‹ Œuvres de VoltaireChapitre 95 sur 125 · FAIT · texte numérisé non relu

FAIT

La religion chrétienne ne pénétra que très tard chez les Sarmates. La nation était guerrière et pauvre; le zèle des missionnaires la respecta. La Pologne, proprement dite, ne fut chrétienne qu'à la fin du dixième siècle. Boleslas, en l'an i ont de notre èr« vulgaire, fut le premier roi chrétien , et il signala son christianisme en fesant ci*ever les yeux au roi de Bohême.

Le grand duché de Lithuanie, vaste pays qui fait presque la moitié de la Pologne entière, ne fut chrétien que dans le quinzième siècle, après que Jagellon, grand duc de Lithuanie, eut épousé la princesse Edvige au quatorzième, en iSS^, à condition qu'il serait de la religion de la princesse, et que la Lithuanie serait jointe à la Pologne.

On demandera de quelle religion étaient tous ces peuples avant qu'ils fussent chrétiens. Us adoraient Dieu sous d'autres noms, d'autres emblèmes, d'autres rites ; on les appelait païens. La grâce de Jésus^Christ, qui est venu pour tout le monde, leur avait été refusée, ainsi qu'à plus des trois quarts de la terre. Leur temps n'était pas venu; toutes leurs générations étaient livrées aux flammes éternelles; du moins c'est ainsi qu'on pense à Rome , ou ce qu'on feint d'y penser. Cette idée est grande : Tu seras puni à jamais si tu ne penses pas sur le bord du Volga ou du Gange comme je pense sur le bord de l'Ânio. On ne peut porter ses vues plus haut et plus loin.

Il arriva un grand malheur à ces nouveaux chré-

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tiens au seizième siècle. L'hérésie pénétra chez eux; et comme l'hérésie damne les hommes encore plus que le paganisme, le salut des Polonais était en grand danger. Ces hérétiques se disaient en&nts de la primitive église, et on les appelait ruH^aieurs; ainsi on ne pouvait convenir des qualités.

Outre ces réformés d'occident , il y avait beaucoup de Grecs d'orient. Ces Grecs étaient répandus dans cinq provinces de la Lithuanie converties autrefois à la foi grecque , et annexées depuis à la Pologne. Ils n'étaient pas, à la vérité, aussi damnés que les évangéliques et les réformés; mais enfin ils l'étaient, puisqu'ils ne reconnaissaient pas Tévéque de Rome comme le maître du monde entier.

Il est à remarquer que ces provinces grecques, et la Pologne proprement dite, et la Lithuanie, et la Russie sa voisine, avaient été converties par des dames, ainsi que la Hongrie et l'Angleterre. Cette origine devait faire espérer de la tolérance, de l'indulgence j de la bonté, des mœurs douces et faciles. Il en arriva tout autrement.

Les évèques de Pologne sont puissants ; ils n'ai* maient pas à voir leur troupeau diminuer. Outre ces évêques, il y avait toujours à Varsovie un nonce du pape. Ce nonce tenait lieu de grand inquisiteur, et son tribunal était très redoutable. Les Grecs, les évaogéliques, les réformés, et les unitaires, qui survinrent, tout fut persécuté. Contrains-les d entrer ' fut employé dans toute sa rigueur. C'est une chose admirable que ce contrains-les (Tentrer^ qui n'est dans l'Évangile

' Lnc , XVI f 93. B.

qu'une invitation pressante à souper, ait toujours servi de prétexte à l'Église romaine pour faire mourir les gens de faim.

Les évéques ne manquaient pas d'excommunier tout gentilhomme du rite grec ou de la communion protestante; et par un abus étrange, mais ancien, cette excommunication les privait, dans les diètes, de voix active et passive. L'excommunication peut bien priver un homme de la dignité de marguillier, et même du paradis; mais elle ne doit pas s'étendre sur les effets civils. Un prince de l'Empire, un électeur, qu'un évêque ou un chapitre excommunierait, n'en serait pas moins prince de l'Empire. On peut juger, par cette seule oppression, combien les dissidents étaient vexés par les tribunaux ecclésiastiques; il suffit de dire qu'ils étaient jugés par leurs ennemis.

Sigismond-Auguste , le dernier des Jagellons , ût cesser ce dévot scandale. Sa probité lui persuada qu'il ne faut persécuter personne pour la religion. Il se souvint que Jésus-Christ avait enseigné et non opprimé. Il comprit que l'oppression ne pouvait faire naître que des guerres civiles entre les gentilshommes égaux: il fit plus, dans la diète solennelle de Yilna, le 16 juin 1 563, <« il anéantit toute différence qui pourrait jamais « naître entre les citoyens pour cause de religion. » Voici les paroles essentielles de cette loi devenue fon-i damentale :

«c A compter depuis ce jour, non seulement les noa bles et seigneurs avec leurs descendants qui apparie tiennent à la communion romaine , et dont les an- « cétres ont obtenu aussi des lettres de noblesse dans

MiL4«oBs. vn. 39

45o XSSA.I SUR LES DISSENSIONS

« le royaume de Pologne, mais encore en général tous « ceux qui sont de Tordre équestre et des nobles, soit fit lithuaniens, soit russes d'origine, /tooav^ quHlsfas* ^ sent profession du christianisme, quand même leurs ce ancêtres n'auraient pas acquis les droits de noce blesse dans le royaume de Pologne , doivent jouir, ce dans toute l'étendue du royaume, de tous les privia léges, libertés, et droits de noblesse, à eux accordés, et et en jouir à perpétuité en commun.

tt On admettra aux dignités du sénat et de la couaronue, à toutes les charges nobles, non seulement « ceux qui appartiennent à l'Église romaine, mais aussi « tous ceux qui sont de Tordre équestre, pourvu qu'ils

ce soient chrétiens nul ne sera çxclu, pourvu qu'il

a soit chrétien. »

La diète de Grodno, en 1 568, confirma solennellement ces statuts; elle ajouta, pour rendre la loi, s'il était possible, encore plus claire, ces mots essentiels, de quelque communion ou confession que Von soit. Enfin, dans la diète d'union, encore plus célèbre, tenue à Lubliu , en- 1 669, diète qui acheva d'incorporer pour jamais le grand duché de Lithuanie à la couronne , on renouvela , on confirma de nouveau cette loi humaine qui regardait tous les chrétiens comme des frères , et qui devait servir d'exemple aux autres nations.

Après la mort de Sigismond-Auguste, ce héros de la tolérance, la république entière, confédérée, en i573, pour l'élection d'un nouveau roi , jura de ne reconnaître que celui qui ferait serment de maintenir cette paix des chrétiens. Henri de Valois, trop accusé d'avoir

eu part aux massacres de la Saint-Barthélemi, ne balança pas à jurer «c devant le Dieu tout puissant de « maintenir les droits des dissidents;» et ce serment de Henri de Valois servit de modèle à ses successeurs. Etienne ne lui succéda qu'à cette condition. Ce fut une loi fondamentale et sacrée. Tous les nobles furent égaux par la religion comme par la nature.

C'est ainsi qu'après l'union de l'Angleterre et de l'Ecosse, les pairs d'Ecosse presbytériens ont eu séance au parlement de Londres avec les pairs de la communion anglicane. Ainsi l'évtehé d'Osnabruck en Aile* magne appartient tantôt à un évangélique, tantôt à un catholique romain. Ainsi, dans plusieurs bourgs d'Aile» magne, les évangéliqucs viennent chanter leurs psaumes dès que le curé catholique a dit sa messe ; ainsi les chambres de Vetzlar et de Vienne ont des assesseurs luthériens; ainsi les réformés de France étaient ducs et pairs , et généraux des armées sous le grand Henri IV; et l'on peut croire que le Dieu de miséricorde et de paix n'écoutait pas avec colère les diffé* rents concerts que ses enfants lui adressaient d'un même cœur.

Tout change avec le temps. Un roi de Pologne, nommé aussi Sigismond, de la race de Gustave Vasa, voulut enfin détruire ce que le grand Sigismond , le dernier des Jagellons, avait établi. Il était à-la-fois roi de Pologne et de Suède ; mais il fut déposé en Suède par les états assemblés en i Sga ; et malheureusement la religion catholique romaine lui attira cette disgrâce. Les états du royaume élurent son frère Charles, qui avait pour lui le cœur des soldats et la confession

45a ESSAI SUR LES DISSENSIONS

d*Augsbourg. Sigisnaond se vengea en Pologne du catholicisme, qui lui avait ôté la couronne de Suède.

Les jésuites qui le gouvernèrent, lui ayant fait perdre un royaume , le firent haïr dans l'autre. Il ne put à la vérité révoquer une loi devenue fondamentale, confirmée par tant de rois et de diètes; mais il Téluda, il la rendit inutile. Plus de charges, plus de dignités données à ceux qui n'étaient pas de la communion de Rome. On ne leur ravit pas leurs biens, parcequ'on ne le pouvait pas; on les vexa par une persécution sourde et lente; et, si on les tolérait, on leur fit sentir bientôt qu'on ne les tolérerait plus dès qu'on pourrait les opprimer impunément.

Cependant la loi fut toujours plus forte que la haine. Tous les rois, à leur couronnement, firent le même serment que leurs prédécesseurs. Ladislas VI, fils de Sigismond le Suédois, n'osa s'en dispenser. Son frère Jean Casimir, quoiqu'il eût d'abord été jésuite, et ensuite cardinal , fut obligé de s'y soumettre: tant le respect extérieur pour les lois reçues a de force sur les hommes.

Michel Viesnovieski , l'illustre Jean Sobieski, vainqueur des Turcs, n'imaginèrent pas d'éluder cette loi à leur couronnement. L'électeur de Saxe, Auguste, ayant renoncé à la religion évangélique de ses pères pour acquérir le royaume de Pologne, jura avec plaisir cette grande loi de la tolérance , dont un roi qui abandonne sa religion pour un sceptre semble avoir toujours besoin, et qui assurait la liberté et les droits de ses anciens frères.

L'Europe sait combien son règne fut malheureux;

DES iGLISBS DE POLOGNE. 1767. 4^3

ii fut détrôné par les armes d'un roi luthérien ', et rétabli par les victoires d'un czar de la communion grecque *.

Les prêtres catholiques romains et leurs adhérents crurent se venger du roi de Suède Charles XII, en persécutant les Polonais évangéliques, dont il avait été le protecteur : ils en trouvèrent l'occasion l'année 1 7 1 7 , dans une diète toute composée de nonces de leur parti : ils eurent le crédit, non pas d'abolir la loi, elle était trop sacrée, mais de la limiter. On ne permit aux non-conformistes le libre exercice de leur religion que dans leurs églises précédemment bâties ; et on alla même jusqu'à prononcer des peines pécuniaires, la prison, le bannissement, contre ceux qui prieraient Dieu ailleurs. Cette clause d'oppression ne passa qu'avec une extrême difficulté. Plusieurs évêques même, plus patriotes que prêtres, et plus touchés des droits de l'humanité que des avantages de leur parti, eurent la gloire de s'y opposer quelque temps.

Cette diète de 1717 ne songeait pas qu'en se vengeant du luthérien Charles XII son ennemi, elle insultait le grec Pierre-le-Grand son protecteur. Enfin la loi passa eu partie; mais le roi Auguste la détruisit en la signant. Il donna un diplôme, le 3 février 17179 dans lequel il s'exprime ainsi :

«Quant à la religion des dissidents, afin qu'ils ne oc pensent point que la communion de la noUesse , «leur égalité, et leur paix, aient été lésées par les «articles insérés dans le nouveau traité, nous décla«

> Cbaries XU; voyez tome XXFV, page x43; XXV, 176. B. * Pierre^e^rand ; Toyei toneXXrv, pafe 117; tt XXV, iii. B,

454 ESSAI SCR LES DISSEH&lOHa

« rons que ces articles insérés dans le traité De doivent « déroger en aucune manière aux confédérations des «années iS'jiy i63a, 1648, 1669, 16749 1697, et «à nos pacia contfeniaj en tant qu'elles sont utiles « aux dissidents dans la religion. Nous conservons lestf dits dissidents en fait de religion dans leurs libertés « énoncées dans toutes ces confédérations, selon leur a teneur (laquelle doit être tenue pour insérée et ima primée ici), et nous voulons qu'ils soient conservés « par tous les états, officiers, et tribunaux. En foi de «quoi nous avons ordonné de munir ces présentes « signées de notre main , et scellées du sceau du «royaume. Donné à Varsovie le 3 février 17 17, et « le ao de notre règne. »

Après cette contradiction formelle d'une loi décernée et abolie en même temps, contradiction trop ordinaire aux hommes, le parti le plus fort l'emporta sur le plus faible; la violence se donna carrière. Il est vrai qu'on ne ralluma pas les bûchers qui mirent autrefois en cendres toute une province du temps des Albigeois; on ne détruisit point vingt-quatre villages inondés du saing de leurs habitants, comme à Mérindol et à Cabrières. Les roues et les gibets ne furent point d'abord dressés dans les places publiques contre les Grecs et les protestants, comme ils le furent en France sous Henri II. On n'a point encore parlé en Pologne d'imiter les massacres de la Saint-Barthélemi, ni ceux d'Irlande, ni ceux des vallées du Piémont. Les torrents de sang n'ont point encore coulé d'un bout du royaume à l'autre pour la cause d'un Dieu de paix. Mais enfin on a commencé à ravir à des in-

DES ÉGLISES DE POLOGNE. I767. ^B!i

nocents la iibertë et la vie. Quand les premiers coups sont une fois portes, on ne sait plus oii Ton s'arrêtera. Les exemples des anciennes horreurs que le fanatisme a produites sont perdus pour la postérité; les esprits de sang froid les détestent, et les esprits échauffés les renouvellent.

Bientôt on démolit des églises, des écoles, des hôpitaux de dissidents. On leur fit payer une taxe arbitraire pour leurs baptêmes et pour leurs communions, tandis que deux cent cinquante synagogues juives chantaient leurs psaumes hébraïques sans bourse délier.

Dès l'année 1718 un nonce, du nom de Pietroski, fut chassé de la chambre uniquement parcequ'il était dissident. Le capitaine Keler, accusé par l'avocat Vindeleuski d'avoir soutenu contre lui la religion protestante, eut la tête tranchée à Petekou comme blasphémateur. Le bourgeois Hébers fut condamné à la corde sur la même accusation. Ije gentilhomme Rosbiki fut obligé de sortir des terres de la république. Le gentilhomme Unrug avait écrit quelques remarques et quelques extraits d'auteurs évangéliques contre la religion romaine; on lui vola son portefeuille; et sur cet effet volé , sur des écrits qui n'étaient pas publics, sur l'énoncé de ses opinions permises par les lois y sur le secret de la conscience tracé de sa main , il fut condamné à perdre la tête. Il fallut qu'il dépensât tout son bien pour faire casser cette exécrable sentence.

Enfin , en 1 7 a4 9 l'exécution sanglante de Thorn< re*

> Vojei tome XXXI, pages 33 3- 34 > B.

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