ESSAI SUR LES DISSEITSIOVS
nouvela les anciennes calamités qui avaient souillé le christianisme dans tant d'autres états. Quelques mal* heureux écoliei*s des jésuites, et quelques bourgeois protestants ayant pris querelle, le peuple s'attroupa, on força le collège des jésuites, mais sans effusion de sang; on emporta quelques images de leurs saints, et malheureusement une image de la Vierge, qui fut jetée dans la boue.
Il est certain que les écoliers des jésuites, ayant été les agresseurs, étaient les plus coupables. C'était une grande faute d'avoir pris les images des jésuites , et surtout celle de la sainte Vierge. Les protestants devaient être condamnés à la rendre ou à en fournir une autre, à demander pardon, à réparer le dommage à leurs frais, et aux peines modérées qu'un gouvernement équitable peut infliger. L'image de la vierge Marie est très respectable; mais le sang des hommes l'est aussi. La profanation d'un portrait de la Vierge dans un catholique est une très grande faute; elle est moindre dans un protestant, qui n'admet point le culte des images.
Les jésuites demandèrent vengeance au nom de Dieu et de sa mère; ils l'obtinrent malgré l'intervention de toutes les puissances voisines. La cour assessoriale, k laquelle le chancelier préside, jugea cette cause. Un jésuite y plaida contre la ville de Thorn ; l'arrêt fut porté tel que les jésuites le desiraient. Le président Rosner, accusé de ne s'être pas assez opposé au tumulte, fut décapité malgré les privilèges de sa charge. Quelques assesseurs , et d'autres principaux bourgeois, périrent par le même supplice. Deux arti-
]>E8 ^LISKS DE POLOGNE. I767. 4^7
' sans furent brûlés, d'autres furent pendus. On n'aurait pas traité autrement des assassins. Les hommes n'ont pas encore appris à proportionner les peines aux fiiutes. Cette science cependant n'est pas moins nécessaire que celle de Copernic , qui découvrit dansThorn le vrai système de l'univers, et qui prouva que notre terre, souvent si mal gouvernée et assiégée de tant de malheurs , roule autour du soleil dans son orbite immense.
La Pologne semblait donc destinée à subir le sort de tant d'autres états que les querelles de religion ont dévastés.
Un ministre évangélique, nommé Mokzulki , fut tué impunément.en 1753, dans un grand chemin, par le curé de Birze; votfà déjà une hostilité de l'église militante. Un dominicain de Popiel, en 1762, assomma à coups de bâton le prédicant Jaugel , à la porte d'un malade qu'il allait consoler.
Le curé de la paroisse de Cône, rencontrant un mort luthérien qu'on portait au cimetière , battit le ministre, renversa le cercueil, et fit jeter le corps à la voirie.
En 1765, plusieurs jésuites , avec d'autres moines, voulurent changer les Grecs en Romains à Msczislau en Lithuanie. Ils forçaient à coups de bâton les pères et les mères de. mener les enfants dans les églises. Soixante et dix gentilshommes s'y opposèrent ; les missionnaires se battirent contre eux. Les gentilshommes furent traités comme des sacrilèges; ils furent condamnés à l£| mort, et ne sauvèrent leur vie qu'en allant à l'église des jésuites.
458 ESSAI SCm LES DlSSfXSIO¥S
On prifa alon en Litliiuuiic do droit de boTgpoi> sae, on nja do corps des médcts les boorgeob et les artisans qui n'allaient pas à la mesie latine. Enfin on a exclu des diétincs tons les gentiUhommes dis^dents, que les droits de la naissance et les lois do rojainne j appellent*
Tant de rigueur, tant de persécntîoos, tant d'infractions des lois, ont enfin réveillé des gentilshommes que leurs ennemis croyaient avoir abattus. Ils s'assemblèrent, ils invoquèrent les lois de leur patrie, et les puissances garantes de ces lois.
Il faut savoir que leurs droits avaient été solemellement confirmés par la Suède, l'empire d'Allemagne, la Pologne entière, et particulièrement par l'électeur de Brandebourg daus le traité d'Où va, en 1660. Us l'avaient été plus expressément encrore par la Russie en 1686, quand la Pologne céda l'ancienne Riovie, la capitale de l'Ukraine, à l'empire russe. La religion grecque est nommée la religion orthodoxe dans les Instruments signés par le grand Sobieski.
Ces nobles ont donc eu recours à ce qu'il y a de plus sacré sur la terre, les serments de leurs pères, ceux des princes garants, les lois de leur patrie, et les lois de toutes les nations.
Ils s'adressèrent à-la-fois à l'impératrice de Russie Githerine II, à la Suède, au Danemark, à la Prusse. Us implorèrent leur intercession. C'était un bel exemple dans des gentilshommes accoutumés autrefois à traiter dans leurs diètes des affaires de l'état le sabre à la main, d'implorer le droit public contre la persécution. Cette démarche même irritait leurs ennemis.
Le roi Stanislas Poniatoivskiy fils de ce célèbre comte Poniatowski, si connu dans les guerres de Suède, élu du consentement unanime de ses compatriotes, ne démentit pas dans cette affaire délicate Tidée que l'Europe avait de sa prudence. Ennemi du trouble , zélé pour le bonheur et la gloire de son pays , tolérant par humanité et par principe, religieux sans superstition , citoyen sur le trône, homme éclairé , et homme d'esprit, il proposa des tempérament^ qui pouvaient mettre en sûreté tous les droits de la religion catholique romaine, et ceux des autres communions. La plupart des évéques et de leurs partisans opposé* reut le zèle de la maison de Dieu au zèle patriotique du monarque, qui attendit que le temps pût concilier ces deux zèles.
Cependant les gentilshommes dissidents se confédérèrent en plusieurs endroits du royaume. On vit, le 30 mars 1 767, près de quatre cçnts gentilshommes demander justice par un mémoire signé d'eux, dans cette même ville de Thorn qui fumait encore du sang que les jésuites avaient fait répandre. D'autres con* fédérations se formaient déjà en plus grand nombre, et surtout dans la Lithuanie, où il se fit vingt-^quatre confédérations. Toutes ensemble formèrent un corps respectable. La substance de leurs manifestes contenaitaqu'ils étaient hommes, citoyens, nobles, mem- « bres de la législation, et persécutés; que la religion « n'a rien de commun avec l'état ; qu'elle est de Dieu « à l'homme, et non pas du citoyen au citoyen ; que « la funeste coutume de mêler Dieu aux affaires pua rement humaineft a ensanglaalé l'Europe depuis
tffi% CS^âl SCB LES DISÇETSfOVS
CÂ3nsXznX\Tk ; qull doit en ^tre dans les diètes et dans le «4»iat eofnnie dans IfS batailles, oa Fcmi ne de* nunde point a on capitaine qui marche an ennem%% de cfudie religon il est: qa'il suffit que le noble soit brave au combat, et juste au conseil ; qalls sont tous nés libres: et que la liberté de conscience est la première des libertés, sans laquelle œloi qu'on appelle libre serait escbre; qu'on floit juger d'en homme non par ses dogmes, mais par sa conduite; non par ce qu'il pense , mais par ce qull (ait; et qu'enfin TÉvangile , qui ordonne d'obéir aux puissances païennes, n'ordonne certainement pas de dépouiller les législateurs chrétiens de leurs droits, « sous prétexte qu'ils sont autrement chrétiens qu'on *i ne l'est à Rome. » Ils fortifiaient toutes ces raisons par la sanction des lois , et par les garanties protectrices de ces lois sacrées.
On ne leur opposa qu'une seule raison , c'est qu'ils réclamaient l'égalité, et que bientôt ils afiècteraient la supériorité; qu'ils étaient mécontents, et qu'ils troubleraient une république déjà trop orageuse. Ils répondaient : « Nous ne l'avons pas troublée pendant « cent années: mécontents, nous sommes vos ennemis ; « contents , nous sommes vos défenseurs* »
I>es puissances garantes de la paix d'Oliva prenaient hautement leur parti , et écrivaient des lettres pressantes en leur faveur. Le roi de Prusse se déclarait pour eux. Sa recommandation était puissante, et devait avoir plus d'effet que celle de la Suède sur les esprits , puisqu'il donnait dans ses états des exemples de tolérance que la Suède ne donnait pas en-
DBS ÉGLISES 0£ POLOGNE. I767. 4^ .
core^ Il fesait bâtir une église aux catholiques romains de Berlin sans les craindre, sachant bien qu'un prince victorieux, philosophe, et armé, n'a rien à redouter d'aucune religion. Le jeune roi de Danemark , né bienfesant , et son sage ministère , parlaient hautement.
Mais de tous les potentats nul ne se signala avec autant de grandeur et d'efficace que l'impératrice de Russie. Elle prévit une guerre civile en Pologne , et elle envoya la paix avec une armée. Cette armée n'a paru que pour protéger les dissidents, en cas qu'on voulût les accabler par la force. Ou fut étonné de voir une armée russe vivre au milieu de la Pologne avec beaucoup plus de discipline que n'en eurent jamais les troupes polonaises. Il n'y a pas eu le plus léger désordre. Elle enrichissait le pays au lieu de le dévaster; elle n'était là que pour protéger la tolérance: il fallait que ces troupes étrangères donnassent l'exemple de la sagesse ; et elles le donnèrent. On eût pris cette armée pour une diète assemblée en faveur de la liberté.
Les politiques ordinaires s'imaginèrent que l'impératrice ne voulait que profiter des troubles de la Pologne pour s'agrandir. On ne considérait pas que le vaste empire de Russie, qui contient onze cent cinquante mille lieues carrées, et qui est plus grand que ne fut jamais l'empire romain, n'a pas besoin de terrains nouveaux, mais d'hommes, de lois, d'arts, et d'industrie.
Catherine II lui donnait déjà des hommes en éta-
> Elle let a donoét depuis. K.
f\frt ESSAI S0m LB mssasiovs
blUsanl chez elle trente mille finnilles qui cvXû^tt les arts oécirssaires. Elle lui donnait des lois en formant un code universel pour ses provinces qui touchent â la Suède et à la Chine. La pranîère de ces lois était b tolérance'.
On voyait avec admiration cet empire immense se peupler, s'enrichir, en ouvrant son sein à des citojrois nouveaux , tandis que de petits états se privaient de leurs sujets par Faveuglement d*un Êiux zèle; tandis que, sans citer d*autres provinces, les seuls émigrants de Saltzboui^ avaient laissé leur patrie déserte.
T>e système de la tolérance a fait des progrès rapides dans le nord , depuis le Rhin jusqu'à la mer Glaciale, parceque la raison y a été écoutée, parcequ'il est permis de penser et de lire. On a connu dans cette vaste partie du monde que toutes les manières de servir Dieu peuvent s'accorder avec le service de l'état. C'était la maxime de l'empire romain dès le temps desScipions jusqu'à celui des Trajan. Aucun potentat n'a plus suivi cette maxime que Catherine II. Non seulement elle établit la tolérance chez elle, mais elle a recherché la gloire de la faire renaiti*e chez ses voisins. Cette gloire est unique. Les fastes du monde entier n'ont point d'exemple d'une armée envoyée chez des peuples considérables pour leur dire: Vivez justes et paisibles.
Si l'impératrice avait voulu fortifier son empire des dépouilles de la Pologne, il ne tenait qu'à elle. Il suffisait de fomenter les troubles au lieu de les apaiser.
* Voyeii dans la Correspondance, la lettre de Catherine, du aS juin — 9 juillet 17S6. B.
DES EGLISES DE POLOGlfE. I767. 4^3
Elle n'avait qu'à laisser opprimer les Grecs, les ëvangéliques, et les réformés; ils seraient venus en foule dans ses états. C'est tout ce que la Pologne avait à craindre. Le climat ne diffère pas beaucoup ; et les beaux arts, l'esprit, les plaisirs, les spectacles, les fêtes , qui rendaient la cour de Catherine II la plus brillante de l'Europe, invitaient tous les étrangers. Elle formait un empire et un siècle nouveau ; et l'on eût été chez elle de pllis^oin pour l'admirer. ' Tandis que l'impératrice de Russie fesait naître chez
I Dans la première édition de VEssai, au lieu des quatre alinéa qui le terminent aujourd'hui , on lisait les quatre que voici :
« Tandis qu'elle parcourait les frontières de ses états, et qu'elle passait d'Europe en Asie pour voir, par ses yeux , les besoins et les ressources de ses peuples , son armée , au milieu de la Pologne , fit naître long-temps des soupçons , des craintes, des animosités. Mais enfin , quand on fut bien con- Taincu que ces soldats n'étaient que des ministres de paix, ce prodige inoui ouvrit les yeux à plusieurs prélats. Ils rougirent de n'être pas plus pacifiques que des troupes russes.
M L'évéque de Cracovie et le nouveau primat , tous deux génies supérieurs, entrèrent par cela même dans des vues si salutaires. Us sentirent qu'ils étaient Polonais avant d'être Romains ; qu'ils étaient sénateurs, princes , patriotes, autant qu'évêques. Mais il ne fallait pas moins qu'un roi philosophe , un primat , des évêques sages , une impératrice qui se déclarait l'apôtre de la tolérance , pour détourner les malheurs qui menaçaient la Pologne. La philosophie a jusqu'ici prévenu dans le Nord le carnage dont le fanatisme a souillé long-temps tant d'autres climats.
« Dans ces querelles de religion , dans cette grande dispute sur la liberté mtureUe des hommes, quelques intérêts particuliers se sont jetés à la Inverse, comoie il arrive en tout pays, et surtout chez une nation libre; mais ils sont perdus dans Tobjet principal; et comme ils n'ont pas retardé d'un seul moment la marche uniforme dirigée vers la tolérance, nous n'avons pas fatigué le lecteur de ces petits n^ouvcments qui disparaissent dans le mouvement général.
«U semble, par la disposition des esprits, que les trois communions plaignantes rentreront dans tous leurs droits , sans que la communion ro* maioe perde les siens. Elle aura tout, hors le droit d'opprimer dont elle ne doit pas être jalouse. Et si une grande partie du Nord a âû son christianisme
464 ESSA.1 SUE LES DISSC9SIOVS
elle les lois et les pbîsirs, la discorde, sous le masque de la religion, bouleversa la Pologne; les plus atdeots catholiques, ayant le nonœ du pape à leur tête, implorèrent rÉglise des Turcs contre la grecque et la prote»tante. L'Église turque marcha sur b firontière avec l'étendard de Mahomet; mais Mahomet fut battu pendant quatre années de suite par saint Nicolas, patron des Russes, sur terre et sur mer. L*Europe vit avec ëton nemen t des flottes pénëlre^ du fond de b mer Baltique auprès des Dardanelles, et brûler les flottes turques vers Smyme. Il y eut sans doute plus de héros russes dans cette guerre qu'on n en supposa dans celle de Troie. L'histoire l'emporta sur la fable. Ce fut un beau spectacle que ce peuple naissant, qui seul écrasait partout la grandeur ottomane, si long-temps victorieuse de l'Europe réunie, et qui fesait revivre les vertus des Miltiade, lorsque tant d'autres nations dégénéraient.
La faction polonaise opposée à son roi n'eut d'autre
à Jet feninef , c'est i une Cemme supérieure qu'on devra le Téritable esprit du cbristianisme qui contiste dans la tolérance et dans la paix. »
n parait , par la lettre de Voltaire a Catherine, du 29 janvier 176S, que rimpératrice ne fut pas contente des éloges donnés ici à Tévéque de Craoo- ▼ie , qui y est appelé génie supérieur, expression qui est aunlessus de celle que Voltaire avait employée pourla czarine {femme supérieure). Cependant le texte de 1767 fut conservé, en 1768, dans le tome Vn des Noupetmx Mélanges ; en 1 769 , dans le tome IV de V Évangile du jour (voycx, t. XLIV, ma noie au bas de la Lettre d'un avocat de Besancon); en 1771, dans le tome XT de l'édition in'4*' des Œuvres de Foliaire. Le texte actuel est de ^
X 775 : il parut , pour la première fois, dans Tédition encadrée. *
La variante que je donne était importante non seulement pour donner rexplicatioD de la lettre du ag janvier 1768, mais encore pour expliquer l'anachronisme apparent d'un écrit que je classe en 1767, et dans lequdon parle d'un événement arrivé en 177 1. B.
DES EGLISES l>E POLOGNE. I767. 4^5
ressource que Fintrigue; et, comme la religion était mêlée dans ces troubles, on eut bientôt recours aux assassinats.
A quelques lieues de Varsovie est une Notre-Dame aussi en vogue dans le nord que celle de Lorette en Italie. Ce fut dans la chapelle de cette statue que les conjurés s'engagèrent par serment de prendre le roi , mort ou vif, au nom de Jésus et de sa mère. Après ce serment, ils allèrent se cacher dans Varsovie chez des moines , et n'en sortirent que pour accomplir leur pro* messe à la Vierge. Le carrosse du roi fut entouré % plusieurs domestiques tués aux portières , le roi blessé de coups tle sabre, et effleuré de coups de fusil. Il ne dut la vie qu'aux remords d'un des assassins. Ce crime, qu'on avait voulu rendre sacré, ne fut que lâche et inutile.
La suite de tant dliorreurs fut le démembrement de la Pologne, que Stanislas Leczinski avait prédit. L'impératrice-reine de^ongrie, Marie-Thérèse, l'impératrice Catherine II,Frédéric-le-Grand, roi de Prusse, firent valoir les droits qu'ils réclamaient sur trois provinces polonaises. Us s'en emparèrent; on n'osa s'y opposer. Tel fut le débrouillement du chaos polonais.
X 3 noTanbre 177 1. B.