OE BOSSUET, KT DE ROLLIN
millions de télés en Egypte; il savait que Diodorc de Sioile n*en admettait pas davantage de son temps: ainsi il rabattait beaucoup de toutes les exagérations de l'antiquité.
Il doutait qu'il y eût eu un Sesostris qui partit d'É. gypte pour aller conquérir le monde entier avec six cent mille hommes et vingt-sept mille chars de guerre. Cela lui paraissait digne de Picrochole dans Rabelais« La manière dont cette conquête du monde en« tier fut préparée lui paraissait encore plus ridicule. Le père de Sesostris avait destiné son fils à cette belle expédition sur la foi d'un songe; car les songes alors étaient des avis certains envoyés par le ciel^ et le fondément de toutes les entreprises. Le bon homme, dont on ne dit pas même le nom^ s'avisa de destiner tous bs enfants qui étaient nés le m£me jour que son fils à l'aider dans la conquête de la terre; et, pour en faire autant d^ héros , il ne leur donnait à déjeuner qu'après les avoir fait courir cent quatre-vingts stades tout d'une haleine : c'est bien courir dans un pays iangeux^ oit l'on enfonce jusqu'à mi-jambe ^ et oii presque tous lea messages se font par bateau sur les canaux.
Que fait l'impitoyable censeur de mon oncle? au lieu de sentir tout le ridicule de cette histoire, il s'a-* vise d'évaluer le grand et le petit stade; et il croit prouver que les petits enfants destinés à vaincre toute la terre ne couraient que trois de nos grandes lieues et demie pour avoir à déjeuner.
Il s'agit bien vraiment de savoir au juste b Sesostris comptait par grand ou petit stade ^ lui qui n'avait
sa
34o CH. IX. DE THÈBKS, DE BOSSUBT, ETC.
jamais entendu parler de stade , qui est une mesure grecque. Voilà le ridicule de presque tous les commentateurs et des scoliastes; ils s'attachent à l'explication arbitraire d'un mot inutile, et négligent le fond des choses. Il est question ici de détromper les hommes sur les fables dont on les a bercés depuis tant de siècles. Mon oncle pèse les probabilités dans la balance de la raison; il rappelle les lecteurs au bon sens, et on vient nous parler de grands et de petits stades!
J'avouerai encore que mon oncle levait les épaules quand il lisait dans Rollin que Xerxès avait fait donner trois cents coups de fouet à la mer; qu'il avait fait jeter dans l'Hellespont une paire de menottes pour l'enchaîner; qu'il avait écrit une lettre menaçante au mont Athos; et qu'enfin, lorsqu'il arriva au pas des Thermopyles, où deux hommes de front ne peuvent passer, il était suivi de cinq millions deux cent quatre-vingt-trois mille deux cent vingt personnes , comme le dit le véridique et exact Hérodote.
Mon oncle disait toujours : Serrez, serrez, en lisant ces contes de ma mère l'oie. Il disait: Hérodote a bien fait d'amuser et de flatter des Grecs par ces romans, et Rollin a mal fait de ne les pas réduire à leur juste valeur, en écrivant pour des Français du dix-huitième siècle.
CHAP. X. DES PBAtRES d'sGTPTE. 34 1
Des prêtres ou prophètes ou schoeu d'Égjpte.
Oui, barbare, les prêtres d*£gypte s'appelaient schoen , et la Genèse ne leur donne pas d'autre nom; la FidgcUe même rend ce nom par sacerdos. Mais qu'importent les noms? Si tu avais su profiter de la Philosophie de mon oncle, tu aurais recherché quelles étaient les fonctions de ces schoen, leurs sciences, leurs impostures; tu aurais tâché d'apprendre si un schoen était toujours, en Egypte, un homme constitué en dignité, comme parmi nous un évéque, et même un archidiacre; ou si quelquefois on s'arrogeait le titre de schoen, comme on s'appelle parmi nous monsieur Vabbé^ sans avoir d'abbaye; si un schoen, pour avoir été précepteur d'un grand seigneur ' , et pour être nourri dans la maison , avait le droit d'attaquer impunément les vivants et les morts, et d'écrire sans esprit contre des Égyptiens qui passaient pour en avoir.
Je ne doute pas qu'il n'y ait eu des schoen fort savants; par exemple ceux qui firent assaut de prodiges avec Moïse, qui changèrent^ toutes les eaux de l'Egypte en sang, qui couvrirent tout le pays de grenouilles, qui firent naître jusqu'à des poux, mais qui ne purent les chasser; car il y a dans le texte hébreu :
> n s*agit encore ici de Tabbé Foucber, dont il s déjà été question page 337. B.
34^ CUAP. X. D£ft PRÊTRES D'iGTPTE.
a Ils firent aiusi; mais pour chasser les poux, ils ne « le purent. » La Vulgate' les traite plus durement : elle dit qu*ils ne purent même produire des poux.
Je ne sais si tu es schoen , et si tu fais ces beaux prodiges, car on dit que tu es fort initie dans les mystères des schoen de Saint-Médard; mais je préférerai toujours un schoen doux, modeste , honnête, à un schoen qui dit des injures à son prochain; à un schoen qui cite souvent à faux, et qui raisonne comme il cite; à un schoen qui pousse Thorreur jusqu'à dire que M. l'abbé Bazin entendait mal le grec, parceque son typographe a oublié un sigma , et a mis un oi pour
un ei*.
Ah! mon fils, quand on a calomnié ainsi les morts, il faut faire pénitence le reste de sa vie.
Du temple de Tyr.
Je passe sous silence une infinité de menues méprises du schoen enragé contre mon oncle ; mais je vous demande, mon cher lecteur, la permission de vous faire remarquer comme il est malin. M. Tabbé Bazin avait dit que le temple d'Hercule, à Tyr, n'était pas des plus anciens. Les jeunes dames qui sortent de Topéra-comique pour aller chanter à table les jolies
K Exode, Ttii , x8 ; mais, dans la Yolgate , les animaux formaDt la troiûème plaie de TËgypte sodI appelés tciniphetp moncheroas. B. > Voyez ma note, tome XLI, page 54a. R.
GHAP. XI. DU TEMPLE DE TTR. 343
chansons de M. Collé; les jeunes officiers, les conseillers même de grand'chambre, MM. les fermiers généraux, enfin tout ce qu'on appelle à Pans la bonne compagnie, se soucieront peut-être fort peu de savoir en quelle année le temple d'Hercule fut bâti. Mon oncle le savait. Son implacable persécuteur se contente de dire vaguement qu'il était aussi ancien que la ville : ce n'est pas là répondre; il faut dire en quel temps la ville fut bâtie. C'est un point trop intéressant dans la situation présente de l'Europe. Voici les propres paroles de l'abbé Bazin (vol. XY, page 1 5 1 ) :
a II est dit, dans les Annales de la Chine ^ que les a premiers empereurs sacrifiaient dans un temple* «Celui d'Hercule, à Tyr, ne parait pas être des plus « anciens. Hercule ne fut jamais, chez aucun peuple , « qu'une divinité secondaire; cependant le temple de a Tyr est très antérieur à celui de Judée. Hiram en «avait un magnifique, lorsque Salomon, aidé par ft Hiram y bâtit le sien. Hérodote, qui voyagea chez a les Tyriens, dit que, de sou temps, les archives de « Tyr ne donnaient à ce temple que deux mille trois a cents ans d'antiquité. »
Il est clair par là que le temple de Tyr n'était antérieur à celui de Salomon que d'environ douze cents années. Ce n'est pas là une antiquité bien reculée, comme tous les sages en conviendront. Hélas! presque toutes nos antiquités ne sont que d'hier; il n'y a que quatre mille six cents ans qu'on éleva un temple dans Tyr. Vous sentez, ami lecteur, combien quatre mille six cents ans sont peu de chose dans l'étendue des siècles, combien nous sommes peu de chose, et
344 CHAP. XI. DU TkMPLE DE TTR.
surtout combien un pédant orgueilleux est peu de chose.
Quant au divin Hercule, dieu de Tyr, qui dépucela cinquante demoiselles en une nuit, mon oncle ne l'appelle que dieu secondaire. Ce n'est pas qu'il eût trouvé quelque autre dieu des gentils qui en eût fait davantage ; mais il avait de très bonnes raisons pour croire que tous les dieux de l'antiquité , ceux mêmes majoruni gentium , n'étaient que des dieux du second ordre, auxquels présidait le Dieu formateur, le maître de l'univers, le Deus optimus des Romains, le Knef des Égyptiens, Ylaho des Phéniciens, le Mithra des Babyloniens, le Zeus des Grecs, maître des dieux et des hommes; VlesmdAç^ anciens Persans. Mon oncle, adorateur de la Divinité, se complaisait à voir l'univers entier adorer un dieu unique, malgré les superstitions abominables dans lesquelles toutes les nations anciennes, excepté les lettrés chinois, se sont plongées.
Des Chinois.
Quel est donc cet acharnement de notre adversaire contre les Chinois , et contre tous les gens sensés de l'Europe qui rendent justice aux Chinois? Le barbare n'hésite point à dire « que les petits philoce sophes ne donnent une si haute antiquité à la Chine a que pour décréditer l'Écriture. »
CUAP. XU. DES CHINOIS. 3^5
Quoi ! c'est pour dëcréditer l'Écriture sainte que l'archevêque D/ai^rrèie, Gonzales de Mendozay Henningius, Louis de Gusmany SemmedOy et tous les missionnaires, sans en excepter un seul, s'accordent à faire voir que les Chinois doivent être rassemblés en corps de peuple depuis plus de cinq mille années? Quoi! c'est pour insulter à la religion chrétienne, qu'en dernier lieu le P. Parennin a réfuté avec tant d'évidence la chimère d'une prétendue colonie envoyée d'Egypte à la Chine? Ne se lassera-t-on jamais, au bout de nos terres occidentales, de contester aux peuples de l'Orient leurs titres, leurs arts, et leurs usages? Mon oncle était fort irrité contre cette témérité absurde. Mais comment accorderons-nous le texte hébreu avec le samaritain? Hé morbleu, comme vous pourrez , disait mon oncle : mais ne vous faites pas moquer des Chinois; laissez-les en paix comme ils vous y laissent.
Écoute, cruel ennemi de feu mon cher oncle; tâche de répondre à l'argument qu'il poussa vigoureusement dans sa brochure en quatre volumes de \ Essai sur les mœurs et Vesprit des nations. Mon oncle était aussi savant que toi, mais il était mieux savant, comme dit Montaigne ' ; ou , si tu veux, il était aussi ignorant que toi; (car en vérité que savons-nous?) mais il raisonnait , il ne compilait pas. Or voici comme il raisonne puissamment dans le premier volume de cet Essai sur les mœurs ^ etc. (vol. XV, page a6o), oii il se moque de beaucoup d'histoires.
' Montaigne, dans ses Ettau, livre I'''', chap. xxi?, dit : •> Il falloit s'en- « quérir qui est mieuU sçavant, non qui est pins sçatant. • B.
346 CHA.P1TRE Xll.
« Qu'importe, après tout , que ces livres renferment a ou non une chronologie toujours sûre? Je veux que « nous ne sachions pas en quel temps précisément ft vécut Charlemagne : dès qu'il est certain qu'il a fait « de vastes conquêtes avec de grandes armées, il est « clair qu'il est né chez une nation nombreuse, formée a en corps de peuple par une longue suite de siècles. « Puis donc que l'empereur Hiao, qui vivait incona testablement plus de deux mille quatre cents ans a avant notre ère, conquit tout le pays de la Corée, tf il est indubitable que son peuple était de l'antiquité « la plus reculée. De plus, les Chinois inventèrent un «cycle, un comput, qui commence deux mille six a cent deux ans avant le nôtre. Est-ce à nous h leur « contester une chronologie unanimement reçue chez tt eux ; à nous qui avons soixante systèmes différents a pour compter les temps anciens, et qui ainsi n'en c( avons pas un?
« Les hommes ne multiplient pas aussi aisément « qu'on le pense : le tiers des enfants est mort au bout tf de dix ans. Les calculateurs de la propagation de a l'espèce humaine ont remarqué qu'il faut des circona stances favorables et rares pour qu'une nation s'ac- « croisse d'un vingtième au bout de cent années; et (c très souvent il arrive que la peuplade diminue au « lieu d'augmenter. De savants chronologistes ont supc( puté qu'une seule famille, après le déluge, toujours c( occupée à peupler , et ses enfants s'étant occupés « de même, il se trouva en deux cent cinquante ans a beaucoup plus d'habitants que n'en contient aujourfc d'hui l'univers. 11 s'en faut beaucoup que le Talmud
OE8 CHIKOIS. 347
« el les Mille et une Nuits contienDent rien de plus « absurde. On ne fait point ainsi des enfants à coups « de plume. Voyez nos colonies; voyez ces archipels « immenses de TAsie, dont il ne sort personne. Les «Maldives, les Philippines, les Moluques, n'ont pas « le nombre d'habitants nécessaires. Tout cela est ena core une nouvelle preuve de la prodigieuse antiquité a de la population de la Chine. »
Il n'y a rien à répondre, mon ami.
Voici encore comme mon oncle raisonnait. Abraham s'en va chercher du blë avec sa femme en Egypte, l'année qu'on dit être la 1917^ avant notre ère, il y a tout juste trois mille six cent quatre-vingt-quatre ans; c'était quatre cent viogt-huit ans après le déluge universel. Il va trouver le pharaon, le roi d'Egypte; il trouve des rois partout, à Sodome, à Gomorrhe, à Gérare, à Salem : déjà même on avait bâti la tour de Babel environ trois cent quatorze ans avant le voyage d'Abraham en Egypte. Or, pour qu'il y ait tant de rois, et qu'on bâtisse de si belles tours, il est clair qu'il faut bien des siècles. L'abbé Bazin s'en tenait là; il laissait le lecteur tirer ses conclusions.
() l'homme discret que feu M. l'abbé Bazin! aussi avait-il vécu familièrement avec Jérôme Carré % Guillaume Vadé', feu M. Ralph, auteur de Candide^ y et
> Voltaire a publié, sous le nom de Jérôme Carré, VÈcosM^e; voyei lome vn, page i ; et un morceau Du théâtre anglais; voyez tome XL, page a48. B.
*Sous ce nom. Voltaire publia, en 17^, le Pauvre ditéle; voyez tome XIV ; el , en 1 764, un volume intitulé Coates tU G. Fade, B.
3 Voyez tome XX XUI , page ai 5. B.