‹ Œuvres de VoltaireChapitre 80 sur 125 · DES GSNS DE LETTRES · texte numérisé non relu

DES GSNS DE LETTRES

Ayant passé ainsi par toutes les épreuves , ditesmoi • je vous prie, mou cher oncle, quels sout les ennemis les plus implacables, les plus bas, les pjus lâches dans la littérature, et les plus capables de nuire.

I^ bon abbé Bazin me répondit en soupirant : Mon neveu, après les théologiens, les chiens les plus acharnés à suivre leur proie sout les folliculaires; et, après les folliculaires, marchent les feseurs de cabales au théâtre. Les critiques en histoire et en physique ne font pas grand bruit. Gardez-vous surtout, mon neveu , du métier de Sophocle et d'Euripide ; à moins que vous ne fassiez vos tragédies en latin, comme Grotius, qui nous a laissé ces belles pièces entièrement ignorées d'jédam chassé, de Jésus patient ^ et de Joseph^ sous le nom de Sofonfoné^ qu'il croit un mot égyptien.

— Hé! pourquoi, mon oncle, ne voulez- vous pas que je fasse des tragédies, si j'en ai le talent? Tout homme peut apprendre le latin et le grec, ou la géométrie, ou l'anatomie; tout homme peut écrire l'histoire; mais il est très rare, comme vous savez, de trouver un bon poète. Ne serait-ce pas un vrai plaisir de faire de grands vers boursoufHés,dans lesquels des héros déplorables rimeraient avec des exemples mé^ morables^ et \es forfaits et les crimes avec les cœurs magnanimes^ et les justes dieux avec les exploits glorieux? Une fière actrice ferait ronfler ce galimatias, elle serait applaudie par cent jeunes courtauds de boutiques, et elle me dirait après la pièce : Sans moi vous auriez été sifflé; vous me devez votre gloire.

3Bo CHAP. XK. DES TRIBULATfOHS

J'avoue qu'un pareil succès tourne la tète quand on a une noble ambition.

O mon neveu ! me répliqua l'abbé Baein , je conviens que rien n'est plus beau ; mais souvenez-vous comment lauteur de Cinna^ qui avait appris à la nation à penser et à s'exprimer, fut traite parGlaveret, par Chapelain, par Scudéri, gouverneur de Notre-Dame de la Garde, et par l'abbé d'Aubignac, prédicateur du roi.

Songez que b prédicateur, auteur de la plus mauvaise tragédie de ce temps ', et, qui pis est, d'une tragédie en prose, appelle Corneille MascarUle; il n'est fait, selon le prédicateur, que pour vivre avec les portiers de comédie: «Corneille piaille toujours, ri- (c cane toujours, et ne dit jamais rien qui vaille. »

Ce sont là les honnenrs qu'on rendait à celui qui avait tiré la France de la barbarie; il était réduit pour vivre à recevoir une pension du cardinal de Richelieu, qu'il nomme son maître'^. Il était forcé de rechercher la protection de M ontauron , de lui dédier Cinnay de comparer dans son épître dédicatoire Montauron à Auguste; et Montauron avait la préférence.

Jean Racine, égal à Virgile pour l'harmonie et la beauté du langage, supérieur à Euripide et à Sophocle; Racine, le poëte di^ cœur, et d'autant plus sublime, qu'A ne Test que quand il faut l'être; Racine, le seul poète tragique de son temps dont le génie ait été con- <)uit par le goût; Racine, le premier homme du siècle

> Zénobie; voyez ma DOte« tome XX.Yin, page a54' B.

> Voyez tome XXXV, |)age 104. H.

3lbid., page 194. B.

DES GEHS DE LETTRES. 38 f

de Louis XIV dans les beaux arts , et la gloire éternelle de la France, a-t-il essuyé moins de dégoût et d'opprobre? tous ses che&nf œuvre ne furent*ils pas parodiés a la farce dite italienne?

Visé, l'auteur du Mercure gaiani^ ne se déchaîna* t-il pas toujours contre lui ? Sobligni ne prétendît-il pas le tourner en ridicule? Vingt cabales ne s'élevè* rent-elles pas contre tous ses ouvrages? N'eut-il pas toujours des ennemis, jusqu'à ce qu'enfin le jésuite La Chaise le rendit suspect de jansénisme auprès du roi, et le fit mourir de chagrin ! Mon neveu, la mode n'est plus d'accuser de jansénisme; mais si vous avez le malheur de travailler pour le théâtre, et de réussir, on vous accusera d'être athée.

Ces paroles de mon bon onele se gravèrent dans mon cœur. J'avais déjà commencé une tragédie; je l'ai jetée au feu ; et je conseille à tous ceux qui ont la manie de travailler en ce genre d'en faire autant.

Des sentiments théologiques de feu Tabbé Bazin. De la justice qu'il rendait à l'antiquité ; et des quatre diatribes composées par loi à cet effet.

Poiu* mieux faire coaiiaitre la piété et l'équité de l'abbé Bazin, j^ suis bien aise de publier ici quatre diatribes de sa façou,. composées seulement pour sa satisfaction particulière. La première est sur la cause et les effets. I^ seconde traite de Sanchoniathon, Tun

38a CHAPITRE XXI.

des plu» anciens écrivains qui aient mis la plante a la main ' pour écrire gravement des sottises. La troi* sième est sur l'Egypte, dont il fesait assez peu de cas (ce n'est pas de sa diatribe dont il fesait peu de cas, c'est de l'Egypte). Dans la quatrième, il s'agit d'un ancien peuple à qui on coupa le nez, et qu'on envoya dans le désert. Cette dernière ëlucubration est très curieuse et très instructive.

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