‹ Œuvres de VoltaireChapitre 54 sur 125 · SUR LA SUPERSTITION · texte numérisé non relu

SUR LA SUPERSTITION

Un homme (ait du bien aux hommes ses frères, cehii-là détruit des animaux carnassiers, celui-ci invente des arts par la force de son génie. On les voit par conséquent plus favorisés de Dieu que le vulgaire^ on imagine qu'ils sont enfants de Dieu, on en fait des demi-dieux après leur mort, des dieux secondaires. On les propose non seulement pour modèle au reste des hommes , mais pour objet de leur culte. Celui qui adore Hercule et Persée s'excite à les imiter. Des autels deviennent le prix du génie et du courage. Je ne vois là qu'une erreur dont il résulte du bien. Les hommes ne sont trompés alors que pour leur avantage. Si les anciens Romains n'avaient mis au rang des dieux secondaires que des Scipion, des Titus, des Trajan, des Marc«-Aurèle , qu'aurions-nous à leur reprocher?

Il y a Tinfini entre Dieu et un homme; d'accord: mais si, dans le système des anciens, on a regardé l'ame humaine comme une portion finie de l'intelligence infinie, qui se replonge dans le grand tout sans l'augmenter; si on suppose que Dieu habita dans l'ame de Marc- Aurèle , si cette ame fut supérieure aux autres par la vertu pendant sa vie, pourquoi ne pas supposer qu'elle est encore supérieure quand elle est dégagée de son corps mortel?

tios frères les catholiques romains (car tous les hommes sont nos frères) ont peuplé le ciel de demidieux qu'ils appellent saints. S'ils avaient toujours fait d'heureux choix, avouons, sans détour, que leur erreur eût été un service rendu à la nature humaine. Nous leur prodiguons les injures et le mépris, quand

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ils féteoi un Ignace , chevalier de la Vierge; un Dominique, persécuteur; un François, fanatique en démence, qui marche tout nu, qui parle aux bêtes, qui catéchise un loup, qui se fait une femme de neige. Nous ne pardonnons pas à Jérôme, traducteur savant, mais fautif, de livres juifs, d*avoir, dans son Histoire des Pères du désert y exigé nos respects pour un saint Pacôme qui allait faire ses visites monté sur un crocodile. Nous sommes surtout saisis d'indignation en voyant qu'à Rome on a canonisé Grégoire Vil , l'incendiaire de l'Europe.

Mais il n'en est pas ainsi du culte qu'on rend, en France, au roi Louis IX, qui fut juste et courageux. Et si c'est trop que de l'invoquer , ce n'est pas trop de le révérer : c'est seulement dire aux autres princes: Imitez ses vertus.

Je vais plus loin : je suppose qu'on ait placé dans une basilique la statue du roi Henri IV, qui conquit son royaume avec la valeur d'Alexandre et la clémence de Titus, qui fut bon et compatissant, qui sut choisir les meilleurs ministres, et fut son premier ministre lui-même: je suppose que, malgré ses faiblesses, on lui paie des hommages au-dessus des respects qu'on rend à la mémoire des grands hommes, quel mal pourra-t-il en résulter? Il vaudrait certainement mieux fléchir le genou devant lui que devant cette multitude de saints inconnus, dont les noms même sont devenus un sujet d'opprobre et de ridicule. Ce serait une superstition, j'en conviens, mais une superstition qui ne pourrait nuire, un enthousiasme patriotique , et non un fanatisme pernicieux.

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