‹ Œuvres de VoltaireChapitre 32 sur 125 · CHAP. XXII, DE TEHTULLIEM · texte numérisé non relu

CHAP. XXII, DE TEHTULLIEM

« mystères d'Athènes et d'Egypte, ne fait-on pas bonne «chère aussi? Quelque dépense que nous fiissions, « elle est utile et pieuse, puisque les pauvres en proo lilent. B Quantiscumqite mmptibus constet , lucrum estpielatis , siquidem inopes refrigeriu istajuvamus.

Eulin le fougueux Teilullien se plaint de ce qu'on , ne persécute pas les philosophes, et de ce qu'on réprime les chrétiens (chap.xLvi). n Ya-t-il quelqu'un, ■ dit-il, qui force un philosophe à sacrifier, à jurer « par vos dieux?» Quis enirn philosopfium sacrificare autdejerare, etc. Cette différence prouve évidemment que les philosophes n'étaient pas dangereux, et que les chrétiens l'étaient. Les philosophes se moquaient, avec tous les magistrats, des superstitions populaires; mais ils ne fesaient pas un parti, une faction dans l'empire, et les rhréticns commençaient à composer une faction si dangereuse, qu'à la fin elle contribua à la destruction de l'empire romain. On voit, par ce seul trait, qu'ils auraient été les plus cruels persécuteurs s'ils avaient été les maîtres : leur secte iusociable, intolérante, n'attendait que le moment d'être en pleine liberté pour ravir la libeité au reste du genre humain.

Déjà Uutilius, préfet de Rome', disait de cette faction demi-juive et demi-chrétienne:

" Milard Baliogln-aks M Irompe ici. Rutilioi tiviit plus il'uu liédc iprèi

JUiliii : mui» cela même prouie combien tout les honnêtes Romains éliieot indignés àtt prngréi de !■ suptrslilioii. Elle Si des progrès prodigieux au Iniisième siècle \ elle deTJnl un élal dam l'élal ; el ce fut une tiri gnuile politique dann Coiitlaiicr Chiure et dans son Cli.dese melire ■ la têle d'une ractiou devenue si riclie et sï puiuaiile. Il n'en clai! pas de mpmedu lemjia deTcrlullien. Son^;«j/o(fc/iyur. fuite par un homm'' ^i olatur.en Afrique,

CHAP. XXII. DE TRRTULLlEir. 1 35

« Atque ùtinam nunquain Judtea subacta faîtael

« Pompeiî belliSf imperioque Titi !

« Latius excisse pestis contagia serpunt;

m Victoresque suos nâlio victa premît*. •

Plût aux dieax que Titus, plût aux dieux que Pompée, N'eussent jamais dompté cette infâme Judée ! Ses poisons parmi nous en sont plus répandus : Les vainqueurs opprimés vont céder aux vaincus.

Od voit par ces vers que les chrétiens osaient étaler le dogme affreux de Fintolérance; ils criaient partout qu'il fallait détruire l'ancienne religion de TEmpire, et on entrevoyait qu'il n'y avait plus de milieu entre la nécessité de les exterminer, ou d'être bientôt exterminé par eux. Cependant telle fut l'indulgence du sénat, qu'il y eut très peu de condamnations à mort, comme l'avoue Origène dans sa réponse à Celse , au livre III.

Nous ne ferons pas ici une analyse des autres écrits de Tertullien : nous n'examinerons point son livre qu'il intitule le Scorpion, parceque les gnostiques piquent , à ce qu'il prétend , comme des scor-

ue fîit pas plus connue des empereurs, que les filtras de nos presbytériens n*ont été connus de la reine Anne. Aucun Romain n*a parlé de ce Tertullien. Tout ce que les chrétiens d'aujourd*hui débitent avec tant de faste, était alors très ignoré. Cette faction a prévalu; à la bonne heure : il fout bien qu'il y en ait une qui remporte sur les autres dans un pays. Mais que du moins •lie ne soit point tyrannique; ou si elle veut toujours ravir nos biens et se baigner dans noire sang, qu'on mette un frein à «on avarice et à la cruauté.

< Ces vers se trouvent dans le premier lÎTre du poëme de Claudius Rutiiius Vamatianas, intitulé Itmerarùtm, ou De redUu. L*auteur était Gaulois, et florittait au commencement du cinquième siècle. Il ne reste de son ouvrage que le premier livre et soixante-huit vers du second. J.-J. Le Franc de Pompignan Ta traduit en français. B.

l36 CRAP. XXJI. DE TEHTUIXIEH.

pions; ni son livre sur les manteaux, dont Malebranche s'est assez moqué. Mais ne passons pas sous silence son ouvrage sur l'ame : non seulement il chefche à prouver qu'elle est matérielle , comme l'ont pensé tous les Pères des trois premiers siècles; non seulement il s'appuie de l'autorité du grand poète Lucrèce, Taofere e

mais il assure que l'aine est figurée et colorée. Voilà les champions de l'Église : voilà ses pères. Au reste, n'oublions pas qu'il était prêtre et marié : ces deux états n'étaient pas encore des sacrements, et les évoques de Rome ne dérciidireiit le mariage aux prêtres que quand ils furent assez puissants et assez ambitieux: pour avoir, dans une partie de l'Europe, une milice qui , étant sans famille et sans patrie , fût plus soumise à ses ordres.

De CléineDt d'Alexandrie.

Clément, prêtre d'Alexandrie, appelle toujours les clirétiens gnostiques. Était-il d'une de ces sectes qui divisèrent les chrétiens et qui les diviseront toujours? ou bien les chrétiens prenaient-ils alors le titre de gnostiques? Quoi qu'il en soit, la seule chose qui puisse instruire et plaire dans ses ouvrages, c'est cette profusion de vers d'Homère , et même d'Orphée,

GH. XXIII. DE CLÉMENT D^LBXAIIDRIE. l'i*]

de Musée, dHésiode, de Sophocle, d'Euripide, et de Ménandre, qu'il cite à la vérité mal à propos, mais qu'on relit toujours avec plaisir. C'est le seul des Pères des trois premiers siècles qui ait écrit dans ce goût; il étale, dans son Exhortation aux nations ei dans ses Stromates, une grande connaissance des anciens livres grecs, et des rites asiatiques et égyptiens; il ne raisonne guère, et c'est tant mieux pour le lecteur.

Son plus grand défaut est de prendre toujours des fables inventées par des poètes et par des romanciers pour le fond de la religion des gentils, défaut commun aux autres Pères, et à tous les écrivains polémiques. Plus on impute de sottises à ses adversaires, plus on croit en être exempt; ou plutôt on fait compensation de ridicule. On dit : Si vous trouvez mauvais que notre Jésus soit fils de Dieu, vous avez votre Bacchus, votre Hercule, votre Persée, qui sont fils de Dieu : si notre Jésus a été transporté par le diable sur une montagne , vos géants ont jeté des montagnes à la tête de Jupiter.

Si vous ne voulez pas croire que notre Jésus ait changé l'eau en vin dans une noce de village, nous ne croirons pas que les filles d'Anius aient changé tout ce qu'elles touchaient en blé, en vin, et en huile. Le parallèle est très long et très exact des deux cotés.

Le plus singulier miracle de toute l'antiquité païenne, que rapporte Clément d'Alexandrie dans son Exhortation f c'est celui de Bacchus aux enfers. Bac* chus ne savait pas le chemin ; un nommé Prosym-

r38 CHiP. XXIII. DK CI-ÉMKNT

nus, que Pausanias et Hygin appellent aulrament, s*ofrrit à le lui enseigner, à condilion qu'à son retour Bacchus (qui était fort joli) le paierait eu faveurs, et qu'il souffrirait do lui ce que Jupiter fit à Ganymède , et Apollon à Hyacinthe. Bacctius accepta le niaiThé; il alla aux enfers; mais à son retour il trouva Prosyrnims mort; il ne voulut pas manquer à sa promesse; et, rencontrant un iiguler auprès du tombeau de Prosyiniius, il tailla une brandie bien proprement en priapc, il se l'enfonça, au nom de son bienfaiteur, dans la partie destinée à remplir sa promesse , et n'eut rien à se reprocher.

De pareilles extravagances, communes à presque toutes les anciennes religions, prouvent invinciblement que quiconque s'est écarté de la vraie religion , de la vraie philosophie , qui est l'adoration d'un Dieu sans aucun mélange; quiconque, en un mot, s'est pu livrer aux superstitions, n'a pu dire que des choses insensées.

Mais en bonne foi, ces fables milésiennes étaientelles la religion romaine ? Le sénat a-t-ll jamais élevé un temple à Racchus se sodomisant lui-même i* à Mci*cure voleur ? Ganymède a-t-il eu des temples? Adrien , à la vérité , fit ériger un temple à son ami Antinous, comme Alexandre à Eplieslion; mais les honorait-on en qualité de gitons? Y a-t-il une médaille, un monument dont l'inscription fût a Aniinoiis pédéraste? Les pères de l'Eglise s'égayaient aux dépens de ceux qu'ils appelaient gentils : mais que les gentils avaient de représailles à faire! et qu'un piétendu Joseph mis dans la grande confrérie par un ange; et qu'un Dieu

p'ALEXAJfDRIE. I Sg

charpentier dont les aïeules étaient des adultères , des incestueuses , des prostituées; et qu'un Paul voyageant au troisième ciel ; et qu'un mari ' et sa femme frappés de mort pour n'avoir paa donné tout leur bien à Simon Barjone, fournissaient aux gentils de terribles armes! Les anges de Sodome ne valent -ils pas bien Bacchus et Prosymnus , ou la fable d'Apol-^ Ion et d'Hyacinthe?

Le bon sens est le même dans ce Clément que dans tous ses confrères '• Dieu , selon lui , a fait le monde en six. jours, et s'est reposé le septième, parcequ'il y a sept étoiles errantes; parceque la petite ourse est composée de sept étoiles , ainsi que les pléiades ; parcequ'il y a sept principaux anges; parceque la lune change de face tous les sept jours; parcçque le septième jour est critique dans les maladies. C'est là ce qu'ils appellent la vraie philosophie, Tnv iX-nHy fiXaaofiav fiiùtnouh. Voilà, encore une fois, les gens qui se préfèrent à Platon et à Cicéron ; et il nous faudra révérer aujourd'hui tous ces obscurs pédants, que l'indulgence des Romains laissait débiter leurs rêveries fauatiques dans Alexandrie, où les dogmes du christianisme se formèrent principalement!

D'Iréoée.

Irénée, à la vérité, n'a ni science, ni philosophie, ni éloquence; il se borne presque toujours à répéter

> Ananias; voyez Actes dês a/fôtiw, thàp. f. B. ^Stromat., VI. 1767.

l^O CHAP. XXIV. d'iBBNÉF.

ce que disaient Justin, Tertullien, et les autres; il croit avec eux que l'ame est une figure légère et aérienne; il est persuadé du règne de mille ans dans uoe nouvelle Jérusalem descendue du ciel en terre. On voit dans son cinquième livre, chap. xxxiii, quelle énorme quantité de farine produira chaque grain de blé, et combien de Futailles il faudra pour chaque grappe de raisin dans cette belle ville'; il attend l'antechrist au bout de ces mille années, et explique merveilleusement le chiffre 666, qui est la marque de la bête. Nous avouons qu'en tout cela il ne diffère point des autres Pères de l'Eglise.

Mais une chose assez importante, et qu'on n'a peutêtre pas assez relevée, c'est qu'il assure que Jésus est mort à cinqiiante ans passés, et non pas à trente et un, ou à trente-trois, comme on peut l'inférer des Évangiles.

Irénée" atteste les Évangiles pour garants de cette opinion; il prend à témoin tous les vieillards qui ont vécu avec Jean , et avec les autres apôtres ; il déclare positivement qu'il n'y a que ceux qui sont venus trop tard pour connaître les apôtres, qui puissent être d'une opinion contraire, 11 ajoute même, contre sa coutume, à ces preuves de fait un raisonnement assez concluant.

L'Évangile de Jean fait dire à Jésus ' : « Votre père « Abraham a été cxallé pour voir mes jours ; il les a

* Chaque ci.'|i prnduitail dix mille grappes: chaque grappe, dix millr raiiini; chaque raisin, dix mille umphures. i"',i.

^Iréuée, liv. II, ch. uii . édiliun de Paris, 1710. l^<>^.

GHAP. XXIV. d'irritée. |4i

c( VUS, et il s'en est bien réjoui : » et les Juifs lui répondirent', « Es -tu fou? tu n'as pas encore ciua quante ans, et tu te vantes d'avoir vu notre père a Abraham ? »

Irénée conclut de là que Jésus était près de sa cinquantième, quand les Juifs lui parlaient ainsi. En effet, si ce Jésus avait été alors âgé de trente années au plus, on ne lui aurait pas parlé de cinquante années. Enfin puisque Irénée appelle en témoignage tous les Évangiles et tous les vieillards qui avaient ces écrits entre les mains, les Évangiles de ce tempslà n'étaient donc pas ceux que nous avons aujourd'hui. Us ont été altérés comme tant d'autres livres. Mais puisqu'on les changea , on devait donc les rendre un peu plus raisonnables.

D*Origène, et de la Trinité.

Clément d'Alexandrie avait été le premier savant parmi les chrétiens. Origène fut le premier raisonneur. Mais quelle philosophie que celle de son temps! Il fut au rang des enfants célèbres, et enseigna de très bonne heure dans cette grande ville d'Alexandrie où les chrétiens tenaient une école publique : les chrétiens n'en avaient point à Rome. Et en effet, parmi ceux qui prenaient le titre d'évêques de Rome, on ne compte pas un seul homme illustre; ce qui est

« Tin, 57. B.

■ 4^ CHAP. XXV. d'ohigèite,

très remarquable. Cette Église , qui devint ensuite si puissante et si fière, tint tout des Égyptiens et des Grecs.

II y avait sans doute une grande dose de folie dans la philosophie d'Origène , puisqu'il s'avisa de se couper les testicules. Épiphane a écrit qu'un préfet d'A-^ lexandrie lui avait donné l'alternative , de servir de Ganymède à un Éthiopien , ou de sacrifier aux dieux , et qu'il avait sacrifié pour n'être point sodomisé par un vilain Éthiopien*.

Si c'est là ce qui le détermina à se faire eunuque, ou si ce fut une autre raison , c'est ce que je laisse à examiner aux savants qui entreprendront l'histoire des eunuques; je me borne ici à l'histoire des sottises de l'esprit humain.

Il fut le premier qui donna de la vogue au nonsense, au galimatias de la trinité qu'on avait oublié depuis Justin. On commençait dès-lors chez les chrétiens à oser regarder le fils de Marie comme Dieu, comme une émanation du Père , comme le premier Éon, comme identifié en quelque sorte avec le Père ; mais on n'avait pas fait encore un Dieu du Saint-Esprit. On ne s'était pas avise de falsifier je ne sais quelle épitre attribuée à Jean, dans laquelle on inséra ces paroles ridicules ' : « Il y en a trois qui donnent té- « moignage dans le ciel , le Père , le Verbe , et l'Escc prit saint. » Serait-ce ainsi qu'on devrait parler de trois substances ou personnes divines, composant ensemble le Dieu créateur du monde? dirait -on qu'ils

* Épiphao., Hœrti. 64, cb. 11. 1767.

' r* éfûtre de saint Jean , y , 7. B.

ET OE LA TRiniTJÉ. 1^3

donnent témoignage? D'autres exemplaires portent ces paroles plus ridicules encore : « Il y en a trois qui a rendent témoignage en terre, iVsprit, l'eau, et le « sang, et ces trois ne sont qu'un' .» On ajouta en* core dans d'autres copies, et ces trois sont un en Jésus. Aucun de ces passages, tous différents les uns des au« très, ne se trouve dans les anciens manuscrits, aucun des Pères des trois premiers siècles lie les cite; et d'ailleurs quel fruit eu pourraient recueillir ceux qui admettent ces falsifications? comment pourront- iià entendre que l'esprit , l'eau , et le sang, font la trinitë, et ne sont qu'un ? est-ce parcequ'il est dit ' que Jésus

* On se tourmente beaucoup pour savoir si ces ptroles sont de Jean, ou si elles n'en sont pas. Ceux des christicoles qui les rejettent attesteat l'ancien manuscrit du Vatican, où elles ne se trouvent point : ceux qui les admettent se prévalent de manuscrits plus nouveaux. Mais sans entrer dans cette discussion inutile, ou ces lignes sont de Jean, ou elles n'eu sont pas. Si elles en sont, il fallait enfermer Jean dans le Bedlam de ces temps-li, s'il y ^n avait un; s'il n'en est pas Fauteur, elles sont d'un faussaire bien sot et bien impudent.

Il &ut avouer que rien n'était plus commun chex les premiers christicoles que ces suppositions hardies. On ne pouvait en découvrir la fausseté, tant ces œuvres de mensonge étaient rares, tant la faction naissante les dérobait avec soin à ceux qui n'étaient pas initiés a leurs mystères !

Nous avons déjà remarqué que le crime le plus horrible aux yeux de cette secte était de montrer aux gentils ce qu'elle appelait les saints livres. Quelle abominable contradiction chez ces malheureux ! Us disaient : Nous devons prêcher le christianisme dans toute la terre ; et ils ne montraient à personne les écrits dans lesquels ce christianisme est contenu. Que diriezvous d'une douzaine de gueux qui viendraient dans la salle de Westminster réclamer le bien d'un homme mort dans le pays de Galles, et qui ne voudraient pas montrer son testament? 1771. — C'est d-dessus, page laa, et tome XXIX, page 270, que Yoltaire avait fiiit la remarque dont il parle au commencement du dernier alinéa, fi.

■ Luc, xxu, 44- B.

l44 CHAP. XXV. d'oHIGÈNE,

sua sang et eau , et qu'il rendit l'esprit ? Quel rapport de ces trois choses à un Dieu en trois hypostases?

La trinité de Platon était d'une autre espèce; on ne la connaît guère; la voici telle qu'on peut la découvrir dans son Timée. Le Démiourgos éternel est la première cause de tout ce qui existe; son idée archétype est la seconde; l'ame universelle, qui est son ouvrage, est la troisième. II y a quelque sens dans cette opinion de Platon. Dieu conçoit l'idée du monde, Dieu le fait, Dieu l'anime; mais jamais Platon n'a été assez fou pour dire que cela composait trois personnes en Dieu. Origène était platonicien ; il prit ce qu'il put de Platon, il fit une trinité à sa mode. Ce système resta si obscur dans les premiers siècles, que Lactance, du temps de l'empereur Constantin, parlant au nom de tous les chrétiens, expliquant la créance de l'Eglise, et s'adressant à l'empereur même, ne dit pas un mot de la trinité; au contraire, voici comme il parle, au chapitre XXIX du liv. IV de ses Instùutions : a Peut-être <r quelqu'un me demandera comment nous adorons un a seul Dieu, quand nous assurons qu'il y en a deux, et le Père et le Fils; mais nous ne les distinguons point oc parceque le père ne peut pas être sans son fils, et le « fils sans son père. »

Le Saint-Esprit fut entièrement oublié par Lactance, et quelques années après on n'en fit qu'une commémoration fort légère, et par manière d'acquit, au concile de Nicée; car après avoir fait la déclaration aussi solennelle qu'inintelligible de ce dogmie son ouvrage, que le Fils est consubstantiel au Père, le concile se

ET DE L\ TRUriTÉ. l45

contente de dire simplement : Nous croyons aussi au Saint-Esprit^.

On peut dire qu'Origène jeta les premiers fondements de cette métaphysique chimérique qui n'a été qu'une source de discorde, et qui était absolument inutile à ta morale. Il est évident qu'on pouvait être aussi honnête homme, aussi sage, aussi modéré, avec une hypostase qu'avec trois, et que ces inventions théologiques n'ont rien de commun avec nos devoirs.

Origène attribue un corps délié à Dieu, aussi bien qu'aux anges et à toutes les âmes; et il dit que Dieu le père et Dieu le fils sont deux substances différentes; que le Père est plus grand que le Fils, le Fils plus grand que le Saint-Esprit, et le Saint-Esprit plus grand que les anges. 11 dit que le Père est bon par lui-même^ mais que le Fils n'est pas bon par lu}*même; que le Fils n'est pas la vérité par rapport à son Père, mais l'image de la vérité par rapport à nous; qu'il ne tant pas adorer le Fils, mais le Père; que c'est au Père seul qu'on doit adi^esser ses prières; que le Fils apporta du ciel la chair dont il se revêtit dans le sein de Marie, et qu'en montant au ciel il laissa son corps dans le soleil.

* QneUe malhevreiue éqiii?oqae que ce Saint-Eiprit, cet agionpneuma dont ces ehrisliooles ont fiût uo troisième Dieu ! ce mot ne signifiait que •oollle. Yoos tronyeres dans VÉ^angUe attribué i Jean, ch. ix, ▼. aa : • Quand il dit œs choaes, il sonflk sur eux, et leur dit : Recevez le Saio4- «Eqirit.»

Remarquée qve c'était nne andenne cérémonie des magiciens , de souffler dans la bouche de ceux qu'ils voulaient ensorceler. Voili donc Tongîne du troisième dieu de ces éuergumènes; y art-îl rien au fond de plus bUspbématoire et de plus impie ? et les musulmans n*ont-ils pas raison de les reptfder comme d'infâmes idolâtres ? 1771.

MuABOsa. VII. 10

i46 CHAP. XXV. d'origine,

Il avoue que la vierge Marie, en accouchant du fils de Dieu, se délivra d'un arrière-faix comme une autre; ce qui Tobligea de se purifier dans le temple juif; car on sait bien que rien n'est si impur qu'un arrièrefaix. Le dur et pétulant Jérôme lui a reproché aigrement, environ cent cinquante années après sa mort, beaucoup d'opinions semblables qui valent bien les opinions de Jérôme; car dès que les premiers chrétiens se mêlèrent d'avoir des dogmes , ils se dirent de grosses injures, et annoncèrent de loin les guerres civiles qui devaient désoler le monde pour des arguments.

N'oublions pas qu'Origène se signala plus que tout autre en tournant tous les faits de l'Écriture en allégorieis; et il faut avouer que ces allégories sont fort plaisantes. La graisse des sacrifices est l'ame de Jésus- Christ : la queue des animaux sacrifiés est la persévérance dans les bonnes œuvres. S'il est dit dans V Exode ^ ch. xxxiii, que Dieu met Moïse dans la fente d'un rocher, afin que Moïse voie les fesses de Dieu, mais non pas son visage ; cette fente du rocher est Jésus- Christ, au travers duquel on voit Dieu le père parderrière '.

' (Tétait une très aDcienne croyuioe supentitieiue cbex presque tous les peuples, qu*on ne pouvait Toir les dieux tels qu'ils sout , saus mourir. Cest pourquoi Sémélé fut consumée pour avoir voulu coucher avec Jupiter tel qu'il était. Une des plus fortes contradictions innombrables dont tous les livres juifs fourmillent , se trouve dans ce verset de VEsaJe [xxxiix, a'i] : « Tu ne pourras voir que mon derrière. •• Le livre des ^ombres, oh. xii [verset 8], dit eipressément que Dieu se fesait voir à Moïse comme un ami à un ami ; qu'il- voyait Dieu face à face , et qu'ils se parlaient bouche i bouche.

Nos pauvres théologiens se tirent d'affiire en disant qu'il fiiut entendre

ET DE LA TRINITÉ. l^'J

En voilà, je pense, assez pour faire connaître les Pères, et pour faire voir sur quels fondements on a bâti FédiKce le plus monstrueux qui ait jamais déshonoré la raison. Cette raison a dit à tous les hommes: La religion doit être claire, simple, universelle, à la portée de tous les esprits, parcequ'elle est faite pour tous les cœurs; sa morale ne doit point être étouffée sous le dogme, rien d'absurde ne doit la défigurer. En vain la raison a tenu ce langage; le fanatisme a crié plus haut qu'elle. Et quels maux n'a pas produits ce fanatisme?

Des martyrs.

Pourquoi les Romains ne persécutèrent-ils jamais pour leur religion aucun de ces malheureux juifs abhorrés, ne les obligèrent -ils jamais de renoncer à leurs superstitions, leur laissèrent- ils leurs rites et leurs lois, et leur permirent-ils des synagogues dans Rome, les comptèrent-ils même parmi les citoyens à qui on fesait des largesses de blé? Et d'où vient que ces mêmes Romains, si indulgents, si libéraux envers ces malheureux juifs, furent-ils, vers le troisième siècle, plus sévères envers les adorateurs d'un juif? I9'est-ce point parceque les juifs, occupés de vendre des chiffons et des philtres, n'avaient pas la rage d'ex-

im passage dans le sens propre , et Tau Ire dans un sens figuré. Ne fiiudrait«U pas leur donner des vessies de cochons par le nez, dans le sens figuré et dans le sens propre? 1771.

■ 48 CUAP. XXVI. DES HARTTRS.

terminer la religion de Tempire, et que les cbrétieas intolérants étaient possédés àe cette rage*?

On punit en efTet au troisième siècle quelques uns des plus fanatiques; mais en si petit nombre, qu'aucun historien romain n'a daîgni^ en parler. Les juifs révoltés sous Vespasien, sous Trajan, sous Adripii, furent toujours cruellement Lltâtit's comme ils le méritaient : on leur défendit même d'aller dans leur petite ville de Jérusalem, dont ou abolit jusqu'au nom, parcequ'elle avait été toujours le centre de la révolte; mais il leur fut permis de circoncire leurs enfants sous les mui-s du Capitole, et dans toutes les provinces de Tempire.

Les prêtres dlsis furent punis à Rome sous Tibère. F^ur temple fut démoli, parceque ce temple était un marché de prostitution, et un repaire de brigands: mais on permit aux prêtres et prctresses d'Isis d'exercer leur métier partout ailleurs. Leurs troupes allaient impunément en procession de ville en ville; ils fesaient des miracles, guérissaient les maladies, disaient la bonne aventure, dansaient la danse d'Isis

■' ri ii'y B rien «rtiiiieoienl à répondra i celte wiertion de milord Bolingbnjke. Il esl ilémaalré ifue lei ancicii) Rauiaiiu ne perspculcrenT per- Miiiut pour ses dogmes. Celle exécrable liorreur n'a janiau élè ramiiiife rjuv {wr tel ebrètiens, et surtout par les BonMiiu modemei. Au)ourd*bui loéme cucure, il f a dix mille juib ■ &Di(ie qui loQt Irèi prot^és, quoiqu'uu urhe bien i|u'ils rtgardeul Jéiiu eamme un impotteur. Mûf « un chrêlieu l'avise de crier dans l'église de Sain t -Pierre , ou daui la plaw Navone, que trois foal Irola, et que le pape n'est pat iuraïlIiMe. il sera brdié infailliblemenl.

Me meli en ftil que les cbrilieiis ne Furent jamais pirsérulésque coidoki (lu bctteux dcstrurteurs îles lois <le rempirr-, el ce qui diioionln qa'iti foulaienl comiuollrc iT rrioiB, c'est qu'iit l'ont comniiB. 1771.

CUA.P. XXVI. DES MA.RTTRS. l49

avec des castagnettes. C'est ce qu'on peut voir amplement dans Apulée. Nous observerons ici que ces mêmes processions se sont perpétuées jusqu'à nos jours. Il y a encore en Italie quelques restes de ces anciens vagabonds, qu'on appelle Zingariy et chez nous Gipsiesy qui est l'abrégé d'Egyptiens, et qu'on a, je crois, nommés Bohèmes en France. I^a seule différence entre eux et les juifs, c'est que les juifs, ayant toujours exercé le commerce comme les Banians, se sont maintenus ainsi que les Banians, et que les troupes d'Isis, étant en très petit nombre, sont presque anéanties.

Les magistrats romains, qui donnaient tant de liberté aux isiaques et aux juifs, en usaient de même avec toutes les autres sectes du monde. Chaque dieu était bien venu à Rome :

« DîgDus Roroa locus» quo deus omnis eat. >

Otidb, FasL, lib. IV, ▼. 270.

Tous les dieux de la terre étaient devenus citoyens de Rome. Aucune secte n'était assez folle pour vouloir subjuguer les autres; ainsi toutes vivaient en paix.

La secte chrétienne fut la seule qui, sur la fin du second siècle de notre ère, osât dire qu'elle voulait donner l'exclusion à tous les rites de l'empire, et qu'elle devait non seulement dominer, mais écraser toutes les religions; les christicoles ne cessaient de dire que leur Dieu était un Dieu jaloux : belle définition de l'Être des êtres, que de lui imputer le plus lâche des vices!

Les enthousiastes, qui prêchaient dans leurs asseni-

l5o GHAP. XXVI. DES MARTYRS.

blées, formaient un peuple de fanatiques. Il était impossible que parmi tant de têtes ëchauffées, il ne se trouvât des insensés qui insultassent les prêtres des dieux, qui troublassent Tordre public, qui commissent des indécences punissables. C'est ce que nous avons vu arriver chez tous les sectaires de l'Europe, qui tous, comme nous le prouverons, ont eu infiniment plus de martyrs égorgés par nos mains, que les chrétiens n*en ont jamais eu sous les empereurs.

Les magistrats romains, excités par les plaintes du peuple , purent s'emporter quelquefois à des cruautés indignes; ils purent envoyer des femmes à la mort, quoique assurément celte barbarie ne soit point prouvée. Mais qui osera reprendre les Romains d'avoir été trop sévères, quand on voit le chrétien Marcel, centurion', jeter sa ceinture militaire et son bâton de commandant au milieu des aigles romaines, en criant d'une voix séditieuse : <x Je ne veux servir que «Jésus-Christ, le roi éternel; je renonce aux empeer reurs?» Dans quelle armée aurait-on laissé impunie une insolence si pernicieuse? je ne l'aurais pas soufferte assurément dans le temps que j'étais secrétaire d'état de la guerre; et le duc de Marlborough ne l'eût pas soufferte plus que moi.

S'il est vrai que Polyeucte en Arménie , le jour où l'on rendait grâces aux dieux dans le temple pour une victoire signalée, ait choisi ce moment pour renverser les statues, pour jeter l'encens par terre, n'estce pas en tout pays le crime d'un insensé?

Quand le diacre Laurent refuse au préfet de Ronde

f Yoyex tome XXVUI, pageioa; et XLI, 4x< B.

CHAP. XXVI. DES MARTYRS. l5l

de contribuer aux charges publiques ; quand , ayant promis de donner quelque argent du trésor des chrétiens, qui était considérable, il n'amène que des gueux au lieu d'argent, n'est-ce pas visiblement insulter l'empereur, n'est-ce pas être criminel de lèse-majesté? Il est fort douteux qu'on ait fait faire un gril de six pieds pour cuire liaurent , mais il est certain qu'il méritait punition.

L'ampoulé Grégoire de Nysse fait l'éloge de saint Théodore, qui s'avisa de brûler dans Amazée le temple de Cybèle, comme on dit qu'Érostrate avait brûlé le temple de Diane. On a osé faire un saint de cet incendiaire, qui certainement méritait le plus grand supplice. On nous fait adorer ce que nous punissons par le dernier supplice.

Tous les martyres d'ailleurs, que tant d'écrivains ont copiés de siècle en siècle, ressemblent tellement à la Légende dorée y qu'en vérité il n'y a pas un seul de ces contes qui ne fasse pitié. Un de ces premiers contes est celui de Perpétue et de Félicité. Perpétue vit une échelle d'or qui allait jusqu'au ciel. (Jacob n'en avait vu qu'une de bois; cela marque la supériorité de la loi nouvelle.) Perpétue monte à l'échelle : elle voit dans un jardin un grand berger blanc qui trayait ses brebis, et qui lui donne une cuillerée de lait caillé. Après trois ou quatre visions pareilles, on expose Perpétue et Félicité à un ours et à une vache.

Un bénédictin français, nommé Ruinart', croyant répondre à notre savant compatriote Dodweli , a recueilli de prétendus actes de martyrs, qu'il appelle

* Voyei tome XIX, pige 19a. B.

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