TRIBULATIONS DBS GENS PE LETTRES
Des tribulations de ces pauvres gens de lettres.
Quand mon oncle m'eut ainsi attendri, je pris la liberté de lui dire : Vous ayez couru une carrière bien épineuse; je sens qu'il vaut mieux être receveur des finances, ou fermier général, ou évêque, qu'homme de lettres : car enfin , quand vous eûtes appris le premier ' aux Français que les Anglais et les Turcs donnaient la petite-vérole à leurs enfants pour les en préserver, vous savez que tout le monde se moqua de vous. Les uns vous prirent pour un hérétique, les autres pour un musulman. Ce fut bien pis, lorsque vous vous mêlâtes d'expliquer les découvertes de Newton *, dont les écoles welches n'avaient pas encore entendu parler; on vous fit passer pour un ennemi de la France. Vous hasardâtes de faire quelques tragédies. Zaïre, Oreste ySémiranm ^ Mahomet , tombèrent à la première représentation. Vous souvenezvous, mon cher oncle, comme votre Adélaïde du Guesclin fut sifflée d'un bout à l'autre ? quel plaisir c'était! Je me trouvai à la chute de Tancrède; on disait , en pleurant et en sanglotant : Ce pauvre homme n'a jamais rien fait de si mauvais.
t Voyez tome XXXVII , page 162. B.
* Voyez tome XXXVU, pages t86, 194» 9o6; et t XXXYIII.p. 1 et suiv. B.
37H GHAP. XX. DES TRlBULATIOirS
Vous fûtes assailli en diyers temps d'environ sept cent cinquante brochures, dans lesquelles les uns disaient, pour prouver que Métope et Alzire sont des tragédies détestables, Que M. votre père, qui fut mon grand-père, était un paysan'; et d'autres , Qu'il était revêtu de la dignité de guichetier porte-clefs du parlement de Paris, charge importante dans letat, mais de laquelle je n'ai jamais entendu parler, et qui n'aurait d'ailleurs que peu de rapport avec Al^ zire et Mérope , ni avec le reste de l'univers , que tout feseur de brochure doit, comme vous l'avez dit^, avoir toujours devant les yeux.
On vous attribuait l'excellent livre intitulé Les Hommes ^ (je ne sais ce que c'est que ce livre, ni vous non plus), et plusieurs poèmes immortels, comme La Chandelle (PArras 4, et La Poule a ma Tante ^et le second tome de Candide ^, et Le Compère Matthieu 'i. Combien de lettres anonymes avezvous reçues? combien de fois vous a-t-on écrit, a Douce nez-moi de l'argent, ou je ferai contre vous une a brochure? 0 Ceux mêmes à qui vous avez fait l'aumône n'ont-ils pas quelquefois témoigné leur reconnaissance par quelque satire bien mordante?
I Voyez tome XXX VIU, pages 3io et 348. B. » Voyez tome XL , page 3o8. . B.
3 Lê9 homme* (par Fabbé de Vareiine) ; la quatrième éditiou est de 1 737, deux Tolunies Id- i a. B.
4 Poëme en dix-huit chants (par Tabbé Du Laureus), 1765, in-8^ B.
^ Caque('6on-6ee , ta Poule à ma tante (par de Juuquières), 1763, in- IV. B.
^ Voyez ma Préfooe du tome XXXIIT, page ix. B. 7 (Pir l'abbé Du Laurens) 1766, trois volumes in-S». B.