‹ Œuvres de VoltaireChapitre 85 sur 125 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Ce sont là les dernières lignes qu'écrivit mon onde; il mourut avec cette résignation à l'Être suprême, persuadé que tous les savants peuvent se tromper,, et reconnaissant que l'Église romaine est seule infaillible. L'Église grecque lui en sut très mauvais gré, et lui en fit de vifs reproches à ses derniers moments. Mon oncle en fut affligé, et, pour mourir en paix, il dit à l'archevêque d'Astracan: Allez, ne vous attristez pas. Ne voyez-vous pas que je vous crois infaillible aussi? C'est du moins ce qui m'a été raconté dans mon dernier voyage à Moscou ; mais je doute toujours de ces anecdotes qu'on débite sur les vivants et sur les mourants.

4o8 CHAPITRE XXir.

Défense d'un général cl*armée attaqué par des cuistres*.

Après avoir vengé la mémoire d*un honnête prêtre, je cède au noble désir de venger celle de Bélisaire. Ce n'est pas que je croie Bélisaire exempt des faiblesses humaines. J'ai avoué avec candeur que l'abbé Bazin avait été trop goguenard ^, et j'ai quelque pente à croire que Bélisaire fut très ambitieux, grand pillard, et quelquefois cruel , courtisan tantôt adroit et tantôt maladroit, ce qui n'est point du tout rare.

Je ne veux rien dissimuler à mon cher lecteur. Il sait que Tévêque de Rome Silverius , fils de Tévéque de Rome Hormisdas, avait acheté sa papauté du roi des Goths Théodat. Il sait que Bélisaire, se croyant trahi par ce pape, le dépouilla de sa simarre épiscopale, le fit revêtir d'un habit de palefrenier, et l'envoya en prison à Patare en Lycie. Il sait que ce même Bélisaire vendit la papauté à un sous-diacre nommé Vigile pour quatre cents marcs d'or de douze onces à la livre , et qu'à la fin le sage Justinien fit mourir le bon pape Silvère dans l'île Palmerta. Ce ne sont là que de petites tracasseries de cour dont les panégyristes ne tiennent point de compte.

Justinien et Bélisaire avaient pour femmes les deux plus impudentes carognes qui fussent dans tout l'em-

> Voyez , tome XLII , page 624, V Anecdote sur Bélisaire; et ci-dessus, |)age I, la Seconde anecdote sur Bélisaire, B. 'Voyez ci-dessus, pages 3x3, 374, 376. B.

DÉFENSE b'oIT GÉNÉRAL d'aRMÉE. 4^9

pire. La plus grande faute de Bélisaîre, à mon sens, fut de ne savoir pas être cocu. Justinien son maître était bien plus habile que lui en cette partie. Il avait épousé une baladine des rues, une gueuse qui s'était prostituée en plein théâtre , et cela ne me donne pas grande opinion de la sagesse de cet empereur, malgré les lois qu'il fit compiler, ou plutôt abréger par son fripon Trébonien. Il était d'ailleurs poltron et vain , avare et prodigue, défiant et sanguinaire; mais il sut fermer les yeux sur la lubricité énorme de Théodora; et Bélisaire voulut faire assassiner l'amant d'Antonine. On accuse aussi Bélisaire de beaucoup de rapines.

Quoi qu'il en soit , il est certain que le vieux Bélisaire, qui n'était pas si aveugle que le vieux Justinien, lui donna, sur la fin de sa vie, de très bous conseils dout l'empereur ne profita guère. Un Grec très ingénieux, et qui avait conservé le véritable goût de l'éloquence dans la décadence de la littérature , nous a transmis ces conversations de Bélisaire avec Justinien. Dès qu'elles parurent, tout Constantinople en fut charmé. La quinzième conversation ' surtout enchanta tous les esprits raisonnables.

Pour avoir une parfaite connaissance de cette anecdote, il faut savoir que Justinien était un vieux fou qui se mêlait de théologie. Il s'avisa de déclarer, par un édit, en 564, que 1^ corps de Jésus-Christ avait été impassible et incorruptible, et qu'il n'avait jamais eu besoin de manger ni pendant sa vie, ni après sa résurrection.

* I« quinzième chapitre du Bélisaire de Biirmoiitel fut princtpftlemeMt Tobjel du oouiroux des théologiens. B.

4ie CHAPiTBE xxn.

Plusieurs évoques trouvèrent son édit fort scandaleux. Il leur annonça qu'ils seraient damnés dans l'autre monde, et persécutés dans celui-ci; et pour le prouver par les faits, il exila le patriarche deConstan» tinople, et plusieurs autres prélats, comme il avait exilé le pape Silvère*

C'est à ce sujet que Bélisaire fait à l'empereur de très sages remontrances.. Il lui dit qu'il ne faut pas damner si légèrement son prochain, encore moins le persécuter; que Dieu est le père des hommes; que ceux qui sont en quelque façon ses images sur la terre (si on ose le dire) doivent imiter sa clémence; et qu'il ne fallait pas faire mourir de ùàm le patriarche de Constantinople, sous prétexte que Jésus-Christ n'avait pas eu besoin de manger. Rien n'est plus tolérant, plus humain, plus divin peut-être que cet admirable discours de Bélisaire : je l'aime beaucoup mieux que sa dernière campagne en Italie, dans laquelle on lui reprocha de n'avoir fait que des sottises.

Les savants , il est vrai , pensent que ce discours n'est pas de lui, qu'il ne parlait pas si bien, et qu'un homme qui avait mis le pape Silvère dans un cul de basse-fosse, et vendu sa place quatre cents marcs d'or de douze onces à la livre, n'était pas homme à parler de clémence et de tolérance; ils soupçonnent que tout ce discours est de l'éloquent grec Marmontelos , qui le publia. Cela peut être; mais considérez, mon cher lecteur, que Bélisaire était vieux et malheureux : alors' on change d'avis ; on devient compatissant.

Il y avait aloi*s quelques petits Grecs envieux, pédants, ignorants, et qui fesaient des brochures pour

DÉFENSE d'UV GÉNÉRAL u'aRM ÉE. 4 > ^

gagner do pain. Un de ces animaux, nommé Cogéos', eut Timpudence d'écrire contre Bélisaire, parcequ'il croyait que ce vieux général était mal en cour.

Bélisaire, depuis sa disgrâce, était devenu dévot; c'est souvent la ressource des vieux courtisans disgraciés; et même encore aujourd'hui les grands vizirs prennent le parti de la dévotion, quand , au lieu de les étrangler avec un cordon de soie, on les relègue dans nie de Mitylène. Les belles dames aussi se font dévotes, comme on sait, vers les cinquante ans, surtout si elles sont bien enlaidies ; et plus elles sont laides , plus elles sont ferventes. La dévotion deBélisaire était très humaine ; il croyait que Jésus-Christ était mort pour tous, et non pas pour plusieurs. Il disait à Justinien que Dieu voulait le bonheur de tous les hommes : et cela même tenait encore un peu du courtisan , car Justinien avait bien des péchés à se reprocher ; et Bélisaire, dans la conversation, lui fit une peinture si touchante de la miséricorde divine, que la conscience du malin vieillard couronné en devait être rassurée.

Les ennemis secrets de Justinien et deBélisaire suscitèrent donc quelques pédants qui écrivirent violem-* ment contre la bonté de Dieu. Le folliculaire Cogéos, entre autres , s'écria dans sa brochure,, page 63 : // fCy OMJura donc plus de réprouvés ! Si &it , lui répondit-on, tu seras très réprouvé : console-toi, l'ami; sois réprouvé, toi et tes semblables; et sois sûr que tout Constantinople en rira. Ah! cuistres de collège, que

> Goger (voyez ma note, tome XXXTV, page S4) que Voltaire appelle aussi Gogé , et Coge ptau, B.

4lti CHAPITRE XXIi;

VOUS êtes loin de soupçonner ce qui se passe dans la bonne compagnie de Constantinople !

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