‹ Œuvres de VoltaireChapitre 76 sur 125 · ET DES COQUILLES · texte numérisé non relu

ET DES COQUILLES

est difficile de comprendre que des marsouins aient produit des hommes.

8^ Il est évident que, si par impossible la mer eût si long-temps couvert les Pyrénées, les Alpes, le Gaui case, il Q'y aurait pas eu d'eau douce pour les bipèdes et les quadrupèdes. Le Rhin, le Rhône, la Saône, le Danube, le Pô % l'Euphrate, le Tigre^ dont j'ai vu les sources, ne doivent leurs eaux qu'aux neiges et aux pluies qui tombent sur les cimes de ces rochers. Ainsi vous voyez que la nature entière réclame contre cette opinion.

g'* Ne perdez point de vue cette grande vérité ' que la nature ne se dément jamais. Toutes les espères restent toujours les mêmes. Animaux, végétaux, minéraux, métaux, tout est invariable dans cette prodigieuse variété. Tout conserve son essence. L'essence de la terre est d'avoir des montagnes , sans quoi elle serait sans rivières : donc il est impossible que les montagnes ne soient pas aussi anciennes que la terre. Autant vaudrait-il dire que nos corps ont été longtemps sans têtes. Je sais qu'on parle beaucoup de coquilles^. J'en ai vu tout comme un autre. Les bords escarpés de plusieurs fleuves et de quelques lacs en sont tapissés; mais je n'y ai jamais remarqué qu'elles fussent les dépouilles des monstres marins : elles res* •

« de nos temniiis, elles ne renfermaient point alors de poi lisons, ni de co- « quillages; il est constant du moins qu*il ne s*y en trouvait que peu. » R.

' Je ne sais si Yoltaire a tu les sources du P6; mais il n*a certainement vu ni celles de TEuphrate , ni celles du Tigre. B.

* De Ne^on ; voyei tome XXXTV, page 438* B.

S Voyei , tome XXTV, le chapitre xn et suivants de l'ouvrage Des singuhrités tU la naiure, B.

37a CHAP. XIX. DKS MOVTAGVES

iemblcBt plutôt aox habits déchirés des moules, et d'autres petits crustacés de lacs et de rÎTières^- Il y en a qui ne soot visiblement que du talc qui a pris des formes différentes dans la terre. £n6n nous avons mille productions terrestres qu'on prend pour des productions marines.

Je ne nie pas que la mer ne se soit avancée trente et quarante lieues dans le continent, et que des at«terrissements ne Faient contrainte de reculer. Je sais qu'elle baignait autrefois Raveiine, Fréjus, Aiguës- Mortes', Alexandrie, Rosette, et qu'elle en est à présent fort éloignée. Mais de ce qu'elle a inondé et quitté tour-à<-tour quelques lieues de terre, il ne faut pas en conclure qu'elle ait été partout. Ces pétrifications dont on parle tant, ces prétendues médailles de sou long règne, me sont fort suspectes. J'ai vu plus de mille cornes d'Ammon dans les champs, vers les Alpes. Je n'ai jamais pu concevoir qu'elles aient renfermé autrefois un poisson indien nommé naulilus, qai, par parenthèse, n'existe pas. Elles m'ont paru de simples fossiles tournés en volutes; et je n'ai pas été plus tenté de croire qu'elles avaieut été le logement d'un poisson des mers de Surate, que je n'ai pris les coft' c/ias Veneris pour des diapelles de Vénus, et les pierres étoilées pour des étoiles. J'ai pensé avec phi* sieurs bons observateurs que la nature, inépuisable dans ses ouvrages, a pu très bien former une grande quantité de fossiles, que nous prenons mal à propos pour des productions marines. Si la mer avait, dans la succession des siècles, formé des montagnes de

' Voyez ma note , tome XV, page 5. B.

ET DUS GtlQUiLLES. 3^3

couches de sable et de coquilles, on en trouverait des lits d'un bout de la terre à Tautre; et c'est assurément ce qui n'est pas vrai : la chaîne des hautes montagnes de l'Amérique en est absolument dépourvue. Savezvous ce qu'on répond à cette objection terrible? Qu'on en tiXHii^ra un jour. Attendons donc au moins qu'on en trouve.

Je suis même tenté de croire que ce fameux falun de Touraîne ' n'est autre chose qu'une espèce de minière : car si c*était un amas de vraies dépouilles de poissons que la mer eût déposées par couches suc* cessivement et doucement dans ce canton, pendant quarante ou cinquante mille siècles, pourquoi n'en aurait-elle pas laissé autant eu Bretagne et en Nor* mandie? Certainement si elle a submergé la Touraine si long- temps, elle a couvert, \ plus forte raison, les pays qui sont au-delà« Pourquoi donc ces prétendues coquilles dans un seul canton d'une seule province ? Qu'on réponde à cette difficulté.

J'ai trouvé des pétrifications en cent endroits; j'ai vu quelques écailles d'huîtres pétrifiées à cent lieues de la mer. Mais j'ai vu aussi sous vingt pieds de terre des monnaies romaines, des anneaux de chevaliers, à plus de neuf cents milles de Rome, et je n'ai point dit: Ces anneaux, ces espèces d'or et d'argent, ont été fabriqués ici. Je n'ai point dit non plus : Ces huî* très sont nées ici. J'ai dit : Des voyageurs ont apporté ici des anneaux, de l'argent, et des huîtres.

Quand je lus, il y a quarante ans, qu'on avait

• Voyei, tome XLIV, le chapitro xvi de r<Nivra||e De» tmgmlari9éi dt U Maître, B.

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