Hégésippe, et de Marcel? Leurs histoires sont assurément aussi authentiques que les Actes des apôtres et les Évangiles; elles sont parvenues jusqu'à nous de siècle en siècle par la même voie, et il n'y a pas plus de raison de rejeter les unes que les autres.

Je passe sous silence le reste de cette histoire, les beaux faits d'André, de Jacques le majeur, de Jean, de Jacques le mineur, de Matthieu, et de Tiiouias. rira qui voudra ces inepties. Le même fanatisme, la m£nie imbétillité, les ont toutes dictées; mais un ridicule trop long est trop insipide*.

* Milord BoliDgbroke ■ hirn raiion. CttX ce matlnl euniii <[u'on éprouve à la lerlure de loiis ret litres qui les laxtiv de l'eiameD auquel ils ne ppurrtirnl i^iisler. Gâ tonl les mi|;it1r«ls, les giieirirri. In ncgocUnts. lescultivtleurs, les gens de iBltres njvnir, qui aient jamais seulemcnl rntrndu jiaricrde* Gesin dti bieiihnirei» apAlre André, de la Lettre At uiinl Ignace le manyr a la viciée Marie , el de la Répoitie de ta Vierge ? Coniiaitrail-an même un seul des litres des juifs el des premiers chrélieiis, si des hommes cage» pour l« faire valoir n'eu rplialtaienl pas ooiiliiiuellemeiil loi oreilles, s'ils ne s'étaîml pas fail un palriaioiac de notre i-rédiilîlé ? T a-l-il rien au monde de pins ridicule et de plus grossier que la Tabla du voja^e de Sinioa BarjoUV a Koine? Cctl ««pendant sur celle ïtoperlineuce qn'esl laudÉ le Iràue du pape : c'usice qui a plongé Itniilesévéquesde sa eoramunian dans ta déprndanee: c'est ee qui Fail qu'ils l'intiluleal ét^uespar la permiuiun du laïnl-siége , quoiqu'ils soient cgaili à lui par les lois de leur Église. C'est mfia ce qui a donné aui papes les domaines des «miH'reiirs eu Italie. CsM ce qui a dépouillé Ireute seigiieun italiens pour eariebir celte Idole. IJ71.

CH\P. XXI. DE JUSTIN. laO

Des dogmes et de la métaphysique des chrétiens des premiers

siècles. — De Justin.

Justin, qui vivait sous lesÂntonins, est un des premiers qui aient eu quelque teinture de ce qu'on appelait philosophie; il fut aussi un des premiers qui donnèrent du crédit aux oracles des Sibylles, à la Jérusalem nouvelle, et au séjour que Jésus-Christ devait faire sur la terre pendant mille ans. Il prétendit que toute la science des Grecs venait des Juifs. Il certifie, dans sa seconde apologie pour les chrétiens , que les dieux n'étaient que des diables qui venaient, en forme d'incubes et de succubes , coucher avec les hommes et avec les femmes, et que Socrate ne fut condamné à la ciguë que pour avoir prêché aux Athéniens cette vérité.

On ne voit pas que personne avant lui ait parlé du mystère de la Trinité, comme on en parle aujourd'hui. Si l'on n'a pas falsifié son ouvrage, il dit nettement, dans son exposition de la foi , « qu'au commente cément il n'y eut qu'un Dieu en trois personnes, qui c sont le Père, le Fils, et le Saint-Esprit; que le Père c n'est pas engendré, et que le Saint-Esprit procède*. »

* n est très Traiflemblable que ces paroles ont été en effet ajoutées au teite de Justin; car comment se pourrait-il que Justin , qui vivait si long -temps avant Lactanoe, eût parié ainsi de la Trinité , et que Lactance n'eût jamais parié que du Père et du Fils? i

Au reste, il est dair que les chrétiens n*ont jamais mis en avant ce dogme

Mélahobs. VII. u

l3o CHAP. XXI. DE JUSTIN.

Mais pour expliquer cette trinité d'une maDière difTérente de Platon, il compare la trinité à Adam. Adam, dit-il, ne fut point engendré; Adam s'identifie avec ses descendants; ainsi le Père s'identifie avec le Fils et le Saint-Esprit. Ensuite ce Justia écrivit contre Aristote; et on peut assurer que si Aristote ne s'entendait pas, Justin ne l'entendah pas davanlago,

Il assure, dans l'article sxtit de ses réponses aux orthodoxes, que les hommes et Ils femmes ressusciteront avec les parties de la génération, attendu que ces parties les feront continuellement souvenir que sans elles ils n'auraient jamais connu Jésus-Christ, puisqu'ils ne seraient pas nés. Tous les Pères, sans exception, ont raisonné :< peu près comme Justin; et pour mener le vulgaire, il ne faut pas de meilleurs raisonnements. Locke et Newton n'auraient point fait de religion.

Au reste ce Justin, et tous les Pères qui le suivirent, croyaient, comme Platon, à la préexistence des âmes; et en admettant que l'ame est spirituelle, une espèce de veut, de soufQe, d'air invisible, ils la fesaient en effet un composé de matière subtile, a L'ame M est munifestement composée, dit Tatieu dans son « Discours aux Grecs; car comment pourrait-elle se « faire connaître sans corps?» Arnobe parle encore bien plus positivement de la corporalité des âmes. R Qui ne voit, dit-il, que ce qui est immortel et simple « ne peut soufli-ir aucune douleur? L'ame n'est autre

de la U'iuilé i|u'à l'iidc Att pktonicieui île leur Kcle. L« iriuilé at ua dogaie de Pliinu, cl n'Bt certùnemeui pu un dogme de Jeun, qui n'an Ktût jtDMii euleodu parler dios lou village, t-j-ji.

CHàP. XXI. DE JCSTJTf* l3l

« chose que te ferment de la vie, l'électuaire d'une « chose dissoluble » : Fermentum vUœ , rei dissocia^ biUs gbitinum.

De TertulUen.

L'Africain Tertullien parut après Justin. Le métaphysicien Malebranche, homme célèbre dans son pays, lui donne sans détour l'épithète de fou; et les écrits de cet Africain justifient Malebranche. Le seul ouvrage de Tertullien qu'on lise aujourd'hui est son Apologie pour la religion chrétienne. Abbadie,Houteville', la regardent comme un chef-d'œuvre, sans qu'ils en citent aucun passage. Ce chef-d'œuvre consiste à injurier les Romains au lieu de les adoucir; à leur imputer des crimes, et à produire avec pétulance des assertions dont il n'apporte pas la plus légère preuve.

Il reproche aux Romains (ch. ix) que les peuples de Carthage immolaient encore quelquefois en secret des enfants à Saturne , malgré les défenses expresses des empereurs sous peine de la vie^. C'était une oc-

'Abbadîe et Houte?ille n'étaient - ils pas aussi lîias que TertulUen?

^ Peut-on ricD voir de plus ridicule <|ue ce reproche de Tertullien aux Romains, de ce que les Carthaginois ont éludé la sagesse et la bonté de leurs lois, en immolant des enftnts secrètement ?

Mais ce qu'il y a de phis horrible, c'est qu'il prétend, dans ce même

l3a CHAP. XXII. DE TERTULLIEN.

castoii de louer la sagesse romaine, et non pas de l'insulter. Il leur reproche les combats des gladiateurs qu'on fesait combattre contre des animaux fal'ouclies, eu avouant qu'on n'exposait ainsi que des criminels condamnés à la mort. C'était un moyen qu'oa leur donnait de sauver leur vie par leur courage. 11 fallait encore en louer les Romains; c'était les combats des gladiateurs volontaires qu'il eût diî condamner, et c'est de quoi il ne parle pas.

Il s'emporte (chap. xxiii) jusqu'à dire; « Ameneza moi voire vierge céleste qui promet des pluies, et « votre Esculape qui conserve la vie à ceux qui la « doivent perdre quelque temps après : s'ils ne con- « fessent pas qu'ils sont des diables (n'osant mentir «devant urt chrétien), versez le sang de ce clirétien a téméraire; qu'y a-t-il de plus manifeste? qu'y a- « t-il de plus prouvé?»

A cela tout lecteur sage répond : Qu'y a-t-il de plus extravagant et de plus fanatique que ce discours? Comment des statues auraient-elles avoué au premier thrétien venu qu'elles étaient des diables? en quel temps, en quel lieu, a-t-ou vu un pareil prodige? Il fnllait que Tertullien fût bien sûr que les Romains ne liraient pas sa ridicule apologie, et qu'on ne lui

ehtpiire ix, que ploiieurs duDM romaines iiiUitiil le ipcrme de leitn ■uittili. Quel rapport celle élnage impudidlé pouvai|.^c aïoïr avec la religion ?

Tertullieii était r^llemetit Tnii ; son livre du Manteau en al un auei bon (émoign^e. il dil qu'il a quillé U rolie pour le matileau , pari.'eqiie les »erpenti changem leur peau, el les pioni leurs plume). C'eitavec dépareilles raiwi» qu'il prouve aanchriiiiaulsnie. Le ËOMliiaie ne veut pi* de meilleur*

GHAP. XXII. DE TERTULLIEir. l33

donnerait pas des statues d'Esculape à exorciser,. pour qu'il osât avancer de telles absurdités. .

Son chapitre trente-deuxième, qu'on n'a jamais remarque, est très remarquable. « ^ous prions DieUj «dit-il, pour les empereurs et pour l'Empire; mais «c'est que nous savons que la dissolution générale « qui menace l'univers et la consommation de^ siècles a en sera retardée. »

Misérable ! tu n'aurais donc pas prié pour tes maîtres, si tu avais su que le monde dût subsister encore.

Que TertuUien veut-il dire dans son latin barbare? entend-il le règne de mille ans? entend-il la fin du monde annoncée par Luc et par Paul , et qui n'était point arrivée? entend-il qu'un chrétien peut, par sa prière, empêcher Dieu de mettre fin à l'univers, quand Dieu a résolu de briser son ouvrage? N'est-ce pas là l'idée d'un énergumène, quelque sens qu'on puisse lui donner?

Une observation beaucoup plus importante, c'est qu'à la fin du second siècle, il y avait déjà des chrétiens très riches. Il n'est pas étonnant qu'en deux cents années , leurs missionnaires ardents et infatigables eussent attiré enfin à leur parti des gens d'honnêtes familles. Exclus des dignités, parcequ'ils ne voulaient pas assister aux cérémonies instituées pour la prospérité de l'Empire, ils exerçaient le négoce comme les presbytériens et autres non-conformistes ont fait en France et font chez nous; ils s'enrichissaient. Leurs agapes étaient de grands festins; on leur reprochait déjà le luxe et la bonne chère. TertuUien en convient (chap. xxxix): « Oui, dit-il; mais dans les

Page 1