PREMIÈRE HOMÉLIE
Sur l'athéisme.
Mes frères ,
Puissent mes paroles passer de mon cœur dans le vôtre ! Puisse-je écarter les vaines déclamations , et n'être point un comédien en chaire qui cherche à faire applaudir sa voix, ses gestes, et sa fausse éloquence ! Je n'ai pas l'insolence de vous instruire ; j'examine avec vous la vérité. Ce n'est ni l'espérance des richesses et des honneurs , ni l'attrait de la considération , ni la passion effrénée de dominer sur les ^prits qui anime ma faible voix. Choisi par vous pour m'éclairer avec vous, et non pour parler en maître, voyons ensemble, dans la sincérité de nos cœurs, ce que la raison, de concert avec l'intérêt du genre humain, nous ordonne de croire et de pratiquer. Nous devons commencer par l'existence d'un Dieu. Ce sujet a été
> Ces quatre homélies, qu*on donne comme prononcées en 1765, ne panirent que deux ans après. Les Mémoire secrets en parlent comme d*une oou¥eanté, sous la date du 10 mai 1767. L'édition originale, petit in-8^ de 78 pages, porte le millésime M DCC LXVU. Une cinquième homélie fut publiée en 1769, et lait partie do tome XLV. B.
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traité chez toutes les nations; il est épuisé; c'est par cette raisôn-là même que je vous en parle; car vous préviendrez tout ce que je vous dirai; nous nous affer^ mirons ensemble dans la connaissance de notre premier devoir; nous sommes ici des enfants assemblés pour nous entretenir de notre père.
C'est une belle démarche de l'esprit humain , un élancement divin de notre raison , si j'ose ainsi parler, que cet ancien argument : Texiste; donc quelque chose existe de toute éternité. C'est embrasser tous les temps du premier pas et du premier coup d'œil. Rien n'est plus grand; mais rien n'est plus simple. Cette vérité est aussi démontrée que les propositions les plus claires de l'arithmétique et de la géométrie; elle peut étonner un moment un esprit inattentif; mais elle le subjugue invinciblement le moment d'après : enfin, elle n'a été niée par personne; car à l'instant qu'on réfléchit, on voit évidemment que si rien n'existait de toute éternité, tout serait produit par le néant; notre existence n'aurait nulle cause : ce qui est une contradiction absurde.
Nous sommes intelligents; donc il y a une intelligence étemelle. L'univers ne nous atteste-t-il pas qu'il est l'ouvrage de cette intelligence? Si une simple maison bâtie sur la terre, ou un vaisseau qui fait sur les mers le tour de notre petit globe, prouve invinciblement l'existence d'un ouvrier, le cours des astres et toute la nature démontrent l'existence de leur auteur.
Non, me répond un partisan de Straton ou de Zenon, le mouvement est essentiel à la matière; toutes
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les combinaisons sont possibles avec le mouvement ; donc, dans un mouvement éternel, il fallait absolument que la combinaison de l'univers actuel eût sa place. Jetez mille dés pendant l'éternitë, il faudra que la chance de mille surfaces semblables arrive, et on assigne même ce qu'on doit parier pour et contre.
Ce sophisme a souvent étonné des esprits sages , et confondu les superficiels ; mais voyons s'il n'est pas une illusion trompeuse.
Premièrement, il n'y a nulle preuve que le mouvement soit essentiel à la matière; au contraire, tous les sages conviennent qu'elle est indifférente au mouvement et au repos, et un seul atome ne remuant pas de sa place détruit l'opinion de ce mouvement essentiel.
Secondement , quand même il serait nécessaire que la matière fut en motion , comme il est nécessaire qu'elle soit figurée, cela ne prouverait rien contre l'intelligence qui dirige son mouvement, et qui modèle ses diverses figures.
Troisièmement, l'exemple de mille dés qui amènent une chance est bien plus étranger à la question qu'on ne croit. Il ne s'agit pas de savoir si le mouvement rangera différemment des cubes; il est sans doute très possible que mille dés amènent mille six ou mille aSy quoique cela soit très difficile. Ce n'est là qu'un arrangement de matière sans aucun dessein, sans organisation, sans utilité; mais que le mouvement seul produise des êtres pourvus d'organes, dont le jeu est incompréhensible; que ces organes soient toujours proportionnés les uns aux autres; que des efforts ia-
SUR l'athéisme. a3i
notnbrables produisent des effets innombrables dans une régularité qui ne se dément jamais ; que tous les êtres vivants produisent leurs semblables; que le sentiment de la vue, qui, au fond, n'a rien de commun avec les yeux, s'exerce toujours quand les yeux reçoivent les rayons qui partent des objets; que le sentiment de l'ouïe, qui est totalement étranger à l'oreille, nous fasse à tous entendre les mêmes sons quand l'oreille est frappée des vibrations de l'air; c'est là le véritable nœud de la question; c'est là ce que nulle combinaison ne peut opérer sans un artisan. 11 n'y a nul rapport des mouvements de la matière au sentiment, encore moins à la pensée. Une éternité de tous les mouvements possibles ne donnera jamais , ni une sensation, ni une idée; et, qu'on me le pardonne, il faut avoir perdu le sens ou la bonne foi, pour dire que le seul mouvement de la matière fait des êtres sentants et pensants.
Aussi Spinosa, qui raisonnait méthodiquement, avouait-il qu'il y a dans le monde une intelligence universelle.
Cette intelligence, dit-il avec plusieurs philosophes, existe nécessairement avec la matière; elle en est l'ame; l'une ne peut être sans l'autre. L'intelligence universelle brille dans les astres, nage dans les éléments , pense dans les hommes , végète dans les plantes.
« Mens agitât molem, et magDO se corpore miscet. »
YiKo., iC/f., YI, 797.
Us sont donc forcés de reconnaître une intelligence suprême; mais ils la font aveugle et purement méca-
23'i HOMÉLIE
nique; ils ne la reconnaissent point comme un principe libre, indépendant, et puissant.
Il n'y a selon eux qu'une seule substance, et une substance n'en peut produire une autre. Cette substance est Tuniversalité des choses, qui est à-la -fois pensante, sentante, étendue , figurée.
Mais raisonnons de bonne foi : n'apercevons-nous pas un choix dans tout ce qui existe ? pourquoi y at-il un certain nombre d'espèces ? ne pourrait-il pas évidemment en exister moins? ne pourrait-il pas en exister davantage? Pourquoi, dit le judicieux Clarke, les planètes tournent-elles en un sens plutôt qu'en un autre? J'avoue que, parmi d'autres arguments plus forts, celui-ci me frappe vivement : il y a un choix ; donc il y a un maître qui agit par sa volonté.
Cet argument est encore combattu par nos adversaires; vous les entendez difiî tous les jours : Ce que vous voyez est nécessaire , puisqu'il existe. £h bien , leur répondrai-je , tout ce qu'on pourra déduire de votre supposition, c'est que, pour former le monde, il était nécessaire que l'intelligence suprême fît un choix; ce choix est fait ; nous sentons, nous pensons en vertu des rapports que Dieu a mis entre nos perceptions et nos organes. Examinez, d'un coté, des nerfs et des fibres y de l'autre , des pensées sublimes , et avouez qu'un Être suprême peut seul allier des choses si dissemblables.
Quel est cet Être? existe-t-il dans l'immensité? l'espace est-il un de ses attributs? est-il dans un lieu, ou en tous lieux, ou hors d'un lieu ? Puisse-t-il me préserver à jamais d'entrer dans ces subtilités métaphy-
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siques ! J'abuserais trop de ma faible raison , si je cherchais à comprendre pleinement l'Être qui , par sa nature et par la mienne, doit m'étre incompréhensible. Je ressemblerais à un insensé , qui , sachant qu'une maison a été bâtie par un ao^hitecte, croirait que cette seule notion suffit pour connaître à fond sa personne.
Bornons donc notre insatiable et inutile curiosité; attachons-nous à notre véritable intérêt. L'artisan suprême qui a fait le monde et nous est-il notre maître? est-il bienfesant? lui devons-nous de la reconnaissance ?
Il est notre maître sans doute : nous sentons à tous moments un pouvoir aussi invisible qu'irrésistible. Il est notre bienfaiteur, puisque nous vivons. Notre vie est un bienfait, puisque nous aimons tous la vie, quelque misérable qu'elle puisse devenir. Le soutien de cette vie nous a été donné par cet Être suprême et incompréhensible, puisque nul de nous ne peut former la moindre des plantes, dont nous tirons la nourriture qu'il nous donne, et puisque même nul de nous ne sait comment ces végétaux se forment.
L'ingrat peut dire qu'il fallait absolument que Dieu nous fournît des aliments , s'il voulait que nous existassions un certain temps. Il dira : Nous sommes des machines qui se succèdent les unes aux autres , et dont la plupart tombent brisées et fracassées dès les premiers pas de leur carrière. Tous les éléments conspirent à nous détruire, et nous allons par les souffrances à la mort. Tout cela n'est que trop vrai ; mais aussi il faut convenir que s'il n'y avait qu'un seul
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homme qui eût reçu de la nature un corps sain et robuste, un sens droit, un cœur honnête, cet homme aurait de grandes grâces à rendre à son auteur. Or, certainement, il y a beaucoup d'hommes à qui la nature a fait ces dons : ceux-là du moins doivent regarder Dieu comme bienfesant.
A regard de ceux que le concours des lois éternelles, établies par TÊtre des êtres, a rendus misérables, que pouvons-nous faire, sinon les secourir? que pouvonsnous dire, sinon que nous ne savons pas pourquoi ils sont misérables ?
Le mal inonde la terre. Qu'en inférerons-nous par nos faibles raisonnements ? Qu'il n'y a point de Dieu? Mais il nous a été démontré qu'il existe. Dirons-nous que ce Dieu est méchant? Mais cette idée est absurde, horrible, contradictoire. Soupçonnerons -nous que Dieu est impuissant , et que celui qui a si bien organisé tous les astres n'a pu bien organiser tous les hommes? cette supposition n'est pas moins intolérable. Dirons-nous qu'il y a un mauvais principe qui altère les ouvrages d'un principe bienfesant, ou qui en produit d'exécrables? Mais pourquoi ce mauvais principe ne dérange-t-il pas le cours du reste de la nature? pourquoi s'acharnerait-il à tourmenter quelques faibles animaux sur un globe si chétif , pendant qu'il respecterait les autres ouvrages de son ennemi? Comment n'attaquerait -il pas Dieu dans ces millions de mondes qui roulent régulièrement dans l'espace? Gomment deux dieux ennemis l'un de l'autre seraient-ils chacun également l'Être nécessaire? Comment subsisteraient-ils ensemble ?
SUA l'athéisme. !|35
Prendrons-nous le parti de Toptimisme? ce n'est au fond que celui d'une fatalité désespérante. I^ lord Shaftesbury J'un des plus hardis philosophes d'Angle* terre , accrédita le premier ce triste système, a Les lois , «c dit-il j du pouvoir central et de la végétation ne sea ront point changées pour l'amour d'un chétif et fai-* a ble animal, qui, tout protégé qu'il est par ces mêmes n lois, sera bientôt réduit par elles en poussière.»
L'illuilre lord Bolingbroke est allé beaucoup plus loin ; et le célèbi*e Pope a osé redire que le bien général est composé de tous les maux particuliers '.
Le seul exposé de ce paradoxe en démontre la faus» seté. Il serait aussi raisonnable de dire que la vie est le résultat d'un nombre infini de morts, que le plaisir est formé de toutes les douleurs, et que la vertu est la somme de tous les crimes.
Le mal physique et le mal moral sont TefFet de la constitution de ce monde, sans doute; et cela ne peut être autrement. Quand on dit que tout est bien , cela ne veut dire autre chose sinon, que tout est arrangé suivant des lois physiques : mais assurément tout n'est pas bien pour la foule innombrable des êtres qui souffrent, et de ceux qui font souffrir les autres. Tous les moralistes l'avouent dans leurs discours; tous les hommes le crient dans les maux dont ils sont les victimes.
Quel exécrable soulagement prétendez-vous donner à des malheureux persécutés et calomniés, expirant dans les tourments, en leur disant : Tout est bien;
* Voyez , tom« XU , la préface du Poëime sur U ditastr* dt Utbonne. B.
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vous rCoMez rien a espérer de mieux? Ce serait uq discours à tenir à ces êtres qu'on suppose étemelle* ment coupables , et qu'on dît nécessairement condamnés avant le temps à des supplices éternels.
Le stoïcien ' qu'on prétend avoir dit dans un violent accès de goutte : Non^ la goutte n* est point un nud, avait un orgueil moins absurde que ces prétendus philosophes, qui, dans la pauvreté, dans la persécution, dans le mépris, dans toutes les horrellrs de la vie la plus misérable , ont encore la vanité de crier : Tout est bien. Qu'ils aient de la résignation, à la bonne heure, puisqu'ils feignent de ne vouloir pas de compassion ; mais qu'en souffrant, et en voyant presque toute la terre souffrit', ils disent : Tout est bien y sans aucune espérance de mieuXy c'est un délire déplorable.
Supposerons-nous enfin qu'un être suprême nécessairement bon abandonne la terre à quelque être subalterne qui la ravage, à un geôlier qui nous met à la torture? Mais c'est faire de Dieu un tyran lâche, qui, n'osant commettre le mal par lui-même, le fait continuellement commettre par ses esclaves.
Quel parti nous reste-t-il donc à prendre? n'est-ce pas celui que tous les sages de l'antiquité embrassèrent dans les Indes, dans la Chaldée, dans l'Egypte, dans la Grèce, dans Rome? celui de croire que Dieu nous fera passer de cette malheureuse vie à une meilleure, qui sera le développement de notre nature? Car enfin il est clair que nous avons éprouvé déjà dif-
I Posidonius, le même qui est, avec Lucrèce, inlerioculeur éti Diatogues, tome XXXIX , pages 589-608. B.
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férentes sortes d'existences. Nous étions avant qu'un nouvel assemblage d'organes nous contînt dans la matrice; notre être pendant neuf mois fut très différent de ce qu'il était auparavant; l'enfance ne ressembla point à l'embryon; l'âge mûr n'eut rien de l'enfance : la mort peut nous donner une manière différente d'exister.
Ce n'est là qu'une espérance, me crient des infortunés qui sentent et qui raisonnent; vous nous renvoyez à la boîte de Pandore; le mal est réel , et l'espérance peut n'être qu'une illusion : le malheur et le crime assiègent la vie que nous avons, et vous nous parlez d'une vie que nous n'avons pas , que nous n'aurons peut-être pas, et dont nous n'avons aucune idée. Il n'est aucun rapport de ce que nous sommes aujourd'hui avec ce que nous étions dans le sein de nos mères : quel rapport pourrions-nous avoir dans le sépulcre avec notre existence présente?
Les Juifs, que vous dites avoir été conduits par Dieu même, ne connurent jamais cette autre vie. Vous dites que Dieu leur donna des lois, et dans ces lois il ne se trouve pas un seul mot qui annonce les peines et les récompenses après la mort. Cessez donc de présenter une consolation chimérique à des calamités trop véritables.
Mes fnères, ne répondons point encore en chrétiens à ces objections douloureuses; il n'est pas encore temps. Commençons à les réfuter avec les sages, avant de les confondre par le secours de ceux qui sont audessus des sages mêmes.
. Nous ignorons ce qui pense en nous, et par consé-
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quent nous ne pouvons savoir si cet être inconnu ne survivra pas à notre corps. Il se peut physiquement qu'il y ait en nous une monade indestructible, une flamme cachée, une particule du feu divin, qui subsiste éternellement sous des apparences diverses. Je ne dirai pas que cela soit démontré; mais, sans vouloir tromper les hommes, on peut dire que nous avons autant de raison de croire que de nier Timmortalité de l'être qui pense. Si les Juifs ne l'ont point connue autrefois, ils l'admettent aujourd'hui. Toutes les nations policées sont d'accprd sur ce point. Cette opinion si ancienne et si générale est la seule peut-être qui puisse justifier la Providence. Il faut reconnaître un Dieu rémunérateur et vengeur, ou n'en point re» connaître du tout. Il ne paraît pas qu'il y ait de milieu : ou il n'y a point de Dieu , ou Dieu est juste. Nous avons une idée de la justice, nous, dont l'intelligence est si bornée; comment cette justice ne seraitelle pas dans l'intelligence suprême? Nous sentons combien il serait absurde de dire que Dieu est ignorant, qu'il est faible, qu'il est menteur : oserons-nous dire qu'il est cruel ? Il vaudrait mieux s'en tenir à la nécessité fatale des choses , il vaudrait mieux n'admettre qu'un destin invincible, que d'admettre un Dieu qui aurait fait une seule créature pour la rendre malheureuse.
On me dit que la justice de Dieu n'est pas la notre. J'aimerais autant qu'on me dît que l'égalité de deux fois deux et quatre n'est pas la même pour Dieu et pour moi. Ce qui est vrai l'est à mes yeux comme aux siens. Toutes les propositions mathématiques sont
SUR l'athiSisme. a39
démontrées pour l'être fini comme pour l'être infini. Il n'y a pas en cela deux difïërentes sortes de vrai. La seule différence est probablement que l'intelligence suprême comprend toutes les vérités à-la-fois, et que nous nous traînons à pas lents vers quelques unes. S'il n'y a pas deux sortes de vérité dans la même proposition, pourquoi y aurait- il deux sortes de justice dans la même action ? Nous ne pouvons comprendre la justice de Dieu que par l'idée que nous avons de la justice. C'est en qualité d'êtres pensants que nous connaissons le juste et l'injuste. Dieu infiniment pensant doit être infiniment juste.
Voyons du moins, mes frères, combien cette croyance est utile, combien nous sommes intéressés à la graver dans tous les cœurs.
Nulle société ne peut subsister sans récompense et sans châtiment. Cette vérité est si sensible et si reconnue, que les anciens Jui& admettaient au moins des peines temporelles. « Si vous prévariquez, dit leur « loi ', le Seigneur vous enverra la faim et la pauvreté,
«de la poussière au lieu de pluie des démangeai-
«sons incurables au fondement des ulcères ma-
a lins dans les genoux et dans les jambes Vous
« épouserez une femme afin qu'un autre couche avec a elle , etc. »
Ces malédictions pouvaient contenir un peuple grossier dans le devoir: mais il pouvait arriver aussi qu'un homme coupable des plus grands crimes n'eût point d'ulcères dans les jambes, et ne languit point dans la pauvreté et dans la famine. Salomon devint
* Dent. xxTiii, 9o»3o. B.
Qt^O UOMÉLIE
idolâtre; et il n'est point dit qu'il fiit puni par aucun de ces fléaux. On sait assez que la terre est couverte de scélérats heureux, et d'innocents opprimés. Il fallut donc nécessairement recourir à la théologie des nations plus nombreuses et plus policées , qui longtemps auparavant avaient posé pour fondement de leur religion des peines et des récompenses, dans le développement de la nature humaine , qui est probablement une vie nouvelle.
Il semble que cette doctrine soit un cri de la nature, que tous les anciens peuples avaient écouté, et qui ne fut étouffé qu'un temps chez les Juifs, pour retentir ensuite dans toute sa force.
Il y a , chez tous les peuples qui font usage de leur raison, des opinions universelles qui paraissent empreintes par le maître de nos cœurs. Telle est la persuasion de l'existence d'un Dieu et de sa justice miséricordieuse; tels sont les premiers principes de morale, communs aux Chinois, aux Indiens, et aux Romains, et qui n'ont jamais varié, tandis que notre globe a été bouleversé mille fois.
Ces principes sont nécessaires à la conservation de l'espèce humaine. Otez aux hommes l'opinion d'un Dieu vengeur et rémunérateur, Sylla et Marius se baignent alors avec délices dans le sang de leurs concitoyens; Auguste, Antoine, et Lépide, surpassent les fureurs de Sylla; Néron ordonne de sang froid le meurtre de sa mère. Il est certain que la doctrine d'un Dieu vengeur était éteinte alors chez les Romains; l'athéisme dominait : et il ne serait pas difïicile de prouver par l'histoire que l'athéisme peut causer quel-
SUR L ATHÉISME. *ài^\
quefoia autant de mal que les superstitions les plus barbares. *
Pensez-vous en effet qu'Alexandre YI reconnût un f)ieu, quand, pour agrandir le fils de son inceste, il employait tour à tour la trahison, la force ouverte, le stylet, la corde, le poison; et qu'insultant encore à la superstitieuse faiblesse de ceux qu'il assassinait, il leur donnait une absolution et des indulgences au milieu des convulsions de la mort? Certes, il insultait la Divinité y dont il se moquait, en même temps qu'il exerçait sur les bommes ces épouvantables barbaries. Avouons tous, quand nous lisons l'histoire de ce mon»» tre et de^sou abominable fils, que nous souhaitons qu'ils soient châtiés. L'idée d'un Dieu vengeur est donc nécessaire.
Il se peut, et il arrive trop souvent que la persuasion de la justice divine n'est pas un frein à l'emportement d'une passion. On est alors dans l'ivresse; les remords ne viennent que quand la raison a repris ses droits; mais enfin ils tourmentent le coupable. L'athée peut sentir, au lieu de remords, cette horreur secrète et sombre qui accompagne les grands crimes. La situation de son ame est importune et cruelle; un homme souillé de sang n'est plus sensible aux douceurs de la société; son ame, devenue atroce, est incapable de toutes les consolations de la vie; il rugit eu furieux, mais il ne se repent pas. Il ne craint point qu'on lui demande compte des proies qu'il a déchirée»; il sera toujours méchant, il s'endurcira dans ses féro* cités. L'homme, au contraire, qui croit en Dieu rentrera en lui-même. Ije premier est un monstre pour
MiLÂiiOBii. VIL i6
a42l HOMÉLIE
toute sa vie, le second n'aura été barbare qu'un moment. Pourquoi ? c'est que l'un a un frein , l'autre n'a rien qui l'arrête.
Nous ne lisons point que l'archevêque Troll , quT fit égorger sous ses yeux> tous les magistrats de Stockholm, ait jamais daigné seulement feindre d'expier son crime par la moindre pénitence. L'athée fourbe, ingrat, calomniateur, brigand, sanguinaire, raisonne et agit conséquemment, s'il est sûr de l'impunité de la part des hommes. Car, s'il n'y a point de Dieu , ce monstre est son Dieu à lui-même; il s'immole tout ce qu'il désire, ou tout ce qui lui fait obstacle. Les prières les plus tendres, les meilleurs raison neftients, ne peuvent pas plus sur lui que sur un loup affamé de carnage.
Lorsque le pape Sixte IV fesait assassiner les deux Médicis dans l'église de la Réparade ', au moment où l'on élevait aux yeux du peuple le Dieu que ce peuple adorait; Sixte lY, tranquille dans son palais, n'avait rien à craindre, soit que la conjuration réussît, soit qu'elle échouât; il était sûr que les Florentins n'oseraient se* venger, qu'il les excommunierait en pleine Uberté,'et qu'ils lui demanderaient pardon à genoux d'avoir osé se plaindre.
Il est très vraisemblable que l'athéisme a été la philosophie de tous les hommes puissants qui ont passé leur vie dans ce cercle de crimes que les imbéciles appellent politique ^ coup (Tétai y art de gour uemer.
> Yoyez tome XVII, page aôt. Q.
* Ibid. , page 6a. B.
SUR l'athéisme. a43
On ne me persuadera jamais qu'un cardinal % ministre célèbre , crût agir en la présence de Dieu , lorsqu'il fcsait condamner à mort un des grands de l'état par douze meurtriers en robe j esclaves à ses gages , dans sa propre maison de campagne, et pendant qu'il se plongeait dans la dissolution avec ses courtisanes, à côté de l'appartement où ses valets, décorés du nom déjuges, menaçaient de la torture un maréchal de France dont il savourait déjà la mort.
Quelques uns de vous, mes frères, m'ont demandé si un prince juif ^ avait une véritable notion de la Divinité, quand, à l'article de la mort, au lieu de demander pardon à Dieu de ses adultères , de ses homicides, de ses cruautés sans nombre, il persiste dans la soif du sang, et dans la fureur atroce des vengeances; quand d'une bouche prête à se fermer pour jamais, il recommande à son successeur de faire assassiner le vieillard Semeî son ministre ^, et son général Joab ?
Ta voue avec vous que cette action , dont saint Ambroise voulut en vain faire l'apologie, est la plus horrible peut-être qu'on puisse lire dans les annales des nations. Le moment de la mort est pour tous les hommes le moment du repentir et de la clémence : vouloir se venger en mourant, et ne l'oser; charger un autre par ses dernières paroles d'être un infâme meurtrier, c'est le comble de la lâcheté et de la fureur réunies.
* Richelieu ; Toyez, tome XVUI, pa|;e ai6 et suit., Thistoire du procès deMarilIac. B.
• David. B. — ^ m. Rois, n , 5 , 8. B.
a 44 HOMISLIE
Je n'examinerai point ici si cette histoire révoltante est vraie, ni en quel temps elle fut écrite. Je ne dis* cuterai point avec vous s'il faut regarder les chroni* ques des Juifs du même œil dont on lit les commandements de leur loi; si on a eu tort, dans des temps d'ignorance et de superstition , de confondre ce qui était sacré chez les Juifs avec leurs livres profanes. Les lois de Numa furent sacrées chez les Romains, et leurs historiens ne le furent pas. Mais si un Juif a été barbare jusqu'à son dernier moment, que nous importe? sommes-nous Juifs? quel rapport les absurdités et les horreurs de ce petit peuple ont^elles avec nous? On a consacré des crimes chez presque tous les peuples du monde : que devons-nous faire? les détester, et adorer le Dieu qui les condamne.
Il est reconnu que les Juifs crurent Dieu corporel. Est-ce une raison pour que nous ayons cette idée de l'Être suprême?
S'il est avéré qu'ils crurent Dieu corporel, il n'est pas moins clair qu'ils reconnaissaient un Dieu formateur de l'univers.
Long -temps avant qu'ils vinssent dans la Palestine, les Phéniciens avaient leur Dieu unique JahOy nom qui fut sacré chez eux , et qui le fut ensuite chez les Égyptiens et chez les Hébreux. Us donnaient à l'Être suprême un nom plus commun, EL Ce nom était originairement chaldéen. C'est de là que la ville appelée par nous Babjrlone fut nommée Babel, la porte deDieu.Ce&i de là que le peuple hébreu, quand il vint, dans la suite des temps, s'établir en Palestine, prit le surnom d'Israël, qui signifie voyant Dieu,
SUR l'athéisme. 245
comme nous l'apprend Philon , dans son Traité des récompenses et des peines y et comme nous le dît l'historien Josèphe dans sa réponse à Âpîon.
Les Égyptiens reconnurent un Dieu suprême malgré toutes leurs superstitions; ils^ie nommaient Knef^ et ils le représentaient sous la forme d'un globe.
L'ancien Zerdust , que nous nommons Zoroastre , n'enseignait qu'un seul Dieu , auquel le mauvais principe était subordonné. Les Indiens^ qui se vantent d'être la plus antique société de l'univers, ont encore leurs anciens livres, qu'ils prétendent avoir été écrits il y a quatre mille huit cent soixante et six ans.L'ang6 Brama ou Habrama, disent*ils, l'envoyé de Dieu, le ministre de l'Être suprême , dicta ce livre dans la langue du Hanscrit. Ce livre saint se nomme Shastabad, et il est beaucoup plus ancien que le Feidam même, qui est depuis si long -temps le livre sacré sur les bords du Gange.
Cîes deux volumes , qui sont la loi de tontes les sectes des brames, V Ézour- Feidam ^ qui est le commencement du Feidam , ne parlent jamais que d'un 'Dieu unique.
Le ciel a voulu qu'un de nos compatriotes, qui a résidé trente années à Bengale, et qui sait parfeitement la langue des anciens brames , nous ait donné un extrait de ce Shasîabady écrit mille années avant le Feidam. Il est divisé en cinq chapitres. Le premier traite de Dieu et de ses attributs, et il commence ainsi : « Dieu est nn ; il a formé tout ce qui est; il est « semblable ii une sphère parfaite sans fin ni com- « meneement. Il gouverne tout par une sagesse gêné-
itfi HOMELIE
a raie. Tu ne chercheras point son essence et sa na- « ture ; cette entreprise serait vaine et criminelle. « Qu'il te suffise d'admirer jour et nuit ses ouvrages, fi sa sagesse, sa puissance, sa bonté. Sois heureux en « l'adorant. » •
Le second chapitre traite de la création des intelligences célestes;
Le troisième, de la chute de ces dieux, secondaires;
Le quatrième, de leur punition;
Le cinquième, de la clémence de Dieu.
Les Chinois , dont les histoires et les rites attestent une antiquité si reculée, mais moins ancienne que celle des Indiens, ont toujours adoré le Tien, le Chang-^i, la f^ertu céleste. Tous leurs livres de morale, tous les édits des empereurs, recommandent de se rendre agréable au Tien , au Chang-ti, et de mériter ses bienfaits.
Confucius n'a point établi de religion chez les Chi* nois, comme les ignorants le prétendent. Long-temps avant lui les empereurs allaient au temple quatre fois par année présenter au Chang-ti les fruits de la terre.
Ainsi vous voyez que tous les peuples policés. Indiens, Chinois, Égyptiens, Persans, Chaldéens, Phéniciens, reconnurent un Dieu suprême. Je ne nierai pas que, chez ces nations si antiques, il n'y ait eu des athées; je sais qu'il y en a beaucoup à la Chine; nous en voyons en Turquie , il y en a dans notre patrie et chez toutes les nations de l'Europe. Mais pourquoi leur erreur ébranlerait-elle notre croyance? les sentiments erronés de tous les philosophes sur la lumière nous empêcheront -ils de croire fermement aux dé-
SUR l'athéisme. 1247
couvertes de Newton sur cet élément incompréhensible? la mauvaise physique des Grecs et leurs ridicules sophismes détruiront- ils dans nous la science intuitive que nous donne la physique expérimentale?
Il y a eu des athées chez tous les peuples connus ; mais je doute beaucoup que cet athéisme ait été une persuasion pleine, une conviction lumineuse , dans laquelle l'esprit se repose sans aucun doute, comme dans une démonstration géométrique. N'était-ce pas plutôt une demi-persuasion fortifiée par la rage d'une passion violente, et par l'orgueil, qui tiennent lieu d'une conviction entière? Les Phalaris, les Busiris (et il y en a dans toutes les conditions), se moquaient avec raison des fables de Cerbère et des Euménides : ils voyaient bien qu'il était ridicule d'imaginer que Thésée fdt éternellement assis sur une escabelle, et qu'un vautour déchirât toujours le foie renaissant de Prométhée. Ces extravagances , (|ui déshonoraient la Divinité, l'anéantissaient à leufs yeux. Ils disaient confusément dans leur cœur : On ne nous a jamais dit que des inepties sur la Divinité; cette divinité n'est donc qu'une chimère. Ils foulaient aux pieds une vérité consolante et terrible, parcequ'elle était entourée de mensonges.
O malheureux théologiens de l'école, que cet exemple vous apprenne à ne pas annoncer Dieu ridiculement! C'est vous qui, par vos platitudes, répandez l'athéisme que vous combattez; c'est vous qui faites les athées de cour, auxquels il suffit d'un argument spécieux pour justifier toutes leurs horreurs. Mais si le torrent des affaires et celui de leurs passions fu-
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nestes leur avaient laissé le temps de rentrer en eux* mêmes, ils auraient dit : Les mensonges des prêtres dlsis et des prêtres de Cybèle ne doivent m'irriter que contre eux, et non pas contre la Divinité qu'ils outragent. Si le Phlégétou et le Cocyte n'existent point, cela n'empêche pas que Dieu existe. Je veux mépriser les fables, et adorer la vérité. Si on m'a peint Dieu comme un tyran ridicule, je ne le croirai pas moins sage et moins juste. Je ne dirai pas avec Orphée que les ombres des hommes vertueux se promènent dans les champs Elysées; je n'admettrai point la métempsycose des pharisiens, encore moins l'anéantissement de l'ame avec les saducéens. Je reconnaîtrai une providence éternelle, sans oser deviner quels seront les moyens et les effets de sa miséricorde et de sa justice. Je n'abuserai point de la raison que Dieu m'a donnée; je croirai qu'il y a du vice et de la vertu, comme il y a de la santé et de la maladie; et enfin, puisqu'un pouvoir invisible, d«nt je sens continuellement l'influeucc, m'a fait un être pensant et agissant, je conclurai que mes pensées et mes actions doivent être dignes de ce pouvoir qui m'a fait naître.
Ne nous dissimulons point ici qu'il y a eu des athées vertueux. La secte d'Épicure a produit de très honnêtes gens : Epicure était lui-même un homme de bien, je l'avoue. L'instinct de la vertu, qui consiste dans un tempérament doux et éloigné de toute violence, peut très bien subsister avec une philosophie erronée. Les épicuriens et les plus fameux athées de nos jours, occupés des agréments de la société, de l'étude, et du soin de posséder leur ame en paix, ont
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fortifie cet instinct qui les porte à ne jamais nuire, en renonçant au tumulte des afTaires qui bouleversent Tane, et à l'ambition qui la pervertit^ Il y a des lois dans U société qui sont plus rigoureusement observées que celles de l'état et de la religion. Quiconque a payé les set*vices de ses amis par une noire ingratitude, quiconque a calomnié un honnête homme, quic;onque aura mis dans sa conduite une indécence ré^ voltante, ou qui sera connu par une avarice sordide et impitoyable, dc sera point puni par les lois, mais il le sera par la société des honnêtes gens , qui porteront oontre lui un arrêt irrévocable de bannissement; il ne sera jamais reçu parmi eux. Ainsi donc un athée de mœurs douces et agréables, retenu d'ailleurs par le freiâ que la société des hommes impose , peut très bien^nener une vie innocente, heureuse^ honorée. On en a vu des exemples de siècle en siècle, depuis le célèbre Atticus, également ami de César et de Cicéron, jusqu'au fameux magistrat Des -Barreaux ', qui, ayant fait attendre trop long-temps un plaideur dont il rapportait le procès, lui paya de son argent la somme dont il s'agissait.
On me citera encore , si l'on veut, le sophiste géométrique Spinosa , dont la modération , le désintéressement, et ia générosité, ont été dignes d'Épictète. On me dira que le célèbre athée I^a Métrie était un bomme doux et aimable dans la société, honoré, pendant sa vie et après sa mort, des bontés d'un grand
• Voyez tome XIX , page 96; et, dans le présent volume, la VII* des Lettres à S, A. monseigneur le prince de ***. B.
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roi % qui, sans faire attention à ses sentiments philosophiques, a récompensé en lui les vertus. Mais mettez ces doux et tranquilles athées dans de grandes places; jetez-les dans les factions ; qu'ils aient à combattre un César Borgia,ou un CromwelI,ou même un cardinal de Retz; pensez-vous qu'alors ils ne deviendront pas aussi méchants que leurs adversaires? Voyez dans quelle alternative vous les jetez ; ils seront des imbéciles s'ils ne sont pas des pervers. Leurs ennemis les attaquent par des crimes; il faut bien qu'ils se défendent avec les mêmes armes, ou qu'ils périssent. Certainement leurs principes ne s'opposeront point aux assassinats, aux empoisonnements, qui leur paraîtront nécessaires.
Il est donc démontré que l'athéisme peut tbut au plus laisser subsister les vertus sociales dans la#ranquille apathie de la vie privée; mais qu'il doit porter à tous les crimes dans les orages de la vie publique.
Une société particulière d'athées, qui ne se disputent rien , et qui perdent doucement leurs jours dans les amusements de la volupté, peut durer quelque temps sans trouble; mais si le monde était gouverné par des athées, il vaudrait autant être sous l'empire immédiat de ces êtres infernaux qu'on nous peint acharnés contre leurs victimes. En un mot, des athées qui ont en main le pouvoir seraient aussi funestes au genre humain que des superstitieux. Entre ces deux, monstres la raison nous tend les bras : et ce sera l'objet de mon second discours.
> Frédéric U , roi de Prusse ; on a de ce monarque on Aloge du sieur La Métrie, dans les Éloges de trois philosophes , i753 , in-S". B.
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