ET DU BOUC DU SA.BBA.T
Cette expression remarquable, leur sang rett^mbera sur eux y prouve évidemment que les bétes passaient alors pour avoir de l'intelligence. Non seulement le serpent et l'ânesse avaient parlé, mais Dieu, après le déluge, avait fait un pacte, une alliance avec les bêtes. C'est pourquoi de très illustres commentateurs trouvent la punition des bêtes qui avaient subjugué des femmes très analogue à tout ce qui est dit des bêtes dans la sainte Écriture. Elles étaient capables de bien et de mal. Quant aux velus, on croit dans tout l'Orient que ce sont des singes. Mais il est sûr que les Orientaux se sont trompés en cela , car il n'y a point de singes dans l'Arabie déserte. Ils sont trop avisés pour venir dans un pays aride où il faut faire venir de loin le manger et le boire. Par les velus, il faut absolument entendre les boucs.
Il est constant que la cohabitation des sorcières avec un bouc^ la coutume de le baiser au derrière, qui est passée en proverbe , la danse ronde qu'on exécute autour de lui , les petits coups de verveine dont on le frappe; et toutes les cérémonies de cette orgie, viennent des Juifs qui les tenaient des Égyptiens; car les Juifs n'ont jamais rien inventé.
Je possède un manuscrit juif qui a, je crois, plus de deux mille ans d'antiquité; il me parait que l'original doit être du temps du premier ou du second Ptolémée : c'est un détail de toutes les cérémonies de l'adoration du bouc; et c'est probablement sur un exemplaire de cet ouvrage que ceux qui se sont adonnés à la magie ont composé ce qu'on appelle le Grimoire. Un grand d'Espagne m'en a offert cent louis d'or; je ne
l'aurais pas donné pour deux cents. Jamais le bouc n'est appelé que le i^elu dans cet ouvrage. Il confondrait bien toutes les mauvaises critiques de l'ennemi de feu mon oncle.
Au reste, je suis bien aise d'apprendre à la dernière postérité qu'un savant d'une grande sagacité, ayant vu dans ce chapitre que M. *** est convaincu de bestialité j a mis en marge, lisez bêtise '.
D'Abraham , et de Ninon l'Enclos.
M. l'abbé Bazin était persuadé avec Onkelos, et avec tous les Juifs orientaux, qu'Abraham était âgé d'environ cent trente-cinq ans quand il quitta la Chaldée. Il importe fort peu de savoir précisément quel âge avait le père des croyants. Quand Dieu nous jugera tous dans la vallée de Josaphat, il est probable qu'il ne nous punira pas d'avoir été de mauvais chrouologistes comme le détracteur de mon oncle. Il sera puni pour avoir été vain, insolent, grossier et calomniateur, et non pour avoir manqué d'esprit et avoir ennuyé les dames.
Il est bien vrai qu'il est dit dans la Genèse ^ qu'Abraham sortit d'Aran , en Mésopotamie, âgé de soixante et quinze ans, après la mort de son père Tharé, le potier: mais il est dit aussi dans la Genèse^ que Tharé son père, l'ayant engendré à soixante et dix ans, vécut jusqu'à
1 Voyez tome XXX II, page 70. B. — *xii,4* B. — 3xi,a6,39. B.
deux cent cinq. Il faut donc absolument expliquer l'un des deux passages par l'autre. Si Abraham sortit de la Chaldée après la mort de Tharé , âgé de deux cent cinq ans, et si Tharé l'avait eu à l'âge de soixante et dix, il est clair qu'Abraham avait juste cent trente^cinq ans lorsqu'il se mit à voyager. Notre lourd adversaire propose un autre système pour esquiver la difficulté ; il appelle Philon le juif à son secours, et il croit donner le change à mon cher lecteur, en disant que la ville d'Aran est la même que Carrés. Je suis bien sôr du contraire, et je Tai vérifié sur les lieux. Mais quel rapport, je vous prie, la ville de Carrés a^-t-elle avec l'âge d'Abraham et de Sara?
On demandait encore à mon oncle comment Abraham , venu de Mésopotamie, pouvait se faire entendre à Memphis? Mon oncle répondait qu'il n'en savait rien, qu'il ne s'en embarrassait guère; qu'il croyait tout ce qui se trouve dans la sainte Écriture, sans vouloir l'expliquer, et que c'était l'affaire de messieurs de Sorbonne, qui ne se sont jamais trompés.
Ce qui est bien plus important, c'est l'impiété avec laquelle notre mortel ennemi compare Sara , la femme du père des croyants , avec la fameuse Ninon l'Enclos. Il se demande comment il se peut faire que Sara, âgée de soixante et quinze ans, allant de Sichem à Memphis sur son âne pour chercher du blé, enchantât le cœur du roi de la superbe Egypte, et fit ensuite le même effet sur le petit roi de Gérare, dans l'Arabie déserte. Il répond à cette difficulté par l'exemple de Ninon, a On « sait, dit-il , qu'à l'âge de quatre-vingts ans Ninon sut « inspirer à l'abbé Gédoyn des sentiments qui ne sont
336 CHA.P. Yifi. d'abraham,
«faits que pour la jeunesse ou Tâge viril. » Avouez, mon cher lecteur, que voilà une plaisante manière d'expliquer TÉcriture sainte ; il veut s'égayer, il croit que c'est là le bon ton. Il veut imiter mon oncle ; mais quand certain animal à longues oreilles veut donner la patte comme le petit chien ', vous savez comme on le renvoie.
Il se trompe sur l'histoire moderne comme sur l'ancienne. Personne n'est plus en état que moi de rendre compte des dernières années de mademoiselle de TEuclos ^, qui ne ressemblait en rien à Sara. Je suis son légataire : je l'ai vue les dernières années de sa vie; elle était sèche comme une momie. Il est vrai qu'on lui présenta l'abbé Gédoyn, qui sortait alors des jésuites, mais non pas pour les mêmes raisons que les Desfontaines et les Frérou en sont sortis. J'allais quelquefois chez elle avec cet abbé, qui n'avait d'autre maison que la nôtre. Il était fort éloigné de sentir des désirs pour une décrépite ridée qui n'avait sur les os qu'une peau jaune tirant sur le noir.
Ce n'était point l'abbé Gédoyn à qui on imputaitcette folie; c'était à l'abbé de Chàteauneuf , frère de celui qui avait été ambassadeur à Constantiuople. Chàteauneuf avait eu en effet la fantaisie de coucher avec elle vingt ans auparavant. Elle était encore assez belle à l'âge de près de soixante années. Elle lui donna, en riant, un rendez-vous pour un certain jour du mois, a Et poura quoi ce jour-là plutôt qu'un autre ? » lui dit l'abbé de Chàteauneuf. — « C'est que j'aurai alors soixante ans
I La FoQtaine, livre IV, fiible v. B.
> Voyez tome XX VIII, page 353; et XXXIX , 408. R.
ET DE MINON l'eNCLOS. 337
« juste, » lui dit-elle. Voilà la vérité de cette historiette qui a tant couru, et que l'abbé de Châteauneuf, mon bou parrain, à qui je dois mon baptême, in'a racontée souvent dans mon enfance,/ioe/r me former V esprit et le cœur^; mais mademoiselle l'Enclos ne s^attendait pas d'être un jour comparée à Sara dans un libelle fait contre mon oncle.
Quoique Abraham ne m'ait point mis sur son testament, et que Ninon l'Enclos m'ait mis sur le sien, cependant je la quitte ici pour le père des croyants. Je suis obligé d'apprendre à l'abbé Fou.... '', détracteur de mon oncle, ce que pensent d'Abraham tous les Guèbres que j'ai vus dans mes voyages. Us l'appellent Ébrahim, et lui donnent le surnom de Zer-ateukt ; c'est notre Zoroastre. Il est constant que ces Guèbres dispersés, et qui n'ont jamais été mêlés avec les autres nations, dominaient dans l'Asie avant rétablissement de la horde juive, et qu'Abraham était de Chaldée, puisque le Pentateuque le dit. M. l'abbé Bazin avait approfondi cette matière; il me disait souvent : «Mon « neveu, on ne connaît pas assez les Guèbres, on ne « connaît pas assez Ébrahim ; croyez - moi , lisez avec « attention le Zend-Avesta et le Feidam. »
■ Voyez ma note, tome XXXDI, page ii o. B.
* n s*agit ici de Tabbé Foacher, de Tacadémie des belles > lettres , précepteur da duc de La Trimouille. Cet abbé était janséniste; il crut que sa conscience l'obligeait & écrire contre M. de Voltaire; mais la grâce loi manqua. K. — Voyez tome XXVI , page So; et , tome XLV, les deux I^etireâ à Poueher. B.
MiLAVOBS. VII. 1«
338 GHAP. IX. DE TUÈBES,
De Thèbes , de Bossuet, et de Rollin.
Mon oncle, comme je Vax déjà dit', aimait le merveilleux, la fiction en poésie; mais il les détestait dans rtiistoire. Il ne pouvait souffrir qu'on mit des conteurs de fables à côté des Tacite , ni des Grégoire de Tours auprès des Rapin-Thoyras. Il fut séduit dans sa jeunesse par le style brillant du discours de Bossuet sur V Histoire unii^rselle. Mais quand il eut un peu étudié l'histoire et les hommes, il vit que la plupart des auteurs n'avaient voulu écrire que des mensonges agréables, et étonner leurs lecteurs par d*incroyables aventures. Tout fut écrit comme les Amadis. Mon onde riait quand il voyait Rollin copier Bossuet mol k mot, et Bossuet copier les anciens, qui ont dit que dix mille combattants sortaient par chacune des cent portes de Thèbes, et encore deux cents chariots armés en guerre par chaque porte : cela ferait un million de soldats dans une seule ville , sans compter les cochers et les guerriers qui étaient sur les chariots , ce qui ferait encore quarante mille hommes de plus, à deux personnes seulement par chariot.
Mon oncle remarquait très justement ^ qu'il eût fallu au moins cinq ou six millions d'habitants dans cette ville de Thèbes pour fournir ce nombre de guerriers. Il savait qu'il n'y a pas aujourd'hui plus de trois
* Voyez tome XXX, page ai 5. B.
"Tome XV, page 93. B.