LE PRINCE ROYAL DE
Vous devez d'abord, mon cher cousin, vous affermir dans la persuasion qu'il existe un Dieu tout puissant qui punit le crime , et qui récompense la vertu. Vous savez assez de physique pour voir que ces anciennes erreurs , qu'il faut que le grain pourrisse ^ et meure en terre pour germer, etc., détruiraient plutôt l'idée d'un Dieu formateur du monde qu'elles ne l'établiraient. Vous avez appris assez d'astronomie pour être sûr qu'il n'y a ni premier ni troisième ciel , ni région de feu auprès de la lune, ni firmament au-
< Cette date a été mise par Voltaire ; mais elle est supposée. Le Fragment des mstructUms, etc., fut publié, pour la première fois, à la fin de juillet 1767. Dans rédition originale, à la suite du Fragment, on avait placé plusieurs morceaux : 1^ Du divorce; c'est le Mémoire d^un magistrat, qui est au tome XXTI, pages 104-107 ; il* Delà liberté de conscience ; article qui fiât aussi partie du Dictionnaire philosophique; voyec t. XXVHI, p. 175; 3** la première Anecdote sur Bélisaire (voyez tome XLII , page 614)» âvee la date du «o mars 1767. Une autre édition encadrée, sous le millésime X76S, contient de plus la Seconde anecdote sur Bélisaire (voyez ci-dessns, pigei), et Ui Lettre de tareheçéque de Cantoréérjr à tarche^éfue de Paris^fOjeziQmtXlTV). B.
» L Cor., IV, 36. B.
FltAGMEffT DES IKSTAUCTlOirS, ETC. /iVLl
quel les étoiles soient attachées, etc., mais un nombre innombrable de globes disposés dans Tespace par la main de l'éternel géomètre. On vous a montré assez d'anatomie pour que vous ayez admiré par quels incompréhensibles ressorts vous vivez. Vous n'êtes point ébranlé par les objections de quelques athées; vous pensez que Dieu a fait l'univers, comme vous croyez, si j'ose me servir de cette faible comparaison, que le palais que vous habitez a été élevé par le roi votre grand-père. Vous laissez les taupes, enterrées sous vos gazons, nier, si elles l'osent, Texistence du soleil.
Toute la nature vous a démontré l'existence du Dieu suprême; c'est à votre cœur à sentir l'existence du Dieu juste. Comment pourriez*vous être juste, si Dieu ne Tétait pas? et comment pourrait-il l'être, s'il ne savait ni punir ni récompenser?
Je ne vous dirai pas quel sera le prix et quelle sera la peine. Je ne vous répéterai point: « Il y aura des « pleurs ' et des grincements de dents, » parcequ'il ne m'est pas démontré qu'après la mort nous ayons des yeux et des dents. Les Grecs et les Romains riaient de leurs furies, les chrétiens se moquent ouvertement de leurs diables, et Beizébuth n'a pas plus de crédit que Tisiphone. C'est une très grande sottise de joindre à la religion des chimères qui la rendent ridicule. On risque d'anéantir toute religion dans les esprits faibles et pervers, quand on déshonore celle qu*oQ leur annonce par des absurdités. Il y a une ineptie cent fois plus horrible, c'est d'attribuer à l'Être su-
> Biatth., Yf II , la. B.
4a a FRAGMENT DES INSTRUCTIOlTS
préme des injustices , des cruautés , que nous puoi«rioDS du dernier supplice dans les hommes.
Servez Dieu par Yous-méme , et non sur la foi des autres. Ne le blasphémez jamais ni en libertin ni en fanatique. Adorez l'Être suprême en prince, et non en moine. Soyez résigné comme Épie tète, et bienfe^
sant comme Marc'-Aurèle.
Parmi la multitude des sectes qui partagent aujourd'hui le monde, il en est une qui domine dans cinq ou six provinces de TEurope, et qui ose se dire universelle % parcequ'elle a envoyé des missionnaires eu Amérique et en Asie. C'est comme si le roi de Danemark s'intitulait seigneur du monde entier^ parcequ'il possède un établissement sur la côte de Coromandel, et deux petites iles dans l'Amérique.
Si cette Eglise s'en tenait à cette vanité de s'appeler universelle dans le coin du monde qu'elle occupe, ce ne serait qu'un ridicule ; mais elle pousse la témérité, disons mieux, l'insolence, jusqu'à dévouer aux flammes éternelles quiconque n'est pas dans son sein.
Elle ne prie pour aucun des princes de la terre qui sont d'qne secte différente. C'est elle qui , en forçant ces autres sociétés à l'imiter, a rompu tous les liens qui doivent unir les hommes.
Elle ose se dire chrétienne^ catholique^ et elle n'est assurément ni l'une ni l'autre. Qu'y a-t-il en effet de moins chrétien que d'être en tout opposé au Christ ?
> Voyez, dans le préient Yolnrne, YAp'u à tous Ut Orknimm, S.
POUR LE PRtlfGB ROTAL DE*^^. J767. 4^3
Le Christ et ses disciples ont été pauvres; ils ont fui les honneurs; ils ont chéri rabaissement et les souf* frances. Reconnaît-on à ces traits des moines, des évéques, qui regorgent de trésors, qui ont usurpé dans plusieurs pays les droits régaliens; un pontife qui règne dans la ville des Scipions et des Césars, et qui ne daigne jamais parler à un prince, si ce prince n'a pas auparavant baisé ses pieds? Ce contraste extravagant ne révolte pas assez les hommes.
On le souffre en riant dans la communion romaine, parcequ'il est établi dès long-temps; s'il était nouveau, il exciterait Tindignation et Thorreur. Les hommes, tout éclairés qu'ils sont aujourd'hui, sont les esclaves de seize siècles d'ignorance qui les ont précédés.
Conçoit-on rien de plus avilissant pour les souve» rains de la communion soi-disant catholique, que de reconnaître un maître étranger? car quoiqu'ils dé* guisent ce joug, ils le portent L'auteur du Siècle de Louis XI y, que vous lisez avec fruit, a beau dire' que le pape est une idole dont on baise les pieds et dont on lie les mains, ces souverains envoient à^ette pagode une ambassade d'obédience ; ils ont à Rome un cardinal protecteur de leur couronne; ils lui paient des tributs en annates, en premiers fruits. Mille causes ecclésiastiques dans leurs états sont jugées par des commissaires que ce prêtre étranger délègue.
Enfin plus d'un roi souffire chez lui l'infâme tribunal de l'inquisition érigé par des papes , et rempli par
> Voyez tome XIX , page a53. B.
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des moines: il est mitigé ; mais il subsiste, à la honte du trône et de la nature humaine.
Vous ne pouTez , sans nu rire de pitié , entendfe parler de ces troupeaux de fainéants tondus, blancs, gris, noirs, chausses, déchaux, en culottes ou sans culottes, pétris de crasse et d'arguments, dirigeant des dévotes imbéciles, mettant à contribution la populace, disant des messes pour Ciire retrouver les choses perdues , et fesant Dieu tous les matins pour quelques sous, tous étrangers, tous à charge à leur patrie , et tous sujets de Rome.
Il y a tel royaume qui nourrit cent mille de ces animaux paresseux et voraces , dont on aurait (ait de bons matelots et de braves soldats.
Grâces au ciel et à la raison-, les états sur lesquels vous devez régner un jour sont préservés de ces fléaux et de cet opprobre. Remarquez qu'ils n'ont fleuri que depuis que vos étables d'Augias ont été nettoyées de ces immondices.
Voyez surtout l'Angleterre, avilie autrefois jusqu'à être une province de Rome, province dépeuplée, pauvre, ignorante, et turbulente; maintenant elle partage rAmériquc avec l'Espagne', et elle en possède la partie réellement la meilleure; car si l'Espagne a les métaux , l'Angleterre a les moissons que ces métaux achètent. Elle a dans ce continent les seules terres
* L'Anglelerre et l^Espague ne possèdent plus que quelques 3es en Amérique. Les colonies anglaises du nord de rAmérique sont devenues les Étals- Unis. Le Mexique et les autres colonies espagnoles du continent ont successivement, depuis un quart de siècle, secoué le joug de la métropole. Le Brésil, qui était une colonie portugaise, est un état indépendant; voyez tome XYU, page 443. B.
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qui produisent les hommes robustes et courageux ; et, tandis que de misérables théologiens de la communion romaine disputent pour savoir si les Américains sont enfants de leur Adam, les Anglais s'occupent à fertiliser, à peupler et enrichir deux mille lieues de terrain , et à y faire un commerce de trente millions d'écus par année. Us régnent sur la cote de Coromandel au bout de l'Asie ; leurs flottes dominent sur les mers, et ne craindraient pas les flottes de l'Europe entière réunies.
Vous voyez clairement que, toutes choses d'ailleurs égales, un royaume protestant doit l'emporter sur un royaume catholique, puisqu'il possède en matelots, en soldats, en cultivateurs, en manufactures, ce que l'autre possède en prêtres, en moines, et en reliques; il doit avoir plus d'argent comptant, puisque son argent n'est point enterré dans des trésors de Notre- Dame de Lorette, et qu'il sert au commerce, au lieu de couvrir des os de morts qu'on appelle des corps saints; Il doit avoir de plus riches moissons, puisqu'il a moins de jours d'oisiveté consacrés à de vaines cérémonies , au cabaret , et à la débauche. Enfln les soldats des pays protestants doivent être les meilleurs; car le Nord est plus fécond en hommes vigoureux, capables des longues fatigues, et patients dans les travaux, que les peuples du Midi, occupes de processions, énervés par le luxe, et affaiblis par un mal honteux qui a fait dégénérer l'espèce si sensiblement, que, dans mes voyages, j'ai vu deux cours brillantes où il n'y avait pas dix hommes capables de supporter les travaux militaires. Aussi a-t-on vu un seul prince
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du Nord ' , dont les états n'élaient pas oomplés pour une puissance dans le siècle passé, résister à tous les efforts des maisons d'Autriche et de France.
Ne persécutez jamais personne pour ses sentiments sur la religion ; cela est horrible devant Dieu et devant les hommes. Jésus-Christ , loin d'être oppresseur, a été opprimé. S'il y avait dans l'univers un éti*e puissant et méchant, ennemi de Dieu, comme l'ont prétendu les manichéens, son partage serait de persécuter les hommes. Il y a trois religions établies de droit humain dans l'empire; je voudrais qu'il y en eût cinquante dans vos états, ils en seraient plus riches, et vous ea seriez plus puissant. Rendez toute superstition ridicule et odiieuse, vous n'aurez jamais rien à craindre de la religion. Elle n'a été terrible et sanguinaire, elle n'a renversé des trônes, que lorsque les fables ont été accréditées , et les erreurs réputées saintes. C'est l'insolente absurdité des deux glaives; c'est la prétendue donation de Constantin ; c'est la ridicule opinion qu'un paysan juif de Galilée^ avait joui vingt-cinq ans à Rome des honneurs du souverain pontificat; c'est la compilation des prétendues décrétales faite par un faussaire; c'est une suite non interrompue, pendant plusieurs siècles, de légendes mensongères, de miracles impertinents, de livres apocryphes, de prophéties attribuées à des sibylles; c'est enfin ce ramas odieux d'impostures qui rendit
> Frédéric II , roi de Priuse. B, * Saint Pierre. B.
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les peuples furieux, et qui fit trembler les rois* Voilà les armes dont on se servit pour déposer le grand empereur Henri lY, pour le faire prosterner aux pieds de Grégoire VII, pour le faire mourir dans la pauvreté, et pour le priver de la sépulture; c'est de cette source que sortirent toutes les infortunes des deux Frédéric' ; c est ce qui a fait nager l'Europe dans le sang pendant des siècles. Quelle religion que celle qui ne s'est jamais soutenue, depuis Constantin, que par des troubles civils ou par des bourreaux! Ces temps ne sont plus; mais gardons qu'ils ne reviennent. Cet arbre de mort, tant élagué dans ses branches, n'est point encore coupé dans sa racine; et tant que la secte romaine aura des fortunes à distribuer, des mitres, des principautés, des tiares à donner, tout est à craindre pour la liberté et pour le repos du genre humain. La politique a établi une balancç entre les puissances de l'Europe ; il n'est pas moins né* cessaire qu'elle en forme une entre les erreurs, afin que, balancées l'une par l'autre, elles laissent le monde en paix.
On a dit souvent que la morale qui vient de Dieu réunit tous les esprits * , et que le dogme qui vient des hommes les divise. Ces dogmes insensés, ces monstres, enfants de l'école, se combattent tous dans l'école; mais ils doivent être également méprisés des hommes d'état ; ils doivent tous être rendus impuissants par la sagesse de l'administration. Ce sont des poisons dont l'un sert de remède à l'autre ; et l'anti-
> Mdérie ï^, dit BarberoaiM» et Frédéric II; foyei tome XXm. B.
> Voyei tome XXXII, pege S5o. B.