‹ Œuvres de VoltaireChapitre 82 sur 125 · PLATON · texte numérisé non relu

PLATON

Ainsi doQC, mon fils, vous ne croyez pas que ce soit une intelligence qui ait présidé à cet univers dans lequel il y a tant d'êtres intelligents ? Voudriezvous bien me dire quelle est votre raison d'adopter cette philosophie ?

MADÉTÈS.

Ma raison est que je l'ai toujours entendu dire à mes amis et à leurs maîtresses, avec qui je soupe : je m'accommode fort de leurs atomes. Je vous avoue que je n'y entends rien ; mais cette doctrine m'a paru aussi bonne qu'une autre; il faut bien avoir une opinion quand on commence à fréquenter la bonne compagnie. J'ai beaucoup d'envie de m'instruire; mais il m'a paru jusqu'ici plus commode de penser sans rien savoir.

Platon lui dit : Si vous avez quelque désir de vous éclairer, je suis magicien, et je vous ferai voir des choses fort extraordinaires ; ayez seulement la bonté de m'accompagner à ma maison de campagne, qui est à cinq cents pas d'ici , et peut-être ne vous repentirez-vous pas de votre complaisance. Madétès le suivit avec transport. Dès qu'ils furent arrivés, Platon lui montra un squelette ; le jeune homme recilla d'hoir reur à ce spectacle nouveau pour lui. Platon lui parla en ces termes :

Considérez bien cette forme hideuse qui semble être le rebut de la nature; et juge2 de mon art par

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tout ce que je vâts opérer avec cet assemblage informe, qui voua a paru si abominable*

Premièrement vous voyez cette espèce de boule qui semble couronner tout ce vilain assemblage. Je vais faire passer par la parole, dans le creux de cette boule, une substance moelleuse et douce , partagée en mille petites ramifications, que je ferai descendre irapereep** tiblement par* cette espèce de long bâton à plusieurs nœuds que vous voyez attaché à cette boule , et qui se termine en pointe datis un creux. Tadapterai au haut de ce bâton un tuyau par lequel je ferai entrer Fair, au moyen d'une soupape qui pourra jouer sans cesse; et bientôt après vous verrez cette fabrique se remuer d'elle-même.

A l'égard de tous ces autres morceaux infonnesrqui vous paraissent comme des restes d'un bois pourri, et qiii semblent être sans utilité comme sans force et sans grâce, je n'aurai qu'à parler, et ils seront xnis en mouvement par des espèces de cordes d'une structure inconcevable. Je placerai au milieu de ces cordes une infinité de canaux remplis d'une liqueur qui, en pas* sant par des tamis, se changera* en plusieurs liqueurs différentes, et coulera dans toute la machine vingt fois par heure. I^e tout sera recouvert d'une étoffe blanche , moelleuse, et fine. Chaque partie de cette machine aura un mouvement particulier qui ne se dé^ mentira point. Je placerai entre ces demi^-cerceaux , qui ne semblent bons à rien, un gros réservoir fait à peu près comme une pomme de pin : ce réservoir se contractera et se dilatera chaque moment avec une force étonnante. Il changera la couleur de la liqueur

DIATRIBES DE l'aBBE BAZIN. 385

qui passera dans toute la machine. Je placerai non loin de lui un sac percé en deux endroits, qui ressemblera au tonneau des Danaîdes. Il se remplira et se videra sans cesse; mais il ne se remplira que de ce qui est nécessaire , et ne se videra que du superflu. Cette machine sera un si étonnant laboratoire de chimie, un si profond ouvrage de mécanique et d'hydraulique, que ceux qui l'auront étudié ne pourront jamais le comprendre. De petits mouvements y produiront une force prodigieuse: il sera impossible à l'art humain d'imiter l'artifice qui dirigera cet automate. Mais, ce qui vous surprendra davantage, c'est que cet automate s'étant approché d'une figure à peu près semblable, il s'en formera une troisième figure. Ces machines auront des idées; elles raisonneront, elles parleront comme vous ; elles pourront mesurer le ciel et la terre. Mais je ne vous ferai point voir cette rareté, si vous ne me promettez que, quand vous l'aurez vue , vous avouerez que j'ai beaucoup d'esprit et de puissance.

MADÉTÈS.

Si la chose est ainsi , j'avouerai que vous en savez plus qu'Epicure, et que tous les philosophes de la Grèce.

PLATOK.

Hé bien ! tout ce que je vous ai promis est fait. Vous êtes cette machine, c'est ainsi que vous êtes formé, et je ne vous ai pas montré la millième partie des ressorts qui composent votre existence; tous ces ressorts sont exactement proportionnés les uns aux

MiLAnou. vu. 9$

autres ; tous s'aident réciproquement : les uns conservent la vie, les autres la donnent, et I espèce se perpétue de siècle en siècle par un artifice qu'il n'est pas possible de découvrir. Les plus vils animaux sont formés avec un appareil non moins admirable, et les sphères célestes se meuvent dans l'espace avec une mécanique encore plus sublime : jugez après cela si un être intelligent n'a pas formé le monde, si vos atomes n ont pas eu besoin de cette cause intelligente.

Madétès étonné demanda au magicien qui il était. Platou lui dit son nom: le jeune homme tomba k genoux, adora Dieu, et aima Platon toute sa vie.

Ce qu'il y a de très remarquable pour nous, c'est qu'il vécut avec les épicuriens comme auparavant. Ils ne furent point scandalisés qu'il eut changé d'avis. Il les aima , il en fut toujours aimé. Les gens de sectes différentes soupaient ensemble gaîment chez les Grecs et chez les Romains. C'était le bon temps.

SECONDE DIATRIfifi DE L'ABBÉ BAZIN.

De SaochoniaUioii.

Sanchoniathon ne peut être un auteur supposé. On ne suppose un ancien livre que dans le même esprit qu'on forge d'anciens titres pour fonder quelque prétention disputée. On employa autrefois des fraudes pieuses pour appuyer des vérités qui n'avaient pas besoin de ce malheureux secours. De zélés indiscrets forgèrent de très mauvais vers grecs attribués aux

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sibylles ' , des lettres de Pilate , et l'histoire du magicien Simon qui tomba du haut des airs aux yeux de Néron. C'est dans le même esprit qu'on imagina la donation de Constantin et les fausses décrétales. Mais ceux dont nous tenons les fragments de Sanchonia* thon ne pouvaient avoir aucun intérêt à faire cette lourde friponnerie. Que pouvait gagner Philon de Byblos, qui traduisit en grec Sarichoniathon y à mettre cette histoire et cette cosmogonie sous le nom dt ce Phénicien! c'est à peu près comme si on disait qu'Hésiode est un auteur supposé.

Eusèbe de Césarée, qui rapporte plusieurs frag* ments de cette traduction faite par Philon de Byblos, ne s'avisa jamais de soupçonner que Sanchoniathon fût un auteur apocryphe. Il n'y a donc nulle raison de douter que sa Cosmogonie ne lui appartienne.

Ce Sanchoniathon vivait à peu près dans le temps où nous plaçons les dernières années de Moise. II n'a* vait probablement aucune connaissance de Moïse, puisqu'il n'en parle pas, quoiqu'il fût dans son voîsi* nage. S'il en avait parlé , Eusèbe n'eût pas manqué de le citer comme un témoignage authentique des prodiges opérés par Moïse. Eusèbe aurait insisté d'autant plus sur ce témoignage, que ni Manéthon, ni Cheremon, auteurs égyptiens, ni Ératosthène, ni Hérodote, ni Diodore de Sicile, qui ont tant écrit sur l'Egypte, trop occupés d'autres objets, n'ont jamais dit un seul mot de ces fameux et terribles miracles qui durent laisser d'eux une mémoire durable, et effrayer les hommes de siècle en siècle. Ce silence de Sanchonia*

> Vofet tome XV, page 140. B.

thon a même fait soupçonner très justement à plusieurs docteurs qu'il vivait avant Mo!se.

Ceux qui le font contemporain de Gédéon n'appuient leur sentiment que sur un abus des paroles de Sanchoniathon même. Il avoue qu'il a consulte le grand prêtre Jérombal. Or ce Jérombal, disent nos critiques, est vraisemblablement Gédëon. Mais pourquoi, s'il vous plaît, ce Jérombal était-il Gédëon? Il n'est point dit que Gédéon fût prêtre. Si le Phénicien avait consulté le Juif, il aurait parlé de Moïse, et des conquêtes de Josué. Il n'aurait pas admis une cosmogonie absolument contraire à la Genèse : il aurait parlé d'Adam; il n'aurait pas imaginé des générations entièrement différentes de celles que la Genèse a consacrées.

Cet ancien auteur phénicien avoue en propres mots qu'il a tiré une partie de son histoire des écrits de Thaut, qui florissait huit cents ans avant lui. Cet aveu, auquel on ne fait pas assez d'attention, est un des plus curieux témoignages que l'antiquité nous ait transmis. Il prouve qu'il y avait donc déjà huit cents ans qu'on avait des livres écrits avec le secours de l'alphabet; que les nations cultivées pouvaient par ce secours s'entendre les unes les autres , et traduire réciproquement leurs ouvrages. Sanchoniathon entendait les livres de Thaut écrits en langue égyptienne. Le premier Zoroastre était beaucoup plus ancien; et ses livres étaient la catéchèse des Persans. Les Chaldéens, les Syriens, les Persans, les Phéniciens, les Égyptiens, les Indiens, devaient nécessairement avoir commerce ensemble; et l'écriture alphabétique devait

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faciliter ce commerce. Je ne parle pas des Chinois , qui étaient depuis long-temps un grand peuple, et composaient un monde séparé.

Chacun de ces peuples avait déjà son histoire. Lorsque les Juifs entrèrent dans le pays voisin de la Phénicie, ils pénétrèrent jusqu'à la ville de Dabir, qui s'appelait autrefois la ville des lettres. « Alors Caleb « dit : Je donnerai ma fille Axa pour femme à celui « qui prendra £ta, et qui ruinera la ville des lettres. «Et Othoniel, fils de Cenès, frère puîné de Caleh, «r l'ayant prise, il lui donna pour femme sa fille « Axa. 9

Il paraît par ce passage que Caleb n'aimait pas les gens de letti'es : mais, si ou cultivait les sciences anciennement dans cette petite ville de Dabir, combien devaient-elles âtreen honneur dans la Phénicie, dans Sidon, et dans Tyr, qui étaient appelés le pays des livres^ le pays des archives 9 et qui enseignèrent leur alphabet aux Grecs!

Ce qui est fort étrange, c'est que Sanchoniathon , qui commence son histoire au même temps où com« menée la Genèse , et qui compte le même nombre de générations, ne fait pas cependant plus de mention du déluge que les Chinois. Comment laPhénicie, ce pays si renommé par ses expéditions maritimes ^ ignorait-elle ce grand événement?

Cependant l'antiquité le croyait; et la magnifique description qu'en fait Ovide est une preuve que cette idée était bien générale; car, de tous les récits qu'on trouve dans les Métamorphoses d'Ovide, il n'en est aucun qui soit de son invention. On prétend même

que les Indiens avaient déjà parlé d'un déluge universel avant celui de Deucalion. Plusieurs brachmanes croyaient , dit-on , que la terre avait essuyé trois déluges.

Il n'en est rien dit dans V Ézour^Veidam y ni dans le Corm(hVeidamy que j'ai lus avec une grande at* tention; mais plusieurs missionnaires, envoyés dans rinde, s'accordent à croire que les brames reconnaissent plusieurs déluges. Il est vrai que, chez les Grecs, on ne connaissait que les deux déluges particuliers d'Ogygès et de Deucalion. Le seul auteur grec connu qui ait parlé d'un déluge universel , est Apollodore, qui n'est antérieur à notre ère que d'environ cent quarante ans. Ni Homère, ni Hésiode, ni Hérodote, n'ont fait mention du déluge de Noé ; et le nom de Noé ne se trouve chez aucun ancien auteur profane.

La mention de ce déluge universel , faite en détail et avec toutes ses circonstances, n'est que dans nos livres sacrés. Quoique Yossius et plusieurs autres savants aient prétendu que cette inondation n'a pu être universelle, il ne nous est pas permis d'en douter. Je ne rapporte la Cosmogonie de Sanchoniatfaon que comme un ouvrage profane. L'auteur de la Genèse était inspiré, et Sanchoniathon ne l'était pas. L'ouvrage de ce Phénicien n'est qu'un monument précieux des anciennes erreurs des hommes.

C'est lui qui nous apprend qu'un des premiers cultes établis sur la terre fut celui des productions de la terre même; et qu'ainsi les ognons étaient consacrés en Egypte bien long-temps avant les siècles auxquels nous rapportons l'établissement de cette coutume.

DIATRIBES DE l'aBBB BAZIN. SqI

Voici les paroles ile Sanehoniathon : « Ces anciens ce hommes consacrèi*ent dès plantes que la terre avait «I produites^ ils les crurent divines : eux et leur posté* cf rite, et leurs ancêtres, révérèrent les choses qui les « fesaient vivre; ils leur offrirent leur boire et leur <f manger. Ces inventions et ce culte étaient confor«* tf mes à leur faiblesse et à la pusillanimité de leur es- « prit. »

Ce passage si curieux prouve invinciblement que les Égyptiens adoraient leurs ognons long-temps avant Moïse; et il est étonnant qu'aucun livre hébraïque ne reproche ce culte aux Égyptiens. Mais voici ce qu'il faut considérer. Sanehoniathon ne parle point expre»sémeot d'un Dieu dans sa Cosmogonie : tout , chez lui, semble avoir sou origine dans le chaos; ei ce chaos est débrouillé par l'esprit vivifiant qui se mêle avec les principes de la nature. Il pousse la hardiesse de son système jusqu'à dire « que des animaux qui « n'avaient point de sens engendrèrent des animaux a intelligents. »

Il n'est pas étonnant, après cela, qu'il reproche aux Égyptiens d'avoir consacré des plantes. Pour moi, j^ crois que ce culte des plantes utiles à l'homme n'était pas d'abord si ridicule que Sanehoniathon se l'i* magine. Tliaut , qui gouvernait une partie de l'Egypte, et qui avait établi la théocratie huit cents ans avant l'écrivain phénicien, était à-la-fois prêtre et roi. Il était impossible qu'il adorât un ognon comme le maître du monde; et il était impossible qu'il présentât des offrandes d'ognons à un ognon; cela eût été trop absurde, trop contradictoire : mais il est très naturel

qu'on remerciât les dieux du soin qu'ils prenaient de sustenter notre vie, qu'on leur consacrât long-temps les plantes les plus délicieuses de l'Egypte, et qu'on révérât dans ces plantes les bienfaits des dieux. C'est ce qu'on pratiquait de temps immémorial dans la Chine et dans les Indes.

Tai déjà dit ailleurs ' qu'il y a une grande différence entre un ognon consacré et un ognon dieu. Les Égyptiens, après Thaut, consacrèrent des animaux; mais certainement ils ne croyaient pas que ces animaux eussent formé le ciel et la terre. Le serpent d'airain élevé par Moïse était consacré; mais on ne le regardait pas comme une divinité. Le térébinthe d'Abraham , le chêne de Mambrès , étaient consacrés , et on fit des sacrifices dans la place même où avaient été ces arbres jusqu'au temps de Constantin; mais ils n'étaient point des dieux. Les chérubins de l'arche étaient sacrés, et n'étaient pas adorés.

Les prêtres égyptiens, au milieu de toutes leurs superstitions, reconnurent un maître souverain de la nature; ils l'appelaient Kmf o\x Knufi; ils le représentaient par un globe. Les Grecs traduisirent le mot Knef par celui de Demiourgos, artisan suprême y fe^^ seur du monde.

Ce que je crois très vraisemblable et très vrai , c'est que les premiers législateurs étaient des hommes d'un grand sens. Il faut deux choses pour instituer un gouvernement ; un courage et un bon sens supérieurs à ceux des autres hommes. Ils imaginent rarement des choses absurdes et ridicules , qui les exposeraient au

' Voyez tome XY, page 104. B.

DIATRIBES D£ l'aBBÉ BAZIN. SqS

mépris et à Tinsulte. Mais qu'est-il arrivé chez presque toutes les nations de la terre, et surtout chez les Egyptiens? Le sage commence par consacrer à Dieu le bœuf qui laboure la terre; le sot peuple adore à la fin le bœuf, et les fruits mêmes que la nature a produits. Quand cette superstition est enracinée dans l'esprit du vulgaire, il est bien difficile au sage de l'extirper.

Je ne doute pas même que quelque schoen d'Egypte n'ait persuadé aux femmes et aux filles des bateliers du Nil que les chats et les ognons étaient de vrais dieux. Quelques philosophes en auront douté, et sûrement ces philosophes auront été traités de petits esprits insolents, et de blasphémateurs : ils auront été anathématisés et persécutés. Le peuple égyptien regarda comme un athée le Persan Cambyse, adorateur d'un seul dieu , lorsqu'il fit mettre le bœuf Apis à la broche. Quand Mahomet s'éleva, dans la Mecque, contre le culte des étoiles, quand il dit qu'il ne fallait adorer qu'un Dieu unique dont les étoiles étaient l'ouvrage, il fut chassé comme un athée, et sa tête fut mise à prix. Il avait tort avec nous, mais il avait raison avec les Mecquois.

Que conclurons-nous de cette petite excursion sur Sanchoniathon? qu'il y a long-temps qu'on se moque de nous; mais qu'en fouillant dans les débris de l'antiquité, on peut encore trouver sous ces ruines quelques monuments précieux, utiles à qui veut s'instruire des sottises de l'esprit humain.

TROISIÈME DUtRIBE DE L'ABBÉ BAZIN.

Sur rÉgypte.

J'ai VU les pyramides, et je n'en ai point été émerveillé. J'aime mieux les fours h poulets y dont l'invention est, dit-on, aussi ancienne que les pyramides. Une petite chose utile me plaît; une monstruosité qui n'est qu'étonnante n'a nul mérite à mes yeux. Je regarde ces monuments comme des jeux de gi*and8 enfants qui ont voulu faire quelque chose d'extraordinaire, sans imaginer d'en tirer le moindre avantage. Les établissements des Invalides, de Saint^Cyr^ de l'École militaire, sont des monuments d'hommes.

Quand on m'a voulu faire admirer les restes de ce fameux labyrinthe, de ces palais, de ces temples, dont on parle avec tant d'emphase, j'ai levé les épaules de pitié; je n'ai vu que des piliers sans proportions, qui soutenaient de grandes pierres plates; nul goût d'ar» chitecture, nulle beauté; du vaste, il est vrai, mais du grossier. Et j'ai remarqué (je l'ai dit ailleurs') que les Egyptiens n'ont jamais eu rien de beau que de la main des Grecs. Alexandrie seule, bâtie par les Grecs, a fait la gloire véritable de l'Egypte.

A l'égard de leurs sciences, si, dans leur vaste bibliothèque^ ils avaient eu quelques bons livres d'érudition, les Gi*ecs et les Romains les auraient traduits. Non seulement nous n'avons aucune traduo^ iion, aucun extrait de leurs livres de philosophie, de morale , de belles-lettres , mais rien ne nous apprend qu'on ait jamais daigné en faire.

■ Voyez tome XV, page 1 1 3. B.

DIATRIBES DB l'aBBÉ BAZIN. 395

Qitelie id^ peutK>n se former de la science et de la sagacité d'un peuple qui ne connaissait pas même la aource de son fleuve nourricier? Les Éthiopiens^ qui subjuguèrent deux fois ce peuple mou, lâche, et superstitieux, auraient bien dû lui apprendre au moins que les sources du Nil étaient en Ethiopie. Il est plai«> sant que ce soit un jésuite portugais > qui ait déoou« vert ces sources.

Ce qu'on a vanté du gouvernement égyptien m^ paraît absurde et abominable. Les terres, dit-on, étaient divisées en trois portions. La première appar* tenait aux prêtres, la seconde aux rois, et la troisième aux soldats. Si cela est , il est clair que le gouvernement avait été d'abord, et très long-temps, théocratique, puisque les prêtres avaient pris pour eux la meilleure part. Mais comment les rois soufFraientils cette distribution ? apparemment ils ressemblaient aux rois fainéants : et comment les soldats ne détruisirent-ils pas cette administration ridicule? Je me flatte que les Persans, et après eux les Ptolémées, y mirent bon ordre; et je suis bien aise qu'après les Ptoléméc», les Romains, qui réduisirent l'Egypte en province de l'empire, aient rogné la portion sacerdotale.

Tout le reste de cette petite nation , qui n'a jamais monté à plus de trois ou quatre millions d'hommes, n'était donc qu'une foule de sots esclaves. On loue beaucoup la loi par laquelle chacun était obligé d'exercer la profession de son père. C'était le vrai secret d'anéantir tous les talents. Il fallait que celui qui au-

■ Le p. Pli«t. B.

rait été un bon médecin ou un sculpteur habile restât berger ou vigneron; que le poltron, le faible restât soldat; et qu'un sacristain, qui serait devenu un bon général d'année, passât sa vie à balayer un temple.

La superstition de ce peuple est, sans contredit, ce qu'il y a jamais eu de plus méprisable. Je ne soupçonne point ses rois et ses prêtres d'avoir été assez imbéciles pour adorer sérieusement des crocodiles, des boucs, des singes, et des chats; mais ils laissèrent le peuple s'abrutir dans un cuite qui le mettait fort au-dessous d^ animaux qu'il adorait. Les Ptolémées ne purent déraciner cette superstition abominable, ou ne s'en soucièrent pas. I^es grands abandonnent le peuple à sa sottise, pourvu qu'il obéisse. Cléopâtre ne s'inquiétait pas plus des superstitions de l'Egypte, qu'Hérode de celles de la Judée.

Diodore rapporte que, du temps de Ptolémée Aulètes, il vit le peuple'massacrer un Romain qui avait tué un chat par mégarde. La mort de ce Romain fut bien vengée quand les Romains dominèrent. Il ne reste. Dieu merci, de ces malheureux prêtres d'Egypte, qu'une mémoire qui doit être à jamais odieuse. Apprenons à ne pas prodiguer notre estime.

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