SECONDE HOMÉLIE
Sur la superstition.
Mes frères,
Vous savez assez que toutes les nations bien connues ont établi un culte public. Si les hommes s'assemblèrent de tout temps pour traiter de leurs inté- /êts, pour se communiquer leurs besoins, il était bien naturel qu'ils commençassent ces assemblées par les témoignages de respect et d'amour qu'ils doivent à l'auteur de la vie. On a comparé ces hommages à ceux que des enfants présentent à un père, et des sujets à un souverain. Ce sont des images trop faibles du culte de Dieu : les relations d'homme à homme n'ont aucune proportion avec la relation de la créature à l'Être suprême : l'infini les sépare. Ce serait même un blasphème que de rendre hommage à Dieu sous l'image d'un monarque. Un souverain de la terre entière, s'il en pouvait exister un, si tous les hommes étaient assez malheureux pour être subjugués par un homme, ne serait au fond qu'un ver de terre, commandant à d'autres vers de terre, et serait encore infiniment moins devant la Divinité. Et puis, dans les républiques, qui sont incontestablement antérieures à toute monarchie, comment aurait-on .pu concevoir Dieu sous l'image d'un roi? S'il fallait se faire de Dieu une image sensible, celle d'un père, toute défectueuse qu'elle est, paraîtrait peut-être la plus convenable à notre faiblesse.
a5a HOMÉLIE
Mais les emblèmes de la Divinité furent une des premières sources de la superstition. Dès que nous eûmes &it Dieu à notre image, le culte divin fut per> verti. Ayant osé représenter Dieu sous la figure d'un homme, notre misérable imagination, qui ne s'arrête jamais, lui attribua tous les vices des hommes. Nous ne le regardâmes que comme un maître puissant, et nous le chargeâmes de tous les abus de la puissance; nous le célébrâmes comme fier, jaloux, colère, vindicatif, bienfaiteur, capricieux, destructeur impitoyable, dépouillant les uns pour enrichir les autres, sans autre raison que sa volonté. Nous n'avons d'idée que de proche en proche; nous ne concevons presque rien que par similitude : ainsi, quand la terre fut couverte de tyrans, on fit Dieu le premier des tyrans. Ce fut bien pis quand la Divinité fut annoncée par des emblèmes tirés des animaux et des plantes. Dieu devint bœuf, serpent , crocodile , singe , chat , et agneau , broutant^ sifflant, hélant, dévorant, et dévoré.
La superstition a été si horrible chez presque toutes les nations, que s'il n'en existait pas encore des monuments , il ne serait pas possible de croire ce qu'on nous eu raconte. L'histoire du monde est celle do fanatisme.
Mais parmi les superstitions monstrueuses qui ont couvert la terre, yen a-t-il eu d'innocentes? ne pourrons-nous point distinguer entre des poisons dont on a su faire des remèdes, et des poisons qui ont conservé leur nature meurtrièt*e? Cet examen mérite, si je ne me trompe, tonte l'attention des esprits raisonnables.