‹ Œuvres de VoltaireChapitre 77 sur 125 · GHAP. XIX. DES MONTAGNES · texte numérisé non relu

GHAP. XIX. DES MONTAGNES

trouvé clans les Alpes des coquilles de Syrie, je dis, je Tavoue, d'un ton un peu goguenard , que ces coquilles avaient été apparemment apportées par des pèlerins ' qui revenaient de Jérusalem. M. de BufTon m en reprit très vertement dans sa Théorie de la Terre , page aS i . Je n'ai pas voulu me brouiller avec lui pour des coquilles; mais je suis demeuré dans mon opinion, parceque l'impossibilité que la mer ait formé les montagnes m'est démontrée. On a beau me dire que le porphyre est fait de pointes d'oursin, je le croirai quand je verrai que le marbre blanc est fait de plumes d'autruche.

Il y a plusieurs années qu'un Irlandais, jésuite secret, nommé Needham ^, qui disait avoir d'excellents microscopes, crut s'apercevoir qu'il avait fait naître des anguilles avec de l'infusion de blé ergoté dans des bouteilles. Aussitôt voilà des philosophes qui se persuadent que si un jésuite a fait des anguilles sans germe, on pourra faire de même des hommes. On n'a plus besoin de la main du grand Demioùrgos; le maître de la nature n'est plus bon à rien. De la farine grossière produit des anguilles; une farine plus pure produira des singes, des hommes, et des ânes. Les germes sont inutiles : tout naîtra de soi-même. On bâtit sur cette expérience prétendue un nouvel univers; comme nous^ fesions un monde, il y a cent

> Voyez tome XXXYIII, page 568 ; mais il n*y a que vingt et un (et non quarante) ans d'intervalle entre la Dissertation sur Us changements arripés dans notre gloàe , et la Défense de mon oncle. B.

> Voyez tome XXVm , page 38 1; et , tome XLFV, Des singularités de la uatttre , cbap. xx. B. — ^ Descartes. B.

KT DES COQUILLES. 3'j5

ans, avec la matière subtile, la globuleuse et la cannelée. Un mauvais plaisant, mais qui raisonnait bien , dit qu'il y avait là anguille sous roche, et que la fausseté se découvrirait bientôt. En effet , il fut constaté que les anguilles n'étaient autre chose que des parties de la farine corrompue qui fermentait; et le nouvel univers disparut.

Il en avait été de même autrefois. Les vers se formaient par corruption dans la viande exposée à Tair. Les philosophes ne soupçonnaient pas que ces vers pouvaient venir des mouches qui déposaient leurs œufs sur cette viande, et que ces œufs deviennent des vers avant d'avoir des ailes. Les cuisiniers enfermèrent leurs viandes dans des treillis de toiles; alors plus de vers, plus de génération par corruption.

J'ai combattu quelquefois de pareilles chimères , et surtout celle du jésuite Needham '. Un des grands agréments de ce monde est que chacun puisse avoir son sentiment sans altérer l'union fraternelle. Je puis estimer la vaste érudition de M. de Guignes, sans lui sacrifier les Chinois, que je croirai toujours la première nation de la terre qui ait été civilisée après les Indiens. Je sais rendre justice aux vastes connaissances et au génie de M. de Buffon , en étant fortement persuadé que les montagnes sont de la date de notre globe, et de toutes les choses, et même en ne croyant point aux molécules organiques. Je puis avouer que le jésuite Needham, déguisé heureusement en laïque, a eu des microscopes; mais je n'ai

> Voyez tome XLn, pages 191-195, aoi et siiiv. B.

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