HOMBLIE
guérir les bouiiDies puissants de cette passion furieuse d'asservir les esprits; c'est une maladie incurable. Tout homme voudrait que les autres s'empressassent à le servir; et pour être servi mieux, il leur fera croire, s'il peut y que leur devoir et leur bonheur consistent à être Sies esclaves. A.liez trouver un homme qui jouit de quinze à seize millions de revenu, et qui a dans l'Europe quatre ou cinq cent mille sujets dispersés, lesquels n^ lui coûtent rien, sans compter ses gardes et sa milice; remontrez*lui que le Christ, dont il se (lit le vicaire et Timitateur^a vécu dans la pauvreté et dans l'humilité; il vous répond que les temps sont changés; et, pour vous le prouver, il vous condamne à périr dans les flammes. Vous n'avez corrigé ni cet homme, ni un cardinal de Lorraine, possesseur de sept évêchcs à-la-fois. Que fait-on alors? on s'adresse aux peuples, on leur parle, et, tout abrutis qu'ils sont, ils écoutent^ ils ouvrent à demi les yeux; ils secouent une partie du joug le plus avilissant qu'on ait jamais porté; ils se défont de quelques eiTeurs, ils reprennent un peu de leur liberté, cet apanage ou plutôt cette essence de l'homme , dont on les avait dépouillés. Si on ne peut guérir les puissauts de l'am^ bition , on peut donc guérir les peuples de la superstition; on peut donc, en parlant, en écrivant, rendre les hommes plus éclairés et meilleurs.
Il est bien aisé de leur faire voir ce qu'ils ont souffert pendant quinze cents années. Peu de personnes lisent; mais toutes peuvent entendre. Écoutez donc, mes cliers frères , et voyez les calamités qui accablèrent les générations passées.
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A peine les chrétiens, respirant en liberté sous Constantin , avaient trempé leurs mains dans le sang de la vertueuse Valérie, fille, femme, et mère de césars, et dans le sang du jeune Candidieii son fils, l'espérance de l'empire; à peine avaient-ils* égorgé le fils de l'empereur Maximin, âgé de huit ans, et sa fille, âgée de sept; à peine ces hommes qu'on nous peint si patients pendant deux siècles , avaient ainsi signalé leurs fureurs au commencement du quatrième, que la controverse fit naître des discordes civiles, qui, se succédant les unes aux autres sans aucun moment de relâche, agitent encore l'Europe. Quels sont les sujets de ces querelles sanguinaires? Des subtilités, mes firères , dont on ne trouve pas le moindre mot dans l'Évangile. On veut savoir si le Fils est engendré, ou fait; s'il est engendré dans le temps, ou avant le temps; s'il est consubstantiel , ou semblable au Père; si la monade de Dieu, comme dit Athanase, est trine' en trois hypostases; si le Saint-Esprit est engendré, ou procédant, ou s'il procède du Père seul, ou du Père et du Fils; si Jésus eut deux volontés ou une, une ou deux natures, une ou deux per^ sonnes.
Enfin , depuis la consubstantialité jusqu^k la trans^ substaniialionf termes aussi difficiles à prononcer qu'à comprendre, tout a été sujet de dispute, et toute dispute a fait couler des torrents de sang.
Vous savez combien en fit verser notre superstitieuse Marie, fille du tyran Henri VIII, et digne
■Eo3i3.
> Voyez ma note, tome XLI, pige 4o5. B.
MéLAWOKf. Vil. '7
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épouse du tyran espagnol Philippe IL Le trône de Charles I" fut changé en échafaud , et ce roi périt par le dernier supplice, après que plus de deux cent mille hommes eurent été égorgés pour une liturgie.
Vous connaissez les guerres civiles de France. Une troupe de théologiens fanatiques, appelée la Sorbonne f déclare le roi Henri III déchu du trône, et soudain un apprenti théologien l'assassine '. Elle dé* dare le grand Henri lY, notre allié, incapable de régner, et vingt meurtriers se succèdent les uns aux autres, jusqu'à ce qu'enfin, sur la seule nouvelle que ce héros va protéger ses anciens alliés contre les adhérents du pape, un moine feuillant^, un maître d'école, plonge le couteau dans le cœur du plus vaillant des rois et du meilleur des hommes, au milieu de sa capitale, aux yeux de son peuple, et dans les bras de ses amis; et, par une contradiction inconcevable, sa mémoire est à jamais adorée, et la troupe de Sorbonne, qui le proscrivit, qui l'excommunia, qui excommunia ses sujets fidèles, et qui n'a droit d'excommunier personne, subsiste encore à la honte de la France.
Ce ne sont pas les peuples, mes frères, ce ne sont pas les cultivateurs, les artisans ignorants et paisibles, qui ont élevé ces querelles ridicules et funestes, sources de tant d'horreurs et de tant de parricides. Il n'en est malheureusement aucune dont les théologiens n'aient été les auteurs. Des hommes nourris de
* Jaoqoei aément; yoycz, tome X, V Essai sur les guerres civiles de France. B.
s RaTaillac; voyez id. B.
SUR LA SUPERSTlTIOir. aSç
VOS travaux , dans une heureuse oisiveté , enrichis de vos sueurs et de votre misère ^ combattirent à qui au* rait le plus de partisans et le plus d'esclaves; ils vous inspirèrent un fanatisme destructeur, pour être vos maîtres : ils vous rendirent superstitieux , non pas pour que vous craignissiez Dieu davantage , mais afin que vous les craignissiez.
L'Évangile n'a pas dit à Jacques et Pierre , à Barthélemi: Nagez dans l'opulence; pavanez-vous dans les honneurs; marchez entourés de gardes. Il ne leur a pas dit non plus : Troublez le monde par vos questions incompréhensibles. Jésus, mes frères, n'agita aucune de ces questions. Youdrions-nous être plus théologiens que celui que vous reconnaissez pour votre unique maître? Quoi! il vous a dit: Tout consiste à aimer Dieu et son prochain , et vous rechercheriez autre chose!
Y a-t-il quelqu'un parmi vous? que dis-je! y a-t-il quelqu'un sur la terre qui puisse penser que Dieu le jugera sur des points de théologie, et non pas sur ses actions?
Qu'est-ce qu'une opinion théologique? C'est une idée qui peut être vraie ou fausse, sans que la morale y soit intéressée. Il est bien évident que vous devez être vertueux, soit que le Saint-Esprit procède du Père par spiration , ou qu'il procède du Père et du Fils. Il n'est pas moins évident que vous ne comprendrez jamais aucune proposition de cette espèce. Vous n'aurez jamais la plus légère notion comment Jésus avait deux natures et deux volontés dans une personne. S'il avait voulu que vous en fussiez informés,
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il VOUS l'aurait dit. Je choisis ces exemples entre cent autres, et je passe sous silence d'autres dispu* tes, pour ne pas réveiller des plaies qui saignent encore.
Dieu vous a donné l'entendement; il ne peut vouloir que vous le pervertissiez. Comment une proposition dont vous ne pouvez jamais avoir d'idée, pourrait-elle vous être nécessaire? Que Dieu, qui donne tout, ait donné à un homme plus de lumières, plus de talents qu'à un autre, cela se voit tous les jours. Qu'il ait choisi un homme pour s'unir de plus près à lui qu'aux autres hommes; qu'il en ait fait le modèle de la raison*et de la vertu, cela ne révolte point notre bon sens. Personne ne doit nier qu'il soit possible à Dieu de verser ses plus beaux dons sur un de ses ouvrages. On peut donc croire en Jésus, qui a enseigné la vertu et qui l'a pratiquée; mais craignons qu'en voulant aller trop au-delà, nous ne renversions tout l'édifice.
Le superstitieux verse du poison sur les aliments les plus salutaires; il est son propre ennemi et celui des hommes. 11 se croira l'objet des vengeances éternelles, s'il a mangé de la viande un certain jour; il pense qu'une longue robe grise, avec un capuce pointu et une grande barbe, est beaucoup plus agréable à Dieu qu'un visage rasé et une tête qui porte ses • dieveux : il s'imagine que son salut est attaché à des formules latines qu'il n'entend point : il a élevé sa fille dans ces principes ; elle s'enterre dans un. cachot dès qu'elle est nubile; elle trahit la postérité pour plaire à Dieu; plus coupable envers le genre humain
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que rindtenne qui se précipite dans le bâcher de son mari après lui avoir donné des enfants.
Anachorètes des parties méridionales de l'Europe , condamnés par vons-mémes à une vie aussi abjecte qu'affreuse, ne vous comparez pas aux pénitents des bords du Gange; vos austérités n'approchent pas de leurs supplices volontaires; mais ne pensez pas que Dieu approuve dans vous ce que vous avouez qu'il condamne dans eux.
Le superstitieux est son propre bourreau : il est encore celui de quiconque ne pense pas comme lui. La délation la plus infâme, il l'appelle correction frater^ nelle; il accuse la naïve innocence qui n'est pas sur ses gardes, et qui, dans la simplicité de son cœur, n'a pas mis le sceau sur ses lèvres. Il la dénonce à ces tyrans des âmes, qui rient en même temps de l'accusé et de l'accusateur.
Enfin, le superstitieux devient fanatique, et c'est alors que son zèle est capable de tous les crimes au nom du Seigneur.
Nous ne sommes plus, il est vrai, dans ces tempfr abominables où les parents et les amis s'égorgeaient, où cent batailles rangées couvraient la terre de cadavres pour quelques arguments de l'école; mais des cendres de œ vaste incendie, il renaît tous les jours quelques étincelles : les princes ne marchent plus aux combats à la voix d'un prêtre ou d'un moine; mais les citoyens se persécutent encore dans le sein des villes, et la vie privée est souvent empoisonnée de la peste de la superstition. Que diriez-vous d'une famille qui serait toujours prête à se battre pour de-
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viner de quelle manière il faut saluer son père? £hl mes enfants , il s'agit de l'aimer : vous le saluerez comme vous pourrez. N'êtes -vous frères que pour être divisés, et faudra-t-il que ce qui doit vous unir soit toujours ce qui vous sépare?
Je ne connais pas une seule guerre civile entre les Turcs pour la religion. Que difi*je! une guerre civile? L'histoire n'a remarqué aucune sédition , aucun trouble parmi eux, excité par la controverse. Est-ce parcequ'ayant moins de dogmes ^ ils ont moins de prétextes de disputes? Est-ce parcequ'ils sont nés moins inquiets et plus sages que nous? Ils ne s'informent pas de quelle secte vous êtes, pourvu que vous payiez exactement un tribut léger. Chrétiens latins, chrétiens grecs, jacobites, monothélites , cophtes, protestants, réformés, tout est bien venu chez eux, tandis qu'il n'y a pas trois nations chez les chrétiens qui exercent cette humanité.
Enfin, mes frères, Jésus ne fut point superstitieux; il ne fut point intolérant; il communiquait avec les Samaritains; il n'a pas proféré une seule parole contre le culte des Romains, dont sa patrie était environnée. Imitons son indulgence, et méritons qu'on en ait pour nous.
Ne nous effrayons pas de cet argument barbare si souvent répété. Le voici , je crois , dans toute sa force.
a Vous croyez qu'un homme de bien peut trouver « grâce devant l'Être des êtres, devant le Dieu de jus- « tice et de miséricorde, dans quelque temps, dans « quelque lieu , dans quelque religion qu'il ait con-