CHAP. XXXIII. CONSIDÉRATIONS
idée de Platon, prise des anciens Chaldéens, que Dieu existant de toute ëteraité avait créé des êtres de toute éternité. Ce Dieu immuable, pur, immortel, ne put former que des êtres semblables k lui, des images de sa splendeur, auxquels il ordonna de créer les substances mortelles : ainsi Dieu fit les dieux, et les dieux firent les hommes.
Ce magnifique système n'était pas prouvé; mais une telle imagination vaut sans doute mieux qu'un jardin dans lequel on a établi les sources du Nil et de TEuphrate, qui sont à huit cents grandes lieues l'une de l'autre; un arbre qui donne la connaissance du bien et du mal; une femme tirée de la côte d'un homme; un serpent qui parle, un chérubin qui garde la porte; et toutes les dégoûtantes rêveries dont la grossièreté juive a farci cette fable empruntée des Phéniciens. Aussi faut-il voir, dans Cyrille, avec quelle éloquence Julien confondit ces absurdités. Cyrille eut assez d'orgueil pour rapporter les raisons de Julien , et pour croire lui répondre.
Julien daigne faire voir combien il répugne à la nature de Dieu d'avoir mis dans le jardin d'Eden des fruits qui donnaient la connaissance du bien et du mal, et d'avoir défendu d'en manger. Il fallait, au contraire, comme nous l'avons déjà remarqué ', recommander à l'homme de se nourrir de ce fruit nécessaire. La distinction du bien et du mal, du juste et de l'injuste, était le lait dont Dieu devait nourrir des créatures sorties de ses mains. Il aurait mieux valu
> Tome XV, page 44 > note; tome XLI, page 4o8; et, dans le présent volume, page lo. B.
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leur crever les deux yeux que leur boucher 1 entendement.
Si le rédacteur de ce roman asiatique de la Genèse avait eu la moindre étincelle d^ësprit, il aurait sup^ posé deux arbres dans le paradis; les fruits de Tun nourrissaient Tame^et fesaient connaiti*e et aimer la justice; les fruits de l'autre enflammaient le cœur de passions funestes : l'homme négligea l'arbre de la science, et s'attacha à celui «le la cupidité.
Voilà du moins une allégorie juste, une image sensible du fréquent abus que les hommes fopt de leur raison. Je m'étonne que Julien ne l'ait pas proposée; mais il dédaignait trop ce livre pour descendre à le corriger.
C'est avec très grande raison que Julien méprise ce fameux Décalogue que les Juifs regardaient comme un code divin : c^était, en effet, une plaisante législation, en comparaison des lois romaines, de défendre le vol, l'adultère, et l'homicide. Chez quel peuple barbare la nature n'a-t-elle pas dicté ces lois avec beaucoup plus d'étendue ? Quelle pitié de faire descendre Dieu au milieu des éclairs et des tonnerres , sur une petite montagne pelée , pour enseigner qu'il ne faut pas être voleur! encore peut-on dire que ce n'était pas à ce Dieu qui avait ordonné aux Juifs de voler les Égyptiens, et qui leur proposait l'usure avec les étrangers comme leur plus digne récompense, et qui avait récompensé le voleur Jacob; que ce n'était pas, dis-je, à ce Dieu, de défendre le larcin.
C'est avec beaucoup de sagacité que ce digne em-
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pereur détruit les prétendues prophéties juives, sur lesquelles les christicoles appuyaient leurs rêveries, et la verge de Juda qui ne manquerait point entre les jambes, et la fille ou la femme qui fera un enfant, et surtout ces paroles attribuées à Moïse ' , lesquelles regardent Josué , et qu'on applique si mal à propos à Jésus : a Dieu vous suscitera un prophète semblable à moi. >» Certainement un prophète semblable à Moise ne veut pas dire Dieu et fils de Dieu. Rien n'est si palpable , rien n'est si fort à la portée des esprits les plus grossiers.
Mais Julien croyait, ou feignait de croire, par politique, aux divinations, aux augures, à l'efScjacité des sacrifices : car enfin les peuples n'étaient pas philosophes ; il fallait opter entre la démence des christicoles et celle des païens.
Je pense que si ce grand homme eût vécu, il eût, avec le temps , dégagé la religion des supei*stitions les plus grossières, et qu'il eût accoutumé les Romains à reconnaître un Dieu formateur des dieux et des hommes , et à lui adresser tous les hommages.
Mais Cyrille et Grégoire, et les autres prêtres chrétiens , profitèrent de la nécessité où il semblait être de professer publiquement la religion païenne, pour le décrier chez les fanatiques. Les ariens et les athanasiens se réunirent contre lui; et le plus grand homme qui peut-être ait jamais été, devint inutile au monde.
X Ueuf., XVIII, i8. B.
CH. XXXIV. DES GHRÉTIEHSy ETC. 187
Des chrétiens jusqu'à Théodose.
Après la mort de Julien , les ariens et les athanasiens, dont il avait réprime la fureur, recommencèrent à troubler tout l'empire. Les ëvéques des deux partis ne furent plus que des chefs de séditieux. Des moines fanatiques sortirent des déserts de la Thébaïde pour souffler le feu de la discorde, ne parlant que de miracles extravagants, tels qu'on les trouve dans l'histoire Aes papas du désert; insultant les empereurs, et montrant de loin ce que devaient être un jour des moines.
Il y eut un empereur sage qui , pour éteindre, s'il se pouvait , toutes ces querelles , donna une liberté entière de conscience, et la prit pour lui-même; ce fut Valentinien V. De son temps, toutes les sectes vécurent au moins quelques années dans une paix extérieure, se bornant à s'anathcmatiser sans s'égorger ; païens, juifs , athanasiens , ariens , macédoniens, donatistes, cyprianistes , manichéens, apollinaristes, tous furent étonnés de leur tranquillité. Valentinien
> Entre ce chapitre et celui qui précède, l'édition de 1776, dont j*«i déjà parlé page 4 < » en contient un intitulé : Du prétendu miracle arrwé ious Julien dans les fondements du temple de Jérusalem, Mais ce n*est que la reproduction du morceau ayant pour titre : Des globes de feu, etc., que l'auteur avait donné en 1770, dans ses Questions sur C encyclopédie (voyez tome XX YI, pages 485-489). Toutefois le dernier alinéa de 1770 ne fenit pas partie de la réimpression de 1776, qui se terminait par les mois hauteur répoltmnte, B.
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apprit à tous ceux qui sont nés pour gouverner, que si deux sectes déchirent un état, trente sectes tolérées laissent l'état en repos.
Théodose ne pensa pas ainsi , et fut sur le point de tout perdre; il fut le premier qui prit parti pour les athanasiens ; et il fit renaître la discorde par son intolérance. Il persécuta les païens et les aliéna. Il se crut alors obligé de donner lâchement des provinces entières aux Goths , sur la rive droite du Danube; et par cette malheureuse précaution, prise contre ses peuples, il prépara la chute de Tempire romain.
Les évéques, à l'imitation de l'empereur, s'abandonnèrent à la fureur de la persécution. Il y avait un tyran qui , ayant détrôné et assassiné un collègue de Théodose , noipmé Gratien , s'était rendu maître de l'Angleterre , des Gaules , et de l'Espagne. Je ne sais quel Priscillien en Espagne, ayant dogmatisé comme tant d'autres, et ayant dit que les âmes étaient des émanations de Dieu, quelques évéques espagnols, qui ne savaient pas plus que Priscillien d'où venaient les âmes, le déférèrent, lui et ses principaux sectateurs , au tyran Maxime. Ce monstre ,* pour faire sa i cour aux évéques , dont il avait besoin pour se maintenir dans son usurpation , fit condamner à mort Priscillien et sept de ses partisans. Un évêque, nommé Itace ', fut assez barbare pour leur faire donner la question en sa présence. Le peuple, toujours sot et toujours cruel quand on lâche la bride à sa supersti-
> Voyez tome XXII, page 81; et XLII, 4^3. B.
jusqu'à théodose. 189
tioB, assomma, dans Bordeaux, à coups de pierres, une femme de qualité qu'on disait être priscillianiste.
Ce jugement de Priscillien est plus avéré que celui de tous les martyrs, dont les chrétiens avaient fait tant de bruit sous les premiers empereurs. Les malheureux croyaient plaire à Dieu en se souillant des crimes dont ils s'étaient plaints. Les chrétiens, depuis ce temps, furent comme des chiens qu'on avait mis en curée; ils furent avides de carnage, non pas en défendant l'empire, qu'ils laissèrent envahir par vingt nations barbares, mais en persécutant tantôt les sectateurs de l'antique religion romaine, et tantôt leurs frères qui ne pensaient pas commeeux.
Y a-t-il rien de plus horrible et de pltis lâche que l'action des prêtres de Tévéque Cyrille, que les chré* tiens appellent ^saint Cyrille? Il y avait dans Alexandrie une fille célèbre par sa beauté et par son esprit; son nom était Hypatie '. Élevée par le philosophe Théon, son père, elle occupait, en 4i5, la chaire qu'il avait eue, et fut applaudie pour sa science autant qu'honorée pour ses mœurs ; mais elle était païenne. Les dogues tonsurés de Cyrille , suivis d'une troupe de fanatiques , l'assaillirent dans la rue lorsqu'elle revenait de dicter ses leçons, la traînèrent par les cheveux , la lapidèrent, et la brûlèrent, sans que Cyrille le saint leur fît la plus légère réprimande , et sans que Théodose le jeune et la dévote Pulchérie, sa sœur, qui le gouvernait et partageait l'empire avec lui, condamnassent cet excès d'inhumanité. Un tel mépris des lois en cette circonstance eût paru moins éton-
> Toyex lome XXX , page a63. B.